Lectures

Lundi 9 avril 2007 1 09 /04 /Avr /2007 20:21

 

« Mon impulsion fut brisée, comme une vague qui s’écrase contre une digue. Je fus submergé par le plus complet désespoir… ». Tels sont les termes dans lesquels Russell relate en 1916 l’effet qu’eurent sur lui les critiques adressées en mai 1913 par son jeune élève, Ludwig Wittgenstein, au manuscrit qu’il était en train de rédiger sur la théorie de la connaissance, et qui le conduisirent à en suspendre la rédaction et à n’en publier que quelques chapitres sous forme d’articles.
Maillon essentiel à la compréhension de la “première” philosophie russellienne, ce manuscrit contient d’une part une analyse systématique et approfondie des notions cardinales de son approche des relations cognitives – au premier chef de celles d’accointance et de jugement endash, et d’autre part une tentative de clarification des rapports entre la théorie de la connaissance, la psychologie et l’analyse logique, qui est fondamentale pour préciser l’architectonique du savoir mise en place par cette façon “analytico-logique” de philosopher dont Russell s’est, après Frege, fait l’ardent avocat.
A ce titre, il constitue à la fois un élément de première importance dans l’accomplissement par la tradition philosophique du tournant analytique, et une œuvre de référence pour la recherche contemporaine sur les fondements des sciences de la cognition.
 

Bertrand  Russell   Théorie de la connaissance - le manuscrit de 1913
Vrin
 2002 /  3.05 € -  20 ffr. / 307 pages


La Théorie de la connaissance que vient de traduire Jean-Michel Roy n’est pas sans rappeler les Manuscrits de 1844 de Marx qui, il y a quelques dizaines d’années, avaient marqué toute une génération. Dans les deux cas, il s’agit d’une oeuvre majeure, d’autant plus remarquée que rien n’en laissait soupçonner l’existence. Si, lors de leur découverte — en 1967, au cours du catalogage des papiers de l’auteur qui avait précédé leur acquisition par une université canadienne —, ces trois cent cinquante pages laissées inachevées en 1913 ont tant surpris, c’est que les divers récits autobiographiques publiés par Russell n’en faisaient jamais mention, alors pourtant qu’il avait mis les plus grands espoirs dans cet ouvrage, et qu’il n’était pas homme à avoir peur d’avouer ses échecs. Le manuscrit de 1913 constitue donc un chaînon manquant essentiel pour la compréhension, non seulement du développement intellectuel de Russell mais de l’histoire de la philosophie au vingtième siècle en général.

Philosophiquement parlant, la période qui va de l’achèvement des Principia Mathematica (1910) à la publication des Leçons sur l’atomisme logique (1918) a été exceptionnellement féconde pour Russell. Après une décennie consacrée presque tout entière à des travaux logico-mathématiques, il souhaitait en tirer les bénéfices philosophiques et montrer comment les outils qui venaient d’être forgés offraient la possibilité de résoudre de façon enfin satisfaisante les vieilles questions métaphysiques. Tout comme la mathématique est la méthode de la physique, la logique, proclamait-il, est la méthode de la philosophie. Découverte en 1905 à propos des descriptions définies, appliquée ensuite aux classes, la théorie des symboles incomplets prenait la forme d’un principe des constructions logiques et cette version moderne du rasoir d’Ockham, qui nous enjoint de remplacer les entités inférées par des constructions logiques, était érigée en maxime suprême de la philosophie scientifique. On ne saurait sous-estimer l’impact de ce qu’on a parfois appelé le programme de Russell sur le cours ultérieur de la philosophie analytique et les témoignages de Carnap ou de Quine sont là pour nous dire combien la lecture de leur aîné a été déterminante dans leur décision de philosopher d’un point de vue logique.

Mais le texte est aussi un document capital pour l’histoire des relations de Russell avec Wittgenstein, dont il avait fait la connaissance quelques années plus tôt. La correspondance échangée alors avec Ottoline Morrell permet de suivre les péripéties du drame et donne une bonne idée de la terreur exercée sur le maître par le disciple. La critique portait sur la théorie du jugement exposée dans la seconde partie de l’ouvrage. Wittgenstein, à qui elle avait été communiquée, aurait déclaré un beau jour qu’elle était complètement fausse, qu’il avait envisagé cette possibilité et savait qu’elle ne marchait pas. Une lettre adressée alors à Russell, et dont le Tractatus a conservé l’écho au § 5.5422, précise la nature de l’objection : “d’une analyse correcte de A juge que aRb il doit s’ensuivre, sans autre prémisse, aRb ou -aRb. Cette condition n’est pas satisfaite par votre théorie”.

L’effet dévastateur de ces critiques explique le brusque arrêt de la rédaction, et le silence ultérieur sur l’existence du manuscrit. Russell ne devait jamais se remettre complètement du traumatisme et en 1916 encore il écrivait à la même correspondante : cette critique “a été un événement de première importance dans ma vie et a affecté tout ce que j’ai fait depuis. J’ai vu qu’il avait raison et j’ai vu que je ne pourrais jamais espérer faire à nouveau un travail fondamental en philosophie. Mon énergie était brisée, comme une vague qui s’écrase contre une digue”.

A contrario, l’ouvrage permet de mesurer l’impact de Wittgenstein sur la philosophie du vingtième siècle. L’idée même d’une théorie de la connaissance est solidaire d’une philosophie de l’esprit qui allait aussitôt céder la place à la philosophie du langage. La première à faire les frais du tournant linguistique a été bien sûr la théorie du jugement, qui ne devait plus subsister que sous la forme en quelque sorte honteuse d’une théorie des attitudes propositionnelles. Une comparaison avec les Leçons d’introduction à la logique et à la théorie de la connaissance professées par Husserl en 1906-1907 et récemment traduites chez Vrin montre qu’à bien des égards, dans sa quête des fondements ou sa recherche de la certitude par exemple, le philosophe anglais restait beaucoup plus proche de son collègue allemand que de son disciple autrichien. Ce grand texte préwittgensteinien est à ce titre un document exceptionnel sur un tournant de la philosophie au vingtième siècle, puisqu’il est possible d’y faire le partage entre les thèmes novateurs évoqués plus haut et d’autres appelés à disparaître comme par enchantement.

La Théorie de la connaissance ne devait être que le premier volet d’un projet plus vaste, qui comprenait deux aspects : une section analytique qui passerait en revue les différentes composantes de la connaissance, puis une section synthétique reconstruisant sur cette base les points de l’espace, les moments du temps et les unités de matière. L’ouvrage devait comprendre trois parties consacrées respectivement à la familiarité ( acquaintance), au jugement et à l’inférence, ce qui correspond au plan des traités de logique traditionnelle, à ceci près qu’en bon empiriste, Russell part non du concept, mais de l’expérience. L’écart est cependant moins grand qu’il ne paraît, la familiarité étant une présentation, une Vorstellung.

