Lectures

Lundi 28 décembre 2009 1 28 /12 /Déc /2009 07:46
Voici une relecture d'un ouvrage sur la pensée commune à Deleuze et Guattari qui a le mérite de remettre les choses à leur place.

         Deleuze et Guattari : ontologie ou richesse concrète du sensible
                                            Manola ANTONIOLI
        La philosophie de Deleuze et Guattari fait l’objet de travaux de plus en plus
nombreux et variés : en témoigne un ouvrage articulant dessins et concepts. Cependant,
l’interprétation de cette pensée comme une entreprise de refondation de l’ontologie fait
abstraction de toute la richesse concrète de leurs investigations.

Recensé : Jérôme Rosanvallon et Benoît Preteseille, Deleuze & Guattari à vitesse infinie, vol.
1, Ollendorff & Desseins, 2009, 156 p., 24 euros.

      
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Deleuze & Guattari à vitesse infinie est la première partie d’un ouvrage en deux volumes (dont le deuxième n’est pour l’instant pas encore paru) coécrit par Jérôme Rosanvallon (doctorant en philosophie des sciences à Paris VII) et Benoît Preteseille, éditeur et auteur de bande dessinée, auteur des dessins qui accompagnent le texte, non pas comme une simple « illustration » mais comme une partie intégrante du volume. Les dessins interviennent pour traduire en images les espaces-temps complexes que les ouvrages de Deleuze et Guattari mettent en scène et que la réflexion de Jérôme Rosanvallon s’efforce de traduire en concepts [1].

Disons d’emblée que ce premier volume de l’ouvrage fait naître beaucoup d’espoirs, vite déçus par son contenu (au moins en partie). La quatrième de couverture annonce « une introduction intelligible au couple phare de la philosophie française contemporaine », un « ambitieux mais accessible essai illustré » qui permettrait de « saisir les véritables enjeux de la pensée de Deleuze et Guattari ». Or, cet essai ne constitue pas du tout une « introduction », puisqu’il présuppose de la part du lecteur une grande familiarité avec les textes des deux penseurs, ainsi qu’avec la philosophie des sciences, et qu’il propose une interprétation forte de leur pensée, orientée vers la recherche d’une métaphysique et d’une ontologie deleuzo-guattarienne [2], comme on essaiera de le montrer dans les pages qui suivent.

Une philosophie commune

L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage apparaît, à nos yeux, dans l’introduction, qui affirme avec clarté l’intention d’« établir de façon sinon définitive du moins irréversible le fait que Deleuze et Guattari ont construit une philosophie commune qui a sa cohérence et son autonomie propres. » (p. 15). Comme un certain nombre, encore trop réduit, de lecteurs de cette œuvre [3], les deux auteurs refusent de lire dans cette philosophie le simple prolongement de celle que Deleuze a développée pour son compte et d’annexer purement et simplement la pensée de Guattari à celle de Deleuze. Ils reconnaissent ainsi l’existence d’une « philosophie commune » aux deux auteurs, qui depuis les débuts doit autant aux apports de Guattari qu’à ceux de Deleuze et interrogent le sens d’une écriture en duo, événement rarissime dans l’histoire de la philosophie, qu’ils comparent à plusieurs reprises à la démarche de Karl Marx et Friedrich Engels. En s’appuyant sur les nombreux textes et entretiens où les deux penseurs reviennent ensemble ou séparément sur les modalités de leur collaboration, les auteurs affirment que Guattari a joué pour Deleuze le rôle de « pourvoyeur de nouvelles idées et d’explorateur de nouveaux continents », même si Deleuze a pris en charge la forme finale des textes, où l’on reconnaît plus facilement son style d’écriture. L’ouvrage a également le mérite de signaler l’apport essentiel de Félix Guattari à l’écriture du dernier ouvrage signé en 1991 par Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, dont on a souvent attribué la paternité au seul Deleuze. L’idée de variation de l’infini à vitesse infinie, qui constitue le cœur même de la lecture proposée par l’ouvrage, n’apparaît nulle part dans l’œuvre de Deleuze avant Qu’est-ce que la philosophie ?, mais s’enracine dans la pensée de Guattari qui y réfléchit dès Cartographies schizoanalytiques (1989) et y revient ensuite dans son dernier ouvrage, écrit peu avant sa mort, Chaosmose (1992). Jusqu’en 1991, donc, la machine d’écriture formée par Deleuze et Guattari restera une machine commune.