Les pages 1 à 142, qui traitaient de la connaissance des particuliers, manquent dans le manuscrit, l’auteur les ayant publiés en revue de janvier 1914 à avril 1916. L’ouvrage commençait par une description préliminaire, puis une analyse, de l’expérience, entrecoupée par un examen du monisme neutre de James, qui proposait de voir dans la matière et dans l’esprit deux façons distinctes d’arranger un matériau en dernière instance identique; après quoi le chapitre quatre posait les définitions fondamentales et les principes méthodologiques d’une théorie de la connaissance. Dès 1905 Russell avait distingué deux formes de connaissance l’une directe, par familiarité, l’autre indirecte, par description. La seconde reposant sur la première, celle-ci apparaît comme fondamentale dans l’expérience et c’est donc elle qui sert de fil directeur. N’en déplaise aux nominalistes, l’ameublement du monde ne saurait pourtant se limiter aux seuls particuliers. Les chapitres sept à neuf prennent donc un nouveau départ en introduisant la notion de complexe, défini comme tout ce qui est susceptible d’analyse. Un complexe a deux sortes de constituants : des termes, et une relation, qui est un universel. Mais x précède y possède une unité qui fait défaut à la simple juxtaposition x, précéder, y. Il faut donc distinguer la relation et la relation relatante, sur laquelle portent toutes les difficultés.

La seconde partie aborde le problème central de l’épistémologie : distinguer les fausses croyances des vraies et donner pour cela un critère du vrai. La relation relatante crée en effet une unité d’un ordre radicalement nouveau. Alors que les objets de la familiarité sont simplement ce qu’ils sont, les propositions sont vraies ou fausses; corrélativement, la pensée propositionnelle ne peut plus être une relation duale entre un sujet et une entité singulière, puisque, dans le cas de l’erreur, il n’y a précisément pas d’entité correspondant à ce qui est cru. Le jugement doit donc être conçu comme une relation multiple. Quand Othello croit que Desdémone aime Cassio, il n’existe pas quelque chose qui serait l’amour de Desdémone pour Cassio, puisque sa croyance ne correspond à rien; en revanche, Othello est bien en relation avec Desdémone, avec Cassio, et avec l’idée d’amour.

Avant de donner son assentiment à une proposition, encore faut-il la comprendre. Les quatre premiers chapitres de cette partie sont donc consacrés à une théorie de la compréhension, qui souligne à nouveau le rôle des formes propositionnelles. Les chapitres cinq à sept examinent alors successivement les notions de vérité, d’évidence et de certitude. Une croyance étant vraie s’il existe un fait qui lui correspond, le problème revient à définir en quoi peut consister cette correspondance, ce qui donne l’occasion d’une nouvelle confrontation avec James, et sa théorie pragmatiste de la vérité.

Avec son honnêteté coutumière, Russell prend soin de souligner le caractère hautement tentatif de ses analyses, dont ce qui précède ne donne qu’un bien faible aperçu. Ainsi, c’est l’occasion pour l’auteur de combler une lacune que lui avait signalée Wittgenstein : tout occupés qu’ils étaient à la tâche formidable de réduire effectivement les mathématiques à la logique, les logicistes avaient négligé de se demander ce qu’était la logique. Russell avait reconnu la pertinence de la remarque; chemin faisant, il apporte des éléments de réponse, et les pages qu’il consacre par exemple à l’intuition logique entendue comme familiarité avec les formes logiques sont beaucoup plus proches de Husserl que de Frege.

Dans ce qu’il a de classique, l’ouvrage a très bien résisté à l’attaque du temps et l’on se demande si la philosophie ne gagnerait pas à réhabiliter ce type d’enquête, qu’elle avait un temps proscrit. La théorie de la connaissance est un genre mixte, où interviennent à la fois des considérations logiques et psychologiques, et l’on ne s’étonnera pas qu’elle ait été rejetée au nom de l’antipsychologisme. Les philosophes de l’esprit ont bien compris qu’on ne peut faire l’économie d’une théorie des actes cognitifs mais, sous prétexte de combattre les excès de l’antipsychologisme, beaucoup sont tombés dans l’erreur inverse. Les sciences cognitives ont beau se réclamer de l’épistémologie naturalisée de Quine, l’engouement actuel ne doit pas faire illusion, et un philosophe continuera à préférer la théorie de la connaissance aux sciences de la cognition. Le livre de Russell est donc une saine antidote pour lutter contre certaines idées qui passent aujourd’hui pour acquises.


Michel Bourdeau
( Mis en ligne le 05/02/2002 )
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Jeudi 29 mars 2007 4 29 /03 /Mars /2007 14:05

 

 

Voltaire croyait à la formule du dictionnaire portatif, mieux adaptée que les gros volumes de l’Encyclopédie aux combats philosophiques. Initialement paru en 1764 puis enrichi, son Dictionnaire philosophique compose un ensemble de plusieurs centaines d’articles, divers par les sujets et la forme, où se retrouvent bien ses principales thématiques. Paris-philo

 

 

Égalité

Que doit un chien à un chien, et un cheval à un cheval ? Rien, aucun animal ne dépend de son semblable ; mais, l’homme ayant reçu le rayon de la Divinité qu’on appelle raison, quel en est le fruit ? C’est d’être esclave dans presque toute la terre. Si cette terre était ce qu’elle semble devoir être, c’est-à-dire si l’homme y trouvait partout une subsistance facile et assurée, et un climat convenable à sa nature, il est clair qu’il eût été impossible à un homme d’en asservir un autre. Que ce globe soit couvert de fruits salutaires ; que l’air qui doit contribuer à notre vie ne nous donne point les maladies et la mort ; que l’homme n’ait besoin d’autre logis et d’autre lit que celui des daims et des chevreuils : alors les Gengis-Khan et les Tamerlan n’auront de valets que leurs enfants, qui seront assez honnêtes gens pour les aider dans leur vieillesse.

Dans cet état si naturel dont jouissent tous les quadrupèdes, les oiseaux et les reptiles, l’homme serait aussi heureux qu’eux, la domination serait alors une chimère, une absurdité à laquelle personne ne penserait ; car pourquoi chercher des serviteurs quand vous n’avez besoin d’aucun service ?

S’il passait par l’esprit à quelque individu à tête tyrannique et à bras nerveux d’asservir son voisin moins fort que lui, la chose serait impossible : l’opprimé serait à cent lieues avant que l’oppresseur eût pris ses mesures.

Tous les hommes seraient donc nécessairement égaux s’ils étaient sans besoins. La misère attachée à notre espèce subordonne un homme à un autre homme ; ce n’est pas l’inégalité qui est un malheur réel, c’est la dépendance. Il importe fort peu que tel homme s’appelle Sa Hautesse, tel autre Sa Sainteté ; mais il est dur de servir l’un ou l’autre.

Une famille nombreuse a cultivé un bon terroir ; deux petites familles voisines ont des champs ingrats et rebelles : il faut que les deux pauvres familles servent la famille opulente, ou qu’elles l’égorgent, cela va sans difficulté. Une des deux familles indigentes va offrir ses bras à la riche pour avoir du pain ; l’autre va l’attaquer et est battue. La famille servante est l’origine des domestiques et des manoeuvres ; la famille battue est l’origine des esclaves.

Il est impossible, dans notre malheureux globe, que les hommes vivant en société ne soient pas divisés en deux classes, l’une de riches qui commandent, l’autre de pauvres qui servent ; et ces deux se subdivisent en mille, et ces mille ont encore des nuances différentes.