Mais l’introduction situe également l’enjeu central de l’ouvrage, à notre avis éminemment discutable et réducteur, qui consiste à montrer que la philosophie de Deleuze et Guattari serait avant tout « une ontologie, une théorie de l’être, dont la politique autrement dit le réel socio-historique n’est jamais qu’un aspect. » (p. 23). La pensée politique et esthétique des deux philosophes ne ferait ainsi que « découler », de façon somme toute marginale, de leur ontologie commune, lue à la lumière de la philosophie des sciences et des perspectives ouvertes par la philosophie quantique. Si le terrain de rencontre des deux penseurs fut avant tout politique (notamment la « rupture instauratrice » de mai 68), les auteurs de Deleuze & Guattari à vitesse infinie considèrent que, dès la théorie du désir exposée dans L’Anti-Œdipe en 1972, le projet de Deleuze et Guattari a été d’emblée et avant tout un projet ontologique, d’une « ontologie d’emblée politique ou encore une politique d’emblé ontologique dont l’inspiration et l’orientation sont de part en part spinozistes. » Mais c’est avec Mille plateaux et puis Qu’est-ce que la philosophie ? que, en abandonnant progressivement le terrain encore trop « déterminé » de la psychanalyse, les deux auteurs auraient pu enfin explorer de nouveaux territoires ontologiques, une nouvelle métaphysique capable de nous aider à interpréter l’état actuel de notre civilisation comme les dernières avancées de la science contemporaine.

Ce parti pris interprétatif est loin d’être nouveau dans la récente histoire des lectures de la philosophie de Deleuze et Guattari (attribuée en général, comme les auteurs ont le mérite de le signaler, au seul Deleuze) : on le retrouve en 2001 dans L’Ontologie de Gilles Deleuze de Véronique Bergen et dans La clameur de l’Etre d’Alain Badiou, publié en 1997. De façon très significative, d’ailleurs, ces deux essais ignorent complètement la période d’écriture commune à Deleuze et Guattari et les ouvrages qui en sont issus, jugés visiblement comme « indignes » d’une « authentique » réflexion philosophique. Ces lectures, qu’on pourrait définir autoritaires ou même totalitaires, tant elles effacent la multiplicité des thèmes abordés par Deleuze et Guattari et leurs implications politiques et esthétiques, peuvent être comparées (toute proportion gardée) à la célèbre lecture de Nietzsche par Heidegger, qui annexe la rupture philosophique inaugurée par Nietzsche à l’horizon conceptuel de son illustre interprète. Le débat qu’elles suscitent, loin de se circonscrire à des questions d’exégèse deleuzo-guattarienne, dont l’intérêt resterait assez limité, nous pousse à nous interroger sur l’interprétation même de l’objet de réflexion de « la » philosophie ou de « la » politique.

Tout d’abord, Deleuze et Guattari ne réfléchissent aucunement à une politique qui serait, comme l’écrivent les deux auteurs de l’ouvrage, le « réel socio-historique ». Toute leur œuvre commune ne cesse d’interroger « le » politique, dans ses devenirs historiques comme dans les perspectives ouvertes par la multiplication des expérimentations extemporanées et imprédictibles d’une « politique mineure », comme le lieu d’émergence d’événements qui, dans leur philosophie, ne se réduisent jamais aux simples « faits » ou au « réel » mais sont porteurs d’une dimension virtuelle irréductible à une simple actualisation. Ainsi, dans tout l’ouvrage, il ne sera pratiquement jamais questions des aspects, jugés trop « déterminés », de la pensée de Deleuze et Guattari, qui pourraient nous aider à penser le présent et ses devenirs, de façon bien plus efficace qu’une simple réflexion sur l’ontologie : le débat avec la psychanalyse, la pensée du corps et de la technique qui se dégagent de L’Anti-Œdipe, les dimensions politiques des « langues mineures » introduites dans Kafka. Pour une littérature mineure en 1975, le « devenir-animal » et les ritournelles, la visagéité et les machines de guerre, les espaces lisses et striés, les nouveaux concepts du territoire qui émergent de Mille plateaux et les multiples dimensions de leur approche des arts [4].

S’il est tout à fait légitime de s’interroger sur l’ « ontologie » de Gilles Deleuze, qui s’est toujours présenté (comme le soulignent les deux auteurs), comme un métaphysicien, on peut également se demander si l’on peut encore parler d’ontologie à propos de la philosophie de Deleuze et Guattari, que l’ouvrage présente (à juste titre, d’ailleurs) comme une pensée polymorphe de la variation infinie. Autrement dit, c’est le principe même d’unité et de totalisation impliqué par le recours à l’ « être », qui pourrait être incompatible avec l’univers de multiplicité, de variations et d’événements qui surgit de la pensée deleuzo-guattarienne. La réponse pourrait se trouver, d’ailleurs, dans les propos de Deleuze lui-même. En 1977, dans ses Dialogues avec Claire Parnet [5], en parlant de son intérêt pour l’empirisme anglais et pour la philosophie de Hume en particulier, le philosophe critique l’interprétation courante qui fait de l’empirisme une doctrine suivant laquelle l’intelligible « vient » du sensible. Mais, plus généralement, il s’oppose à la démarche des historiens de la philosophie qui ont le don « d’étouffer toute vie en cherchant et en posant un premier principe abstrait [6] ». Partir d’un premier grand principe (l’Etre, le Moi, le Sensible ou l’Intelligible) permet d’oublier la richesse concrète du sensible, alors que « les choses ne commencent à vivre qu’au milieu ». La vraie découverte des empiristes est donc celle d’un monde de relations extérieures à leurs termes, qui forment un monde fait de conjonctions et de disjonctions, de continuités et de ruptures, jamais totalisables. Deleuze propose donc (tout comme Guattari et avec lui) une géographie ou une cartographies de relations non totalisables, qui refusent de se réduire au problème de l’être et au verbe être comme problème fondamental de la philosophie et de son histoire et qui visent à substituer le ET au EST : « Le multiple n’est plus un adjectif encore subordonné à l’Un qui se divise ou à l’Etre qui l’englobe. Il est devenu substantif, une multiplicité, qui ne cesse d’habiter chaque chose [7]. » Se situer, encore une fois, sur le plan « fondamental » et surplombant de l’ontologie pour parler d’une pensée qui s’est inlassablement efforcée de se situer ailleurs, au-delà ou à côté, signifie refuser de relever le défi qui consiste à s’affronter à la multiplicité des concepts et des dimensions du réel, à la « richesse concrète du sensible » à laquelle Deleuze et Guattari ont essayé de donner une place dans la pensée, nous invitant ainsi à renouveler et à approfondir leur geste. Il s’agit, au fond, d’une énième tentative de résistance de la philosophie et des philosophes professionnels à ce qui échappe à leurs catégories, qui permet (encore une fois) d’en effacer la portée politique et esthétique, interprétées comme une simple « dérivation » d’une pensée de l’être. Que cette tentative s’adresse cette fois à l’ « ontologie commune » de Deleuze et Guattari plutôt qu’à l’ontologie du seul Deleuze, ne change rien au fond du problème.

Une ontologie commune ?