Tous les pauvres ne sont pas absolument malheureux. La plupart sont nés dans cet état, et le travail continuel les empêche de trop sentir leur situation ; mais, quand ils la sentent, alors on voit des guerres, comme celle du parti populaire contre le parti du Sénat à Rome ; celle des paysans en Allemagne, en Angleterre, en France. Toutes ces guerre finissent tôt ou tard par l’asservissement du peuple, parce que les puissants ont l’argent, et que l’argent est maître de tout dans un État : je dis dans un État, car il n’en est pas de même de nation à nation. La nation qui se servira le mieux du fer subjuguera toujours celle qui aura plus d’or et moins de courage.

Tout homme naît avec un penchant assez violent pour la domination, la richesse et les plaisirs, et avec beaucoup de goût pour la paresse : par conséquent tout homme voudrait avoir l’argent, et les femmes ou les filles des autres, être leur maître, les assujettir à tous ses caprices, et ne rien faire, ou du moins ne faire que des choses très agréables. Vous voyez bien qu’avec ces belles dispositions il est aussi impossible que les hommes soient égaux qu’il est impossible que deux prédicateurs ou deux professeurs de théologie ne soient pas jaloux l’un l’autre.

Le genre humain, tel qu’il est, ne peut subsister, à moins qu’il n’y ait une infinité d’hommes utiles qui ne possèdent rien du tout ; car, certainement, un homme ne quittera pas sa terre pour venir labourer la vôtre ; et, si vous avez besoin d’une paire de souliers, ce ne sera pas un maître des requêtes qui vous la fera.

L’égalité est donc à la fois la chose la plus naturelle et en même temps la plus chimérique.

Comme les hommes sont excessifs en tout quand ils le peuvent, on a outré cette inégalité ; on a prétendu dans plusieurs pays qu’il n’était pas permis à un citoyen de sortir de la contrée où le hasard l’a fait naître ; le sens de cette loi est visiblement : Ce pays est si mauvais et si mal gouverné que nous défendons à chaque individu d’en sortir, de peur que tout le monde n’en sorte. Faites mieux : donnez à tous vos sujets envie de demeurer chez vous, et aux étrangers d’y venir.

 

 

Chaque homme, dans le fond de son coeur, a droit de se croire entièrement égal aux autres hommes ; il ne s’ensuit pas de là que le cuisinier d’un cardinal doive ordonner à son maître de lui faire à dîner ; mais le cuisinier peut dire : « Je suis homme comme mon maître, je suis né comme lui en pleurant ; il mourra comme moi dans les mêmes angoisses et les mêmes cérémonies. Nous faisons tous deux les mêmes fonctions animales. Si les Turcs s’emparent de Rome, et si alors je suis cardinal et mon maître cuisinier, je le prendrai à mon service. » Tout ce discours est raisonnable et juste ; mais, en attendant que le Grand Turc s’empare de Rome, le cuisinier doit faire son devoir, ou toute société humaine est pervertie. À l’égard d’un homme qui n’est ni cuisinier d’un cardinal ni revêtu d’aucune autre charge dans l’État ; à l’égard d’un particulier qui ne tient à rien, mais qui est fâché d’être reçu partout avec l’air de la protection ou du mépris, qui voit évidemment que plusieurs monsignori n’ont ni plus de science, ni plus d’esprit, ni plus de vertu que lui, et qui s’ennuie d’être quelquefois dans leur antichambre, quel parti doit-il prendre ? Celui de s’en aller.


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Mercredi 7 mars 2007 3 07 /03 /Mars /2007 01:14

Dans cet extrait d'un entretien sur la pièce Huis Clos, Sartre fait une mise au point sur l'expression "L'enfer c'est les autres". Paris8philo.

L’enfer c’est les autres

par Jean-Paul Sartre

 

 

 Extrait du CD « Huis clos » Gallimard © 2004 - Emen © 1964

 

 

 

Je tiens à ajouter, en terminant, qu'il m'est arrivé en 1944, à la première représentation, un très rare bonheur, très rare pour les auteurs dramatiques : c'est que les personnages ont été incarnés de telle manière par les trois acteurs, et aussi par Chauffard, le valet d'enfer, qui l'a toujours jouée depuis, que je ne puis plus me représenter mes propres imaginations autrement que sous les traits de Michel Vitold, Gaby Sylvia, de Tania Balachova et de Chauffard. Depuis, la pièce a été rejouée par d'autres acteurs, et je tiens en particulier à dire que j'ai vu Christiane Lenier, quand elle l'a jouée, et que j'ai admiré quelle excellente Inès elle a été.

Je voudrais qu'on se le rappelle quand vous entendrez dire… « L'enfer c'est les autres ».

Vous voyez donc que « rapport avec les autres », « encroûtement » et « liberté », liberté comme l'autre face à peine suggérée, ce sont les trois thèmes de la pièce.

De sorte que, en vérité, comme nous sommes vivants, j'ai voulu montrer, par l'absurde, l'importance, chez nous, de la liberté, c'est-à-dire l'importance de changer les actes par d'autres actes. Quel que soit le cercle d'enfer dans lequel nous vivons, je pense que nous sommes libres de le briser. Et si les gens ne le brisent pas, c'est encore librement qu'ils y restent. De sorte qu'ils se mettent librement en enfer.

À partir de là, il est bien évident qu'ils sont lâches ou méchants. Par exemple, s'ils ont commencé à être lâches, rien ne vient changer le fait qu'ils étaient lâches. C'est pour cela qu'ils sont morts, c'est pour cela, c'est une manière de dire que c'est une « mort vivante » que d'être entouré par le souci perpétuel de jugements et d'actions que l'on ne veut pas changer.

Deuxième chose que je voudrais dire, c'est que ces gens ne sont pas semblables à nous. Les trois personnes que vous entendrez dans Huis clos ne nous ressemblent pas en ceci que nous sommes tous vivants et qu'ils sont morts. Bien entendu, ici, « morts » symbolise quelque chose. Ce que j'ai voulu indiquer, c'est précisément que beaucoup de gens sont encroûtés dans une série d'habitudes, de coutumes, qu'ils ont sur eux des jugements dont ils souffrent mais qu'ils ne cherchent même pas à changer. Et que ces gens-là sont comme morts, en ce sens qu'ils ne peuvent pas briser le cadre de leurs soucis, de leurs préoccupations et de leurs coutumes et qu'ils restent ainsi victimes souvent des jugements que l'on a portés sur eux.

Mais il y avait à ce moment-là des soucis plus généraux et j'ai voulu exprimer autre chose dans la pièce que, simplement, ce que l'occasion me donnait. J'ai voulu dire « l'enfer c'est les autres ». Mais « l'enfer c'est les autres » a été toujours mal compris. On a cru que je voulais dire par là que nos rapports avec les autres étaient toujours empoisonnés, que c'était toujours des rapports infernaux. Or, c'est tout autre chose que je veux dire. Je veux dire que si les rapports avec autrui sont tordus, viciés, alors l'autre ne peut être que l'enfer. Pourquoi ? Parce que les autres sont, au fond, ce qu'il y a de plus important en nous-mêmes, pour notre propre connaissance de nous-mêmes. Quand nous pensons sur nous, quand nous essayons de nous connaître, au fond nous usons des connaissances que les autres ont déjà sur nous, nous nous jugeons avec les moyens que les autres ont, nous ont donné, de nous juger. Quoi que je dise sur moi, toujours le jugement d'autrui entre dedans. Quoi que je sente de moi, le jugement d'autrui entre dedans. Ce qui veut dire que, si mes rapports sont mauvais, je me mets dans la totale dépendance d'autrui et alors, en effet, je suis en enfer. Et il existe une quantité de gens dans le monde qui sont en enfer parce qu ils dépendent trop du jugement d'autrui. Mais cela ne veut nullement dire qu'on ne puisse avoir d'autres rapports avec les autres, ça marque simplement l'importance capitale de tous les autres pour chacun de nous.

Quand on écrit une pièce, il y a toujours des causes occasionnelles et des soucis profonds. La cause occasionnelle c'est que, au moment où j'ai écrit Huis clos, vers 1943 et début 44, j'avais trois amis et je voulais qu'ils jouent une pièce, une pièce de moi, sans avantager aucun d'eux. C'est-à-dire, je voulais qu'ils restent ensemble tout le temps sur la scène. Parce que je me disais que s'il y en a un qui s'en va, il pensera que les autres ont un meilleur rôle au moment où il s'en va. Je voulais donc les garder ensemble. Et je me suis dit, comment peut-on mettre ensemble trois personnes sans jamais en faire sortir l'une d'elles et les garder sur la scène jusqu'au bout, comme pour l'éternité. C'est là que m'est venue l'idée de les mettre en enfer et de les faire chacun le bourreau des deux autres. Telle est la cause occasionnelle. Par la suite, d'ailleurs, je dois dire, ces trois amis n'ont pas joué la pièce, et comme vous le savez, c'est Michel Vitold, Tania Balachova et Gaby Sylvia qui l'ont jouée.

 

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Lundi 12 février 2007 1 12 /02 /Fév /2007 13:04
Philosophe, professeur d'esthétique à l'université de Strasbourg, homme de théâtre et germaniste français, Philippe Lacoue-Labarthe est mort le 28 janvier 2007 à Paris, à l'âge de 67 ans. Avec Jean-Luc Nancy, il a signé de nombreux ouvrages. Les obsèques ont eu lieu le 2 février 2007 à 14 h, à Saint-Etienne-de-Saint-Geoirs, en Isère. Le jour de ses obsèques, un hommage au philosophe qui a su regarder la folie dans les yeux par un  autre philosophe Jean-Luc Nancy 
 
A toi, Philippe, pour te saluer. Pour te dire un adieu qui ne te promet aucun Dieu, puisque tu es parti vers rien ou vers toi-même, à moins que ce ne soit vers nous ­ enfin tourné, retourné vers nous, forcément détourné des lointains vers lesquels tu ne t'en vas pas puisqu'ils ne sont pas. A toi qui es entré dans la seule présence pour toi douée de stabilité, dans la station et sur la stèle où tu déchiffrais l'immobilité dangereuse de ce qui se prétend identifié : la figure cernée, érigée. Entré dans l'inadmissible, disais-tu, de cette stance : l'étant transi, rien qu'étant, soustrait à l'infini d'être. Entré dans ce révoltant non-lieu d'être.
A toi qui as passé sur l'autre scène pour y jouer, retourné, le même rôle : l'impossible conformité au héros de soi-même, à ce héros que tout un chacun se doit d'accueillir en soi, comme soi, en place de soi, accueillant donc l'impossible.
A toi qui as accompli la seule révolution qui fût encore possible pour ton désir d'anarchie souveraine : celle de tes yeux révulsés, ne nous voyant plus et laissant couler des larmes. A toi qui as tenu l'engagement, le seul, auquel te vouait une force obscure, celui de retirer ton image dans ton ombre.
A toi qui voulais voir l'Ouvert, selon les mots de Hölderlin qu'il te fallait, pour cela même, réinventer. A toi qui ne voyais que clôtures et barrières, bornes intolérables, monde fini.
A toi qui voulais parler en maximes et en paroles, non pas en mots ni en propos. Des paroles lancées, proférées, adressées. Ces paroles dont l'héroïsme est la prononciation. Tu nommais cela «courage de la poésie». C'était encore une parole de ton héros, de ce héros presque sans figure ni stature, et retiré dans la tour de sa folie ­ celui qui se signait pour finir du nom dansant de Scardanelli (1). Celui qui savait l'évidence du ciel au-dessus de nous.
La folie ­ Philippe tu la regardais dans les yeux. Dans ses yeux égarés, tu regardais, tu scrutais l'approche de l'autre scène. Tu as toujours dit que tu devinais dans leur folie à tous (Rousseau, Hölderlin, Nerval, Nietzsche, Artaud) la subtile simulation de ceux qui parmi nous jouent l'autre scène. C'était ton paradoxe du comédien : plus il tient le vrai à distance, plus il côtoie la vérité, l'intraitable, l'innommable, la défigurée et défigurante.
Ainsi tu te composais le personnage de ta propre fable héroïque, l'acteur qui incarnait ce qui ne se peut représenter ni incorporer : la parole, en effet, non pas la formée et signifiante, mais la formante, l'incantatoire, la bégayante même. La poétique, oui, mais sans poésie, sans poïesis : non productrice d'ouvrages poétiques, mais mimétique seulement de l'inimitable balbutiement enfantin.
C'est l'enfant que tu désirais, l'enfant que tu semblais n'avoir jamais été. Tu jouais, en effet, si bien et si assidûment que tu avais déjà depuis longtemps eu l'âge de l'autorité et de l'expérience acquise. Tu avais toujours déjà l'âge que plus rien ne peut surprendre.
Cela me surprenait toujours à nouveau. Tu ne cessais d'étendre plus amont tes certitudes. Peut-être pensais-tu vraiment que tu savais ce qui est à savoir. Peut-être pensais-tu qu'en jouant ce rôle tu devais savoir, puisque ce qui est à savoir n'est rien d'autre que le jeu de la vérité : puisqu'elle n'est pas, puisqu'elle n'est rien d'étant, elle se joue vraiment ­ elle est vraiment en jeu ­ en se dérobant au coeur et au principe de toute représentation (de toute pensée, de tout art).
On ne passe pas derrière la représentation, tu y insistais farouchement, avec violence même, indigné qu'on puisse prétendre à une présence autre que la mort froide, innommable et inacceptable. C'est la représentation, c'est son jeu qui nous enseigne que la présence s'éloigne toujours plus loin, infiniment loin.
Ce que ta révolte permanente accusait, ce grondement fâché, c'était tout ce qui croit ou prétend croire à la présence. La figure, disais-tu, celle du pouvoir ou celle de l'art, celle de l'homme ou celle du Dieu infigurable. L'identité avérée, cernée, identifiée. Cela que tu pensais, non sans quelques raisons, menacer non seulement chez Heidegger mais en vérité dans toute pensée.
Ne rien figurer, ne rien se figurer. Tu écoutais la musique, celle qui ouvre des lointains et les garde lointains, les rapprochant de nous seulement pour aggraver leur distance irréparable. C'est ainsi que tu voyais l'ouvert : écoutant seul, fermé, voyant alors ou entendant s'ouvrir ce que tu nommais ­ autre mot de H ­ la césure. L'interruption, le suspens, la scansion, le silence, le blanc ­ le négatif non pas en trou noir mais en rythme.
Le rythme, et par conséquent la phrase. Phrase, c'est ton titre, c'est ta parole, c'est ton souffle. La phrase : non le sens, non le but ni l'orientation, mais la sensibilité de l'errance. La césure, la pause qui ouvre la cadence, la main du batteur levée loin de la caisse claire, l'archet soudain retenu sur la corde, la possibilité de la musique. C'est-à-dire du très peu de présentation qui nous échoit.
Un jour, il m'est venu d'user du mot de syncope, et tu l'aimais aussi. C'est par là, sans doute, que nous touchions le mieux l'un à l'autre et que nous fut donnée la possibilité d'un singulier partage des vies et des pensées. Entre nous, oui, un suspens, une retenue de présence, des signes nombreux et forts échangés d'une rive à l'autre, et la traversée toujours nécessairement différée. Mais la différance ­ mémoire entre nous de ce mot de Jacques et de Jacques lui-même (2) ­, la différance (3) de l'un à l'autre diffère peu, en fin de compte, de la différance à soi-même.
Aujourd'hui la différance infinie est finie ; la césure s'éternise, la syncope reste ouverte. Ce n'est pas sans beauté, malgré tout, tu le sais : c'est même ton savoir le plus intime.
(1) Nom dont Hölderlin, devenu fou, signait ses derniers poèmes, ndlr.
(2) Le philosophe Jacques Derrida, avec lequel les deux hommes formaient un trio, ndlr.
(3) Mot forgé par Derrida : le processus par lequel diffèrent les concepts.
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Samedi 9 décembre 2006 6 09 /12 /Déc /2006 09:28