Le reste de l’ouvrage se présente comme une suite de « mouvements » qui devraient permettre au lecteur d’approfondir les différents aspects de l’ « ontologie commune » élaborée par Deleuze et Guattari dans les ouvrages qu’ils ont cosignés. Le premier volume (sous-titré De la vitesse infinie de l’être...) développe le premier et le deuxième mouvements (consacrés respectivement à l’immanence et à la théorie de l’être comme « vitesse infinie de variation »), alors que le deuxième (dont la table des matières anticipe le contenu) sera consacré à la « vitesse infinie de la pensée » et comprendra une « théorie du capitalisme » et une « théorie du cerveau ». Pour ce qui concerne la partie de l’ouvrage qu’il nous est donné de lire, l’apparente discontinuité formelle des mouvements n’empêche en rien une continuité, très traditionnelle, du propos : la simple discontinuité formelle n’assure en rien la discontinuité profonde de la pensée et il ne suffit pas de renoncer aux chapitres et aux parties des essais de philosophie traditionnels pour échapper à la dimension « arborescente » de la pensée et pour écrire des « plateaux »... Les deux mouvements du premier volume se décomposent en une série de variations sur le programme naturaliste que les auteurs attribuent à Deleuze et Guattari, sur leur pensée de l’immanence, de la variation, du chaos comme vitesse infinie et de la stratification comme ralentissement primordial.

Le programme ontologique attribué aux deux philosophes est interprété comme un programme « naturaliste », une nouvelle philosophie de la Nature d’inspiration épicurienne, spinoziste et nietzschéenne, dont les auteurs présentent les principales étapes chronologiques : le désir comme processus de production dans L’Anti-Œdipe, les agencements désirants, sociaux et politiques qui structurent l’approche de la littérature dans Kafka. Pour une littérature mineure, le continuum entre nature et culture qui émerge de Mille plateaux (et notamment du plateau intitulé « La géologie de la morale »), et qui s’affirme dans Qu’est-ce que la philosophie ?, puisque « on ne comprend réellement ce qu’est la philosophie qu’en la réintégrant, elle et ses créations (images de la pensée, problèmes et concepts) au sein de la Nature qu’elle ne surplombe en rien » (p. 46). Les pages consacrées au « programme naturaliste » des deux auteurs sont assez emblématiques de l’approche adoptée dans tout l’ouvrage.

En effet, il est sans doute vrai que les deux tomes de Capitalisme et schizophrénie ne cessent de mettre en question les oppositions traditionnelles entre nature et culture, notamment à travers le recours aux « machines » en tout genre (désirantes, abstraites, d’expression, mais aussi techniques). L’homme n’est plus conçu comme le « roi de la création », mais plutôt comme l’être qui est touché par la vie profonde (organique et inorganique) de toutes les formes ou de tous les genres, un « éternel préposé aux machines de l’univers [8] ». Deleuze et Guattari essaient de penser, de façon extrêmement actuelle, des agencements complexes dont certaines composantes sont humaines, d’autres machiniques et d’autres encore naturelles, des interactions incessantes entre humains et non humains, où la Nature n’est plus le monde plein connu par la science, régi par des lois scientifiques et maîtrisé par la technique, ni une source spontanée de sens définitivement perdue, mais un ensemble différencié, fragmenté, rhizomatique et depuis toujours impliqué dans les devenirs des sociétés humaines et des techniques.

Cependant, ce « programme naturaliste » ne se réduit pas à un « programme ontologique » ou métaphysique : les auteurs en suivent les évolutions historiques, essaient de lui fournir un contenu sensible en décrivant le devenir-animal ou les multiples ritournelles qui rythment les interactions entre l’homme, la nature et la société, en interrogeant très concrètement le rôle des machines techniques, en analysant, dans une perspective géophilosophique les composantes esthétiques, politiques et philosophiques des dynamiques de territorialisation et de déterritorialisation. On ne trouvera pratiquement plus aucune trace de cette « richesse concrète » dans les pages de Deleuze & Guattari à vitesse infinie.

La présentation de la prétendue ontologie deleuzo-guattarienne se poursuit par l’ « immanence absolue » qui en découle et que les auteurs distinguent de tout monisme, ainsi que des pensées de l’Un-tout. La question du « plan d’immanence » se décline ensuite en une double interrogation, qui porte sur la coexistence et la variation qui le caractérisent. L’enjeu philosophique qui constitue l’essentiel de la pensée de Deleuze (avec ou sans Guattari) serait donc de « parvenir à concilier la pensée spinoziste de l’immanence et la pensée bergsonienne du nouveau » (p. 63), par une approche du « fonds de l’être » comme variation absolue. La conclusion annonce un deuxième volume qui devrait enfin aborder les strates « anthropologiques » de la pensée de Deleuze et Guattari et donc leur ébauche d’une « histoire universelle » et leur théorie du capitalisme. Espérons que cette deuxième partie se souciera davantage de la « richesse infinie du sensible » et de ses infinies variations (plus essentielles, peut-être, que les variations de l’infini).




1. Les ouvrages de Deleuze et Guattari semblent inspirer les jeunes dessinateurs. Ainsi, les PUL (Presses
Universitaire de Laval) ont publié en 2009 l’ouvrage collectif Contr’hommage pour Gilles Deleuze, dirigé par Dalie Giroux, René Lemieux et Pierre-Luc Chénier et illustré par Martin tom Dieck, qui avait déjà travaillé à deux albums d’une bande dessinée dédiée à Gilles Deleuze.
2. Pour les lecteurs intéressés par une telle introduction, nous conseillons l’ouvrage d’Arnaud Bouaniche, Gilles Deleuze, une introduction, Paris, Pocket La Découverte, coll. « Agora », 2007. Comme la quasi-totalité des ouvrages critiques consacrés à l’œuvre de Deleuze et Guattari, cet essai « oublie » de citer dans son titre le nom de Félix Guattari, mais il a le mérite d’analyser de façon claire et argumentée l’importance philosophique, politique et esthétique de L’Anti-Œdipe et de Mille plateaux.
3. On peut citer la biographie croisée de l’historien François Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, La Découverte, 2007, ainsi que l’introduction de Stéphane Nadaud aux Écrits pour L’Anti-Œdipe qu’il a édités en 2004 aux éditions Lignes & Manifeste. Je me permets également de renvoyer à mon ouvrage, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, Paris, L’Harmattan, 2003, ainsi qu’à mon article « Deleuze et Guattari », in Aux sources de Gilles Deleuze I, Stéfan Leclercq (dir.), Mons/Paris, Editions Sils Maria/Vrin, 2006.
4. A ce sujet, je renvoie à l’excellent ouvrage d’Anne Sauvagnargues, Deleuze et l’art, Paris, PUF, 2006, qui explore tous les concepts esthétiques non seulement de la pensée de Deleuze, mais aussi de celle de Deleuze et Guattari.
5. Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1977. Je me réfère ici à la réédition augmentée de 1996.
6. Ibid., p. 68.
7. Ibid., p. 71.
8. Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Les Editions de Minuit, 1972, p. 10.
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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /Nov /2009 13:58

Les différents modes d'existence

Un article de Puf.

PUF

Étienne Souriau

 

Sommaire


Une enquête philosophique à la fois dense et vive traverse les champs de la métaphysique, de l’esthétique et de la morale pour défendre une hypothèse aussi simple que déroutante : il existe de multiples manières d’exister, et en un sens des degrés d’existence chacun d’entre nous occupe en réalité plusieurs existences, et le monde s’en trouve démultiplié…

 

Caractéristiques

  • 220 pages
  • 20.00 €
  • ISBN : 978-2-13-057487-3

L'ouvrage

Quel rapport entre l’existence d’une œuvre d’art et celle d’un être vivant ? Entre l’existence de l’atome et celle d’une valeur comme la solidarité ? Ces questions sont les nôtres à chaque fois qu’une réalité est instaurée, prend consistance et vient à compter dans nos vies, qu’il s’agisse d’un morceau de musique, d’un amour ou de Dieu en personne. Comme James ou Deleuze, Souriau défend méthodiquement la thèse d’un pluralisme existentiel. Il y a, en effet, différentes manières d’exister, et même différents degrés ou intensités d’existence : des purs phénomènes aux choses objectivées, en passant par le virtuel et le « sur-existant » dont témoignent les œuvres de l’esprit ou de l’art, tout comme le fait même de la morale. L’existence est polyphonique, et le monde s’en trouve considérablement enrichi et élargi. Outre ce qui existe au sens ordinaire du terme, il faut compter avec toutes sortes d’états virtuels ou fugaces, de domaines transitionnels, de réalités ébauchées, en devenir, qui sont autant d’« intermondes ».
Servi par une érudition stupéfiante qui lui permet de traverser d’un pas allègre toute l’histoire de la philosophie, Souriau donne les éléments d’une grammaire de l’existence. Mais son enquête se veut aussi une introduction à « la pratique de l’art d’exister ». À quoi nous attachons-nous précisément lorsque nous aimons un être ? À quoi nous engageons-nous lorsque nous nous identifions à un personnage de roman, lorsque nous valorisons une institution ou adhérons à une théorie ? Et finalement, quel(s) mode(s) d’existence(s) sommes-nous capables d’envisager et d’expérimenter pour nous-mêmes ? Questions métaphysiques, questions vitales.