FOUCAULT AVEC DELEUZE.

 

LE RETOUR ÉTERNEL DU VRAI

 

 

[In : Revue de synthèse, n°2, avril-juin 1987, p. 277-285]

 

 

 

Le livre que Deleuze consacre à l’oeuvre de Foucault (Gilles Deleuze, Foucault, Paris, Minuit, 1986, 13,5 x 22,7, 143 p. (« Critique »)), en vue de la faire apparaître comme « une des plus grandes philosophies du XXe siècle » (selon la prière d’insérer, au dos de l’ouvrage), rassemble six textes, composés à des périodes différentes.

 

Les deux premiers : « Un nouvel archiviste » (paru déjà, sous une forme à peu près identique, dans Critique, 274, en 1970) et « Un nouveau cartographe » (paru dans Critique, n° 343, en 1975) sont des comptes rendus de l’Archéologie du savoir et de Surveiller et Punir, réalisés au moment où ces livres avaient été publiés. Rassemblés ici dans un ensemble préliminaire, sous le titre : « De l’archive au diagramme », ils font voir comment Foucault, dans les années 1970, était passé d’une problématique du savoir à une problématique du pouvoir, la seconde refor­mulant en même temps qu’elle la résolvait la question introduite par la première. Ce passage a effectivement représenté dans l’oeuvre de Foucault une véritable césure, mais celle-ci est en fait seconde par rapport à une précédente, à laquelle Deleuze fait souvent allusion, sans lui consacrer d’analyse particulière : celle qui s’était opérée entre l’Histoire de la folie et la Naissance de la clinique d’une part, deux oeuvres encore marquées par la tentative d’une « phénoménologie » du geste et du regard, ramenant l’ordre du savoir à des « expériences » fondatrices, et Les Mots et les Choses et l’Archéologie du savoir d’autre part, qui, selon Deleuze, ont évacué cette référence à l’expérience, pour lui substituer la démarche d’un « nouveau positivisme » (Deleuze, p. 22).

 

Les trois textes suivants, dont la rédaction est contemporaine de la publica­tion du livre de Deleuze, et donc postérieure à la mort de Foucault, sont rassemblés sous le titre : « Topologie : penser autrement ». Ils forment un ensemble systématique, exposant une rétrospection globale de l’oeuvre de Foucault. Les deux premiers de ces essais : « Les strates ou formations histo­riques : le visible et l’énonçable (savoir) » et « Les stratégies ou le non-stratifié : la pensée du dehors (pouvoir) », reprennent le contenu des articles précédents, et donnent une nouvelle présentation de la césure qu’ils avaient mise en évidence. Mais ils situent dans une perspective complètement nouvelle l’analyse des systèmes de savoir et des rapports de pouvoir, dans la mesure où ils en font le précédent, plutôt que le préalable, d’une analyse du sujet, dont les deux derniers livres de Foucault, L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi, ont été l’occasion. Le troisième texte de Deleuze est consacré à cette analyse du sujet : « Les plisse­ments ou le dedans de la pensée (subjectivation) ». On voit alors apparaître dans ce parcours une troisième césure : celle qui sépare une « pensée du dehors » d’une « pensée du dedans », et conditionne la constitution d’une problématique de l’intériorité.

 

Enfin, cet ensemble est complété par un développement présenté en annexe sur « La mort de l’homme et le surhomme », qui ouvre la tentative de Foucault sur l’avenir vers lequel elle s’était elle-même projetée, « l’avènement d’une nouvelle forme, ni Dieu ni homme, dont on peut espérer qu’elle ne sera pas pire que les deux précédentes » (Deleuze, p. 141).

 

D’après ce résumé descriptif, on comprend que le travail réalisé par Deleuze sur l’oeuvre de Foucault a, d’abord, pour objectif de la déployer dans la suite rompue d’une démarche, qui procède par déplacements successifs de son champ d’investigation, correspondant à des reformulations de ses problèmes. Sur une période d’à peu près vingt-cinq ans, cette démarche détache quatre groupes de textes : 1) l’Histoire de la folie et Naissance de la clinique ; 2) Les Mots et les Choses et l Archéologie du savoir ; 3) Surveiller et Punir et La Volonté de savoir ; 4) L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi. La question que pose une telle périodisation, c’est d’abord celle de l’unité de la pensée de Foucault, qui s’est donnée pour objectif d’élucider successivement l’expérience, le savoir, le pouvoir et le sujet. L’interprétation proposée par Deleuze tend à montrer que le mouvement qui a assuré le passage de l’une de ces problématiques à la suivante procède d’une logique interne de développement : c’est comme si ces déplacements s’étaient enclenchés les uns les autres, selon une nécessité qui relève d’une signification globale. Ainsi, ce serait dans la mesure où il n’a pas toujours pensé aux mêmes choses que Foucault aurait persisté à penser la même chose : cette disparition de l’homme qui, faisant apparaître à la place ainsi laissée vacante les figures diverses du multiple, commande aussi finalement d’autres usages et d’autres soucis, c’est-à-dire une autre éthique.

 

 

 

Partons de la première césure, celle qui fait succéder à l’investigation de l’Histoire de la folie et de la Naissance de la clinique celle de Les Mots et les choses et de l’Archéologie du savoir, et qui fait de Foucault un « archiviste » au lieu d’un interprète.

 

Pour Sartre, paraît-il, Foucault était un « positiviste désespéré » (d’après un propos rapporté par A. Cohen-Solal : Sartre, Gallimard, 1985, p. 575) : cette formule devait alors signifier le rejet, sinon d’une métaphysique du sujet, du moins d’une ontologie de la liberté, rejet qui caractérisa, en effet, la pensée de Foucault, une fois qu’elle eut exorcisé l’image obsédante des grands fous (Hölderlin, Nietzsche ou Artaud), dont l’expérience sauvage était réputée traverser toute l’histoire et en déchirer l’écran d’un seul trait. Mais lorsque Deleuze parle du « positivisme raréfié » de Foucault, c’est dans un tout autre sens, à la fois plus singulier et plus radical, celui d’une révolution dans le domaine propre de l’épistémologie, qui conduit à prendre seulement en considération des énoncés libérés de toute relation à un référent, que celui-ci soit donné du côté d’un sujet ou du côté d’un objet : alors la connaissance n’est plus qu’une affaire d’inscription, l’inscription de ce qui est dit ou la « positivité du dictum » (Deleuze, p. 24), et l’archiviste-archéologue est d’abord un épigraphiste, dont le travail consiste à recueillir et à restituer des inscriptions, indépendamment de l’effet de sens qu’elles peuvent produire, et qu’elles semblent – mais ceci est pure apparence – recéler. Positivisme doit donc s’entendre ici en plusieurs sens : il s’agit, d’abord, de ramener tout l’ordre du savoir à de pures relations entre des énoncés ; ce qui signifie aussi que ces relations soient considérées indépendam­ment d’un présupposé unificateur, que celui-ci les homogénéise dans la perspec­tive d’une signification ouverte ou dans celle d’une structure fermée, présupposé par rapport auquel ces relations ne seraient chacune en elle-même que des déterminations, marquées négativement. Épurer les énoncés de tout rapport à un référent, subjectif ou objectif, c’est encore faire l’économie d’une « dialectique », elle-même objective ou subjective, qui restituerait, en arrière des énoncés, la logique unitaire de leur engendrement. Du point de vue de l’épigraphie, les énoncés sont simplement donnés comme ça, et « derrière le rideau, il n’y a rien à voir » (Deleuze, p. 61), « il n’y a rien avant le savoir, ni en-dessous » (Deleuze, p. 117). Le seul a priori auquel soit subordonné le savoir est donc un a priori historique, recueillant l’ensemble des formules qui constitue, dans une forme nécessairement dispersée, le corpus savant ou sachant d’une époque.

 

On comprend qu’ainsi soit exorcisé le mythe d’une expérience originaire, constituant l’objet et le sujet à l’intérieur de leur corrélation, quel que soit d’ailleurs le sens, de l’objet vers le sujet ou du sujet vers l’objet, dans lequel soit interprétée cette corrélation. Mais on voit aussi de quel prix se paie une telle réduction : ne doit-elle pas, suivant la rigueur de son exigence, identifier l’ordre de l’épistémé à celui d’une doxa, c’est-à-dire, en diluant la massive rigueur des prétendus systèmes de connaissance, la ramener à la facticité d’un « c’est dit ou inscrit comme ça », qui reste en apparence le dernier mot de l’archiviste­épigraphiste ? En effet, le « positivisme » de Foucault, minutieusement attentif à l’exactitude des énoncés, élude du même coup toute question sur la vérité qui serait donnée en eux, et donc aussi avant eux : celle-ci n’étant tout au plus qu’un effet dérivé de leur fonctionnement. Or, vider le savoir de son contenu de vérité – de manière à ce qu’il ne soit plus seulement l’expression mais l’effecteur de ce contenu qui, alors, n’en est plus un – n’est-ce pas en même temps lui ôter son caractère de savoir, en en donnant une caractérisation strictement formelle ?

 

Mais le positivisme de Foucault n’est pas seulement un positivisme de l’énoncé, identifiant le savoir à tout ce qui se dit à une époque : il replace aussi les énoncés dans le réseau que tisse autour d’eux leur rapport à des « visibilités », c’est-à-dire à des institutions : la prison ou l’asile, par exemple, en tant qu’ils sont en corrélation nécessaire avec le droit pénal et le savoir médical. Or ces institutions, dont le regard ne peut contourner l’opaque présence telle qu’elle lui est imposée en quelque sorte de l’extérieur, ne sont pas seulement la concrétisation ou l’application d’un système de pensée qui leur préexisterait sous la forme de discours librement produits : car les théories qu’on élabore sur la culpabilité et sur la maladie sont aussi bien des effets du fonctionnement de ces institutions, dont elles ne peuvent de toutes façons être détachées. Comme l’avait déjà montré l’Histoire de la folie, tout ce qu’on a pu penser de la folie ou de l’aliénation a tenu à cette existence massive de l’Hôpital et de l’Asile. C’est ici que le positivisme de Foucault apparaît comme étant aussi un « pragmatisme » (Deleuze, p. 59). Ce qui constitue un savoir, c’est en effet la synthèse entre des pratiques qui ne sont pas seulement discursives, mais qui s’effectuent aussi dans un autre ordre, non plus seulement ordre de mots mais ordre de choses. La vérité est ce qui résulte de cette combinaison entre deux formes qui interfèrent sans se confondre, et sans qu’il soit possible de réduire l’une à l’autre. Deleuze parle à ce propos d’un « néokantisme » de Foucault (p. 67) : « Parler et voir, ou plutôt les énoncés et les visibilités sont des Éléments purs, des conditions a priori sous lesquelles toutes les idées se formulent à un moment, et les comportements se manifestent. » Ainsi le problème de la vérité est-il non pas écarté mais divisé si l’épistémé n’est pas pure doxa, c’est parce que ce que « sait » une époque n’est pas seulement ce qu’elle pense, au sens de la pensée discursive, mais aussi ce qu’elle voit et ce qu’elle fait. Et, pour que le contenu de ce savoir fasse l’objet d’une compréhension authentique, il faut que l’unité de ces éléments soit à chaque fois reconstituée : « Il faut bien que les deux moitiés du vrai entrent en rapport, problématiquement, au moment même où le problème de la vérité exclut leur correspondance ou leur conformité » (Deleuze, p. 70). La vérité ne préexiste pas, comme un sens, à sa manifestation, parce qu’elle dépend d’une synthèse dont les conditions sont toujours originales : « Ce sont les énoncés et les visibilités qui s’étreignent directement comme des lutteurs, se forcent ou se capturent, constituant chaque fois la vérité » (Deleuze, p. 73). S’il n’y a rien avant le savoir, c’est parce que celui-ci dépend du jeu réciproque de ces formes qui s’apparient en restant hétérogènes, et maintiennent leur disparité jusque dans les figures qui les unissent.

 

Tel est donc le « positivisme » de Foucault : il consiste à affirmer que le savoir dépend de la combinaison entre des appareils et des théories, telle qu’elle s’effec­tue historiquement, sans qu’il soit possible d’expliquer cette combinaison par des « causes », que celles-ci soient de l’ordre de la pure expérience ou de la pure pensée, puisqu’il n’y a au contraire d’expérience et de pensée que sur la base de cette combinaison, ou plutôt sous son horizon.

 

 

 

Toutefois, il ne suffit pas de constater l’existence de cette synthèse, et d’en répertorier les figures concrètes. Il faut encore se poser la question des conditions sous lesquelles elle s’effectue, étant entendu que ces conditions n’ont rien à voir avec une cause, quelle qu’en soit la nature, matérielle ou idéale. C’est ici qu’intervient ce que Deleuze appelle la « pensée du dehors », et ceci constitue une nouvelle étape dans la démarche de Foucault. Si une époque dispose d’insti­tutions et de discours, dont la corrélation constitue l’ordre de son savoir, c’est parce qu’elle répartit ceux-ci à l’intérieur d’un réseau, ou d’un « diagramme », qui obéit à la seule logique de la dispersion des forces, c’est-à-dire à une stratégie de pouvoir. Stratégie « anonyme », « muette », et « aveugle » (Deleuze, p. 80), qui précède le savoir, et les relations de formes qu’il institue, dans la mesure où elle se tient au dehors de ces formes, et, comme telle, reste extérieure au savoir, et doit donc aussi être ignorée. C’est ainsi que la stabilité du savoir s’édifie sur la dynamique évanescente et informelle des rapports de forces, vis-à-vis desquels elle représente une tentative de fixation nécessairement provisoire : l’ensemble des appareils et institutions, l’État lui-même, qui donnent voix au pouvoir et le nomment, selon l’opération du savoir qui organise à l’aide de ses formes la matière pure d’un pouvoir proliférant sans règles.