Cette nouvelle édition est précédée d’une présentation d’Isabelle Stengers et Bruno Latour intitulée « Le sphinx de l’œuvre ». Elle inclut également un article d’Étienne Souriau, « Du mode d’existence de l’œuvre à faire » (1956).


 

Table des matières

LE SPHINX DE L'ŒUVRE, par Isabelle Stengers et Bruno Latour


LES DIFFÉRENTS MODES D'EXISTENCE, par Étienne Souriau

Chapitre premier. — Position du problème
Monisme ontique et pluralisme existentiel. Pluralisme ontique et monisme existentiel
Leurs rapports, leurs combinaisons
Conséquences philosophiques : richesse ou pauvreté de l'être les exclusions souhaitées
Aspects métaphysiques, moraux, scientifiques et pratiques du problème. Questions de méthode

Chapitre II. — Les modes intensifs d'existence
Esprits durs et esprits tendres
Tout ou Rien
Le devenir et le possible comme degrés d'existence
Entre l'être et le non-être : niveaux, distances et effets de perspective
L'existence pure et l'existence comparée
L'occupation ontique des niveaux
Existence pure et aséité
Existence et réalité

Chapitre III. — Les modes spécifiques d'existence
Section I
Le phénomène la chose ontique et identité universaux et singuliers
Le psychique et le corporel l'imaginaire et le sollicitudinaire le possible, le virtuel le problème du nouménal
Section II
Le problème de la transcendance
Exister et ester
Existence en soi et existence pour soi
La transition
Section III
Sémantèmes et morphèmes
L'événement le temps, la cause
L'ordre synaptique et la copule
Un tableau exhaustif des modes d'existence est-il possible ?

Chapitre IV. — De la surexistence
Les problèmes de l'unification la participation simultanée à plusieurs genres d'existence l'union substantielle
La surexistence en valeurs existence qualifiée ou axiologique séparation de l'existence et de la réalité comme valeurs
Le second degré
L'Ueber-Sein d'Eckart et l'Un de Plotin les antinomies kantiennes la convergence des accomplissements le troisième degré
Le statut du surexistant son rapport avec l'existence
Conclusions

DU MODE D'EXISTENCE DE L'ŒUVRE À FAIRE, par Étienne Souriau


 

A propos de l'auteur

Professeur d’esthétique à la Sorbonne, Étienne Souriau (1892-1979) a dirigé aux PUF le Vocabulaire d’esthétique. Outre Les différents modes d’existence, paru en 1943, il est notamment l’auteur de Pensée vivante et perfection formelle (1925), L’Instauration philosophique (1939), L’Ombre de Dieu (1955), La Correspondance des arts (1969).

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Jeudi 19 novembre 2009 4 19 /11 /Nov /2009 01:29

Le travail de l'utopie. Godin et le familistère de Guise par Michel Lallement

Ed. Les Belles Lettres, 2009, 510 p., 29 euros.

Jean-Baptiste Godin, homme du peuple et disciple de Charles Fourier, devenu riche industriel, voulut mettre en pratique les analyses de ce dernier et changer l'habitat et le rapport au travail. Il construisit donc le Familistère, un "palais social" où, à côté du logement, se trouvent écoles, théâtre, commerces, buanderie, "nourricerie" (crèche), "pouponnat" (maternelle)..., où l'on dispose d'eau courante (chaude et froide) et de chauffage. Cela lui vaudra quelques ennuis (la IIIe République refusait la mixité des écoles qui était la règle au Familistère) et la participation collective n'est pas toujours à la hauteur des espérances, mais le système éducatif est de bonne qualité et les conditions d'habitat exceptionnelles pour l'époque.