 

Le problème de la vérité peut donc être à nouveau posé, dans de nouveaux termes : la vérité n’est pas « dans » le savoir, parce qu’elle circule entre le pouvoir et le savoir, comme ce qui résulte de l’adaptation d’une matière et d’une forme ; ainsi, elle est plutôt au dehors du savoir, non comme une autre forme, qui en contrôlerait idéalement le système, mais comme cette exigence d’un rapport à une matière, sans lequel l’organisation du savoir, sous le double aspect de ses discours et de ses appareils, ne serait qu’une structure creuse, incapable de susciter par sa propre spontanéité les critères de sa légitimité. La vérité est au-dehors du savoir, parce qu’elle dépend elle-même du rapport du savoir à son « dehors », qui constitue en dernière instance pour le savoir la condition de sa synthèse. Ainsi, « penser ne dépend pas d’une belle intériorité qui réunirait le visible et l’énonçable, mais se fait sous l’intrusion d’un dehors qui creuse l’intervalle, et force, démembre l’intérieur » (Deleuze, p. 93). Si le savoir engendre ses objets, visibles ou énonçables, à partir des lois de son organisation, indépen­damment de toute relation à un référent extérieur objectif ou subjectif, il reste que son fonctionnement est lié à l’existence d’une matière ou d’un contenu, qui n’est pas vis-à-vis de lui comme un objet ou un référent, puisque ce contenu échappe complètement à ses règles, et demeure comme tel de l’ordre du non-su : il est de la nature de ce pouvoir, qui maîtrise, de ne pouvoir lui-même être maîtrisé.

 

Ainsi le pouvoir ne double pas le savoir, pour lui assurer un fondement ou une garantie légitime : mais, le savoir ne tirant sa stabilité que de lui-même, le pouvoir agit sur lui seulement pour le désorganiser, comme une force perma­nente de contestation, qui dément l’inaltérabilité apparente de ses formes. Au mythe du Pouvoir comme forme, qui n’est en fait que l’image mystifiée qu’en donne un savoir, Foucault oppose donc la réalité mouvante des pouvoirs, dont la fonction est essentiellement déstructurante, puisqu’elle conditionne simulta­nément les mécanismes de l’assujettissement et de la résistance, sans jamais donner les moyens d’en surmonter la contradiction. Pas davantage qu’il n’y a de vérité inscrite une fois pour toutes dans le savoir, il n’y a de vérité définitive du pouvoir, celui-ci ayant comme on dit le dernier mot : car le pouvoir, qui est le dehors du savoir, est aussi tout au-dehors de soi, sans dedans, absolue disper­sion de ses forces, qu’il ne parvient lui-même à retenir dans aucune figure définie et fixée ; et ainsi il n’y a pas du tout de dernier mot. La fonction du savoir, d’où il tire sa légitimité propre, c’est donc de prêter occasionnellement au pouvoir cette organisation qui essentiellement lui manque, en lui offrant cette représentation arrêtée de lui-même en dehors de laquelle il n’est que le flux incessant et imperceptible de relations fuyantes, qui l’oppose indéfiniment à soi. L’union du savoir et du pouvoir n’est pas scellée à partir d’un principe qui leur serait commun, mais au contraire elle suppose leur irréductible disparité, qui leur permet justement de se compléter à travers leurs apports réciproques. Car, pourrait-on dire, un savoir sans pouvoir serait vide, et un pouvoir sans savoir aveugle.

 

 

 

Des analyses précédentes se dégageaient les concepts d’un savoir et d’un pouvoir sans sujet. Pour faire place à une problématique de la subjectivation – c’est à celle-ci que sont consacrés ses deux derniers livres –, il a donc fallu que Foucault pensât quelque chose d’encore tout à fait différent, dans une perspective dont ses précédents ouvrages l’avaient tenu écarté : ce repli du savoir et du pouvoir par lequel et dans lequel le sujet se creuse à lui-même un lieu de refuge. C’est alors qu’aux grandes figures de l’extériorité succèdent celles de l’intériorité : si les dernières avaient été, littéralement, exclues par les premières, c’était pour se trouver recluses dans un autre espace qui leur est propre. Comment comprendre la nature de cet « espace du dedans » ?

 

Or le sujet ne fait pas irruption dans les recherches poursuivies par Foucault comme un objet radicalement nouveau, qui ne serait accessible qu’à condition que soient complètement effacées les traces de ses démarches antérieures, et en constituerait ainsi la dénégation ou le reniement : mais son concept est précisé­ment ce qui ressort au contraire des précédents concepts du savoir et du pouvoir, dont il est le résultat. Ainsi le dedans, ou si l’on peut dire le dedans du dedans, n’est-il pas un pur dedans, illusoirement refermé sur lui-même, et dont l’image apaisée se substituerait tout d’un coup aux figures violentes du dehors ; mais il est le dedans du dehors, ou encore le dedans tel qu’il se forme lui-même à partir du dehors d’où il est paradoxalement issu. « Le dedans comme opération du dehors : dans toute son oeuvre, Foucault semble poursuivi par ce thème d’un dedans qui serait seulement le pli du dehors, comme si le navire était un plisse­ment de la mer (Deleuze, p. 104) ; et cette formule de « l’embarcation comme intérieur de l’extérieur » est encore reprise un peu plus loin (p. 130). Car il ne peut y avoir de positivisme du sujet : le sujet, c’est-à-dire ce qui s’intériorise, n’est pas donné comme ça, mais il est lui-même le produit d’un processus de subjectivation, dont les conditions sont données au-dehors, dans l’existence de ce qui est donné au-dehors et que le sujet replie.

 

Pour découvrir ce sujet, il a fallu que Foucault accomplisse un véritable trajet initiatique, qui l’a ramené au monde des Grecs. « Ce que les Grecs ont fait, ce n’est pas révéler l’Être ou déplier l’Ouvert, dans une geste historico-mondiale. C’est beaucoup moins ou beaucoup plus, dirait Foucault. C’est ployer le dehors dans des exercices pratiques » (Deleuze, p. 107). C’est ainsi que Foucault, qui était parti d’ailleurs, c’est-à-dire en fait d’ici où nous sommes, est arrivé aux Grecs, chez lesquels il a rencontré un ordre inédit : ordre du sujet, en rapport avec des savoirs et des pouvoirs eux-mêmes distribués selon des ordres qui n’ont plus rien à voir avec ceux qui déterminent aujourd’hui notre propre manière de voir, dans l’horizon desquels s’étaient maintenus les travaux antérieurs de Foucault. Mais cette étrangeté était nécessaire pour révéler ce qui constitue la figure authentique de l’intériorité, qui n’est pas comme un dedans immédiatement donné et accessi­ble, ici et maintenant, mais qui doit faire l’objet d’une véritable conquête.