En ce qui concerne l'entreprise, Godin renonce vite à l'une des idées centrales de Fourier - le travail attrayant -, mais cherche à valoriser le talent, l'initiative et la participation. C'est en partie l'échec, même si la transformation de l'entreprise en association ouvrière (coopérative de production) contribue à modifier les rapports sociaux en son sein, sans toutefois effacer les différences sociales comme il l'aurait souhaité.

Godin n'a pas vraiment réussi à associer le travail et le capital. Michel Lallement s'efforce d'analyser les raisons de cet échec: quand "la production des richesses s'impose au titre d'objectif collectif prioritaire, la transformation radicale des conditions de travail est un problème quasiment insoluble". Produire ou s'épanouir, il faut choisir. Une conclusion qui sonne comme l'enterrement des utopies sociales. En tout cas, le livre mérite le détour, car, même s'il est parfois un peu longuet, il est passionnant.


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Samedi 12 septembre 2009 6 12 /09 /Sep /2009 13:39
Chère lectrice, cher lecteur, vous trouverez dans la collection folio à 2 € un intéressanrt petit ouvrage, qui n'est autre que le Chapitre XIV du Deuxième sexe de Simone de Beauvoir. Je n'ai ouvert qu'ici le milieu du volume, mais cela est d'emblée percutant. Plutôt que de parler d'exigence parlons d'invitation, c'est sur ce ton là que débute le propos de Beauvoir, elle n'est pas une philosophe qui prescrit mais une écrivaine à la modestie et au goût critique qui invite.
 


Dès le début l'instinct critique de Simone de Beauvoir s'exerce mais il ne se limite pas à la condition réservée aux femmes mais à la manière dont Monterherlant, Claudel ou Breton ont traitée l'objet "femme" dans leurs romans. On retrouve même égratignée la mauvaise fois du métaphysicien que dénonçait Sartre déjà : " mais c'est sur la portée du mot être qu'il faudrait s'entendre ; la mauvaise fois consiste à lui donner une valeur substantielle alors qu'il a le sens dynamique hégelien ; être c'est être devenu, c'est avoir été fait tel qu'on se manifeste " (_36). Et qu'être n'existe ni en Russe dans la conversation courante, ni en japonais, ni en chinois, en fait donc une particularité de notre langue passée par l'abstraction depuis les Grecs. De là à voir une spécificité de la syntaxe et de la langue qui par sa dissymétrie pousse aux longs discours sur le savoir il y a un pas que contrairement à Paul Jorion nous ne franchiront pas, car ce serait donné trop de sérieux à la philosophie et faire par là que l'on demeure tétaniser face à la pensée non réflexive, se oi-même on ne se mette pas à penser. Ce à quoi invite Beauvoir quand elle relativise la maternité de devoir et la féminité de miroir. D'où la fameuse phrase mise en avant par b$Beauvoir et reprenant le précepte de Tertullien puis d'Erasme à la Renaissance : " On ne naît pas femme on le devient ". Elevées selon un modèle matriacal, les femmes tombent dans la culpabilité dès que surgit l'erreur, pensant être nées femmes alors que pour Beauvoir elles se doivent de le devenir ni par la seule procréation, ni par le piège oisif de la séduction mais par l'effort et le travail qui se passe hors du champ de vision masculin, entendu que c'est l'homme qui voit et que c'est la femme qui jusqu'alors est vue, l'homme sujet et la femme-objet.