 

Ce retour, dont la valeur est essentiellement symbolique, n’est pas un mouve­ment en arrière, qui nous ramènerait vers un passé saisi dans sa positivité, c’est-à-dire comme il a été : puisque le monde mental des Grecs tire pour nous sa valeur du fait précisément qu’il n’existe plus, et représente ainsi exemplairement l’absence même d’une positivité. Foucault n’a donc pas cherché à comprendre ce que les Grecs ont été historiquement, en rapport avec leurs propres systèmes de savoir et de pouvoir qu’il a en quelque sorte mis entre parenthèses, mais il a voulu saisir en quoi ils constituent pour nous un double ou une image de notre propre activité de subjectivation, elle-même étrangère aux systèmes de savoir et de pouvoir, auxquels elle oppose sa faculté indéfinie de métamorphose. « La lutte pour une subjectivité moderne passe par une résistance aux deux formes actuelles d’assujettissement, l’une qui consiste à nous individuer d’après les exigences du pouvoir, l’autre qui consiste à attacher chaque individu à une identité sue et connue, bien déterminée une fois pour toutes. La lutte pour la subjectivité se présente alors comme droit à la différence, et droit à la variation, à la métamorphose » (Deleuze, p.113). Ce que nous apprennent aujourd’hui les Grecs, mais qu’ils ne savaient peut-être pas eux-mêmes autrefois, c’est que le sujet se définit d’abord par ce rejet ou ce refus d’une forme arrêtée, rejet ou refus qui n’a de sens que parce qu’il s’oppose comme une résistance au mouvement inverse qui, par le jeu des savoirs et des pouvoirs, a toujours tendu au contraire à fixer les forces dans des formes.

 

Le sujet n’existe donc pas comme une nouvelle forme, coiffant le savoir et le pouvoir, et les maîtrisant : mais il est justement un repli absolu par rapport à toute forme. Étrangeté du sujet, qui n’est soi-même que dans la mesure où il parvient aussi à se tenir au plus loin : ce qui précisément a été tout à l’heure reconnu comme étant au-dedans du dehors. C’est pourquoi le sujet n’est pas, son nom même de « sujet » l’indique, objet d’un savoir, pas plus d’ailleurs qu’il n’en constitue le sujet ou le fondement : pour « maîtriser » le sujet, il faut se placer en quelque sorte hors-savoir, dans un autre lieu qui n’est pas celui d’un nouveau rassemblement, mais au contraire d’une dispersion. Deleuze explique ainsi la référence que fait Foucault à Heidegger, en en expliquant les limites. « Il n’y a pas de doute que Foucault a trouvé une forte inspiration théorique chez Heidegger, chez Merleau-Ponty, pour le thème qui le hantait : le pli, la doublure » (Deleuze, p. 118). Cette inspiration ne joue que sous la condition d’être décalée. « Tout se passe comme si Foucault reprochait à Heidegger et à Merleau-Ponty d’aller trop vite » (ibid.). Heidegger et Merleau-Ponty tentent, en effet, de dépasser d’emblée le savoir vers son fondement, comme si l’entrelacement de ses deux aspects, le visible et l’énonçable, était déjà le pli de l’Être. Mais l’Être n’est pas au-delà du savoir comme sa vérité, parce qu’il ne se tient lui-même en aucun lieu ; et la pensée du sujet ne consiste finalement en rien d’autre qu’en l’affirmation de ce non-lieu, d’autant plus radicale qu’elle n’est pas localisable, et reste donc évanescente. Ainsi Deleuze écrit : « Il y a toujours eu chez Foucault un héraclitéisme plus profond que chez Heidegger, car finalement la phénoménologie est trop pacifiante, elle a béni trop de choses » (p. 120). Ce qui confère au sujet sa valeur propre, par laquelle il est rapport absolu à soi, c’est sa puissance de déstabilisation.

 

La démarche de Foucault s’achève donc dans une topique, dont Deleuze présente pour finir le schéma complet. « C’est de cette manière qui ne doit plus rien à Heidegger, que Foucault comprend la doublure ou le pli. Si le dedans se constitue par le plissement du dehors, il y a entre eux une relation topologique : le rapport à soi est homologue du rapport avec le dehors, et les deux sont en contact par l’intermédiaire des strates qui sont des milieux relativement extérieurs (donc relativement intérieurs). C’est tout le dedans qui se trouve activement présent au dehors sur la limite des strates » (Deleuze, p. 127). Ceci signifie aussi que le dedans du sujet, c’est-à-dire l’intimité qu’il conquiert sur soi en se maîtri­sant, ne trouve nulle part ailleurs à se loger que dans l’interstice qui sépare les strates épaisses du savoir, et l’éparpillement des forces au pouvoir. Présence évasive, incertaine, qui a la minceur d’un pli, aussitôt effacé puis retracé, et tire sa certitude de son incertitude même.

 

 

 

Il fallait garder aux dernières pages écrites par Deleuze sur les dernières pages écrites par Foucault leur caractère quelque peu énigmatique, pour faire apparaî­tre aussi leur valeur prophétique. Car le « positivisme » de Foucault est ce qui l’a finalement conduit de la considération de l’histoire à une certaine pensée de l’avenir, qui est aussi la clé de sa position philosophique. En affirmant que le savoir, le pouvoir, et le sujet ne sont en rapport que pour autant qu’ils parvien­nent à se maintenir sur des plans distincts, qui donnent à la pensée, selon les conditions historiques de ses époques, ses dimensions épistémologique, politi­que et éthique, Foucault a du même coup renoncé à une problématique unitaire de la vérité, ramenant celle-ci à des présupposés homogènes et uniformes, à l’intérieur d’un ordre dont l’allure serait fixée une fois pour toutes. Mais cela ne signifie pas que, ayant déplacé le champ d’application de son concept, il ait renoncé à penser la vérité comme telle, c’est-à-dire d’une certaine manière à philosopher car toute son entreprise est tendue en fait vers la recherche d’une autre vérité, dont les règles ne soient pas seulement formelles, et dont la figure ne puisse donc être établie de manière définitive. En suivant les métamorphoses de la vérité, dans le temps et dans l’espace, c’est-à-dire en lui déniant la faculté de se définir à partir d’une forme donnée une fois pour toutes, Foucault n’est pas, comme on le dit trop souvent, revenu à un scepticisme généralisé, ou à la dénégation sauvage de tout concept : mais il a cherché plutôt à formuler les conditions de possibilité d’une nouvelle manière de penser, se tenant délibérément à côté des archétypes (« l »’homme, mais aussi bien « le » réel, ou « la » science) qui tentent vainement de contrecarrer cette transformation ; car celle-ci est en fait la seule condition permanente à laquelle soit assujettie la production de vérité. Ce qui distingue la lecture que Deleuze présente de l’oeuvre de Foucault, c’est qu’elle restitue à cette production sa puissance et sa fécondité, ou encore le pouvoir qu’elle détient de se propulser sans cesse sur de nouveaux terrains, et d’inventer de nouvelles formes d’organisation. Après tout, une authentique histoire de la vérité est celle qui ne privilégie pas seulement ses réalisations passées, en constatant le fait qu’elles ont été, mais encore s’intègre dynamiquement à leur développement : alors elle saisit aussi le frémissement qui accompagne, voire même précède, l’invention de ses formes ultérieures ; et elle signifie l’urgence de « penser autrement ».

 

 

Pierre MACHEREY,

 

Université de Paris-I.

 

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