Pour Simone de Beauvoir, ce "deveinr" se joue entre  18 et 30 ans. Elle nomme cela l'avenir professionnel : " Que la femme vive dans sa famille ou soit mariée, son entourage respectera rarement son effort comme on respecte celui d'un homme " (_70). Une exception dans ce type d'éducation fut celui d'Emilie du Châtelet, auquel son père donna l'éducation et la confiance que l'on donne à un garçon. Beauvoir écorne au passage le mythe du héros (_66), vour savez ce libérateur et sauveur que la femme attend pendant quinze ou vingt sous la forme d'un prince charmant. Mais encore une fois le héros libérateur et sauveur se transforme très vite en bourreau.
La situation obtenue par l'entretien d'un homme riche ou la simple condition de ménagère est une forme déniée du complexe d'infériorité, en se résignant à son infériorité la femme l'aggrave (_72). Cette question on la retrouve dès l'enfance, dans le rapport des jeunes femme à l'éducation ou plutôt à l'erreur, là où les garçons notamment dans les concours sauront tirer parti d'un échec pour une jeune fille, ce même échec serait destructeur (72-73 et 80-81) : ce qui fait dire aux filles " que les garçons travaillent plus facilement " ou sont plus aptes aux concours ou aux mathématiques. Les filles élevées selon un modèle plus exigent ne savant pas dépasser le sentiment d'erreur. A cela Beauvoir répond tout de go "elles ignorent que l'erreur peut ouvrir le chemin du progrès" (_81). Il y a tout un défaitisme chez la femme quand celle-ci ne parvient à sortir de l'alternative de la maternité  innée et de la séduction acquise. La maternité pourrait se résumer selon Nietzsche par cette formule : "l'énigme de la femme c'est la grossesse". La séduction quant à elle est le mode facile de résolution des conflits et des problèmes vers lequel les femmes sont conditionnées par leur éducation (the woman object of the vision). On se rapproche là de la féminité qui pense avoir une grâce innée, un don glorieux de naissance, don qui exempte à l'esprit de certaine femme de l'indépendance par le travail. " habituée à l'oisiveté, n'ayant jamais éprouvée dans sa vie l'austère nécessité d'une discipline, elle ne sera pas capable d'un effort soutenu et persévérant, elle ne s'asteindra pas à acquérir une solide technique ; elle répugne aux tâtonnements ingrats, solitaire, du travail qu'on ne montre pas, qu'il faut cent fois détruire et reprendre ; et comme dès son enfance en lui enseignant à plaire on lui à appris à tricher, elle espère se tirer d'affaire par quelque ruse" (_79). Dans les deux cas, maternité assumée et féminité narcissique, les femmes se trouvent ne produire aucun effort vers leur indépendance. Pour une philosophe ou plutôt une écrivaine, Beauvoir n'hésitera pas à parler de cette féminité qui dessert le travail clandestin, l'effort fait sans reconnaissance mais qui est au final plus porteur d'indépendance. C'en'est pas à  la liberté (la liberté est chez Sartre l'effort porté sur une situation), mais à l'indépendance que Beauvoir invite, à se soustraire aux situation masculine où la femme est dominée du regard.

Je pourrais continuer mais cela me semble suffire, car l'effort de lecture n'est plus chez moi et même Beauvoir ne s'arrêtera pas à la littérature et à l'histoire, la biologie aussi sera sont recours. Elle n'hésite pas à parler des menstruations douloureuses que passent outre les femmes actives ou sportives qui savent relativiser la souffrance (_69). Mais il y a toute cette vision inversée des femmes qui longtemps durent choisir entre la vie professionnelle réussie ou l'éducation de leurs enfants. La question est : cette alternative est-elle dépassable quand certains machos continuent à voir dans le féminisme de Beauvoir une fatigue de la maternité elle qui était prête à donner un enfant à Nelson Algren. Mais sortir de la condition vernaculaire et genrée faite au femme voilà ce à quoi a aspiré Simone de Beauvoir, non pour elle-même, mais pour le deuxième sexe. Et n'en déplaise à la raison dialectique, passée du genre au sexe.
Publié dans : Lectures - Par Anthony Le Cazals - Laissez un commentaire - Voir les 0 commentaires
Vendredi 21 août 2009 5 21 /08 /Août /2009 01:54



Imite le moins possible les hommes dans leur énigmatique maladie de faire des noeuds. René char, Rougeur des matinaux, XXI.

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