"Il est dans la nature de l’Etat de se poser aussi bien pour lui-même que pour tous ses sujets comme l’objet absolu. Servir sa prospérité,
sa grandeur, sa puissance, c’est la vertu suprême du patriotisme. L’Etat n’en reconnaît point d’autre : tout ce qui lui sert est bon, tout ce qui est contraire à ses intérêts est déclaré
criminel, telle est la morale de l’Etat."
Dans ce texte, Bakounine expose les origines religieuses du concept d’Etat, et s’attarde notamment sur "un Être essentiellement
vaniteux" : Dieu.
Le principe de
l’État
par Mikhaïl Bakounine
Au fond, la conquête n’est pas seulement l’origine, elle est aussi le but suprême de tous les Etats, grands ou petits, puissants ou faibles, despotiques ou libéraux,
monarchiques, aristocratiques, démocratiques, et voire même socialistes, en supposant que l’idéal des socialistes allemands, celui d’un grand Etat communiste, se réalise jamais.
Qu’elle ait été le point de départ de tous les Etats, anciens et modernes, cela ne pourra être mis en doute par personne, puisque chaque page de l’histoire universelle le
prouve suffisamment. Nul ne contestera non plus que les grands Etats actuels n’aient pour objet, plus ou moins avoué, la conquête. Mais les Etats moyens et surtout les petits Etats, dira-t-on, ne
pensent qu’à se défendre et il serait ridicule de leur part de rêver la conquête.
Ridicule tant qu’on voudra, mais néanmoins c’est leur rêve, comme c’est le rêve du plus petit paysan propriétaire de s’arrondir au détriment de son voisin ; s’arrondir,
s’agrandir, conquérir à tout prix et toujours, c’est une tendance fatalement inhérente à tout Etat, quelle que soit son extension, sa faiblesse ou sa force, parce que c’est une nécessité de sa
nature. Qu’est-ce que l’Etat si ce n’est l’organisation de la puissance ; mais il est dans la nature de toute puissance de ne point pouvoir souffrir ni de supérieure ni d’égale, - la puissance ne
pouvant avoir d’autre objet que la domination, et la domination n’étant réelle que lorsque tout ce qui l’entrave lui est assujetti. Aucune puissance n’en souffre une autre que lorsqu’elle y est
forcée, c’est-à-dire que lorsqu’elle se sent impuissante à la détruire ou à la renverser. Le seul fait d’une puissance égale est une négation de son principe et une menace perpétuelle contre son
existence ; car c’est une manifestation et une preuve de son impuissance. Par conséquent, entre tous les Etats qui existent l’un à côté de l’autre, la guerre est permanente et leur paix n’est
qu’une trêve.
Il est dans la nature de l’Etat de se poser aussi bien pour lui-même que pour tous ses sujets comme l’objet absolu. Servir sa prospérité, sa grandeur, sa puissance, c’est la
vertu suprême du patriotisme. L’Etat n’en reconnaît point d’autre : tout ce qui lui sert est bon, tout ce qui est contraire à ses intérêts est déclaré criminel, telle est la morale de
l’Etat.
C’est pourquoi la morale politique a été de tout temps non seulement étrangère, mais absolument contraire à la morale humaine. Cette contradiction est une conséquence forcée de
son principe : l’Etat n’étant qu’une partie, se pose et s’impose comme le tout ; il ignore le droit de tout ce qui n’étant pas lui-même, se trouve en dehors de lui, et quand il le peut sans
danger pour lui-même, il le viole. L’Etat est la négation de l’humanité.
Y a-t-il un droit humain et une morale humaine absolus ? Par le temps qui court et en voyant tout ce qui se passe et se fait aujourd’hui en Europe, on est bien forcé de se
poser cette question.
D’abord, l’absolu existe-t-il et tout n’est-il pas relatif dans le monde ? Ainsi pour la morale et le droit : ce qui s’appelait droit, hier, ne l’est plus aujourd’hui, et ce
qui parait moral en Chine peut ne pas être considéré comme tel en Europe. A ce point de vue chaque pays, chaque époque ne devraient être jugés qu’au point de vue des opinions contemporaines ou
locales, et il n’y aurait ni droit humain universel, ni morale humaine absolue.
De cette manière, après avoir rêvé l’un et l’autre, quand nous avons été métaphysiciens ou chrétiens, devenus positivistes aujourd’hui, nous devrions renoncer à ce rêve
magnifique pour retomber dans l’étroitesse morale de l’antiquité, qui ignore jusqu’au nom même de l’humanité, au point que tous les dieux ne furent que des dieux exclusivement nationaux et
accessibles seulement aux cuites privilégiés.
Mais aujourd’hui que le ciel est devenu désert et que tous les dieux, y compris naturellement le Jéhovah des juifs, l’Allah des mahométans et le bon Dieu des chrétiens, se
trouvent détrônés, aujourd’hui ce serait peu encore : nous retomberions dans le matérialisme crasse et brutal des Bismarck, des Thiers et des Frédéric II, selon lesquels Dieu
était toujours du côté des gros bataillons, comme l’a excellemment dit ce dernier ; l’unique objet digne de culte, le principe de toute morale, de tout droit serait la force ; c’est la vraie
religion de l’Etat.
Eh bien, non ! Quelque athées que nous soyons, et précisément parce que nous sommes des athées, nous reconnaissons une morale humaine et un droit humain absolus. Seulement, il
s’agit de s’entendre sur la signification de ce mot absolu. L’absolu universel, embrassant la totalité infinie des mondes et des êtres, nous ne le concevons pas, parce que
non seulement nous sommes incapables de le percevoir par nos sens, mais nous ne pouvons pas même l’imaginer. Toute tentative de ce genre nous ramènerait dans le vide, tant aimé des
métaphysiciens, de l’abstraction absolue.
L’absolu que nous entendons est un absolu très relatif et notamment relatif exclusivement à l’espèce humaine. Cette dernière est loin d’être éternelle : née sur la terre, elle
mourra avec elle, peut-être même avant elle, faisant place, selon le système de Darwin, à une espèce plus puissante, plus complète, plus parfaite. Mais tant qu’elle existe, elle a un principe qui
lui est inhérent et qui la fait précisément ce qu’elle est : c’est ce principe qui constitue, par rapport à elle, l’absolu. Voyons quel est ce principe.
De tous les êtres vivant sur cette terre, l’homme est à la fois le plus social et le plus individualiste. Il est sans contredit
aussi le plus intelligent. Il existe peut-être des animaux qui sont même plus sociaux que lui, par exemple les abeilles, les fourmis ; mais par contre, ils sont si peu
individualistes, que les individus appartenant à ces espèces sont absolument absorbés par ces dernières et comme anéantis dans leur société : ils sont tout pour la collectivité, rien ou presque
rien pour eux-mêmes. Il paraît qu’il existe une loi naturelle, conformément à laquelle plus une espèce d’animaux est élevée dans l’échelle des êtres, par son organisation plus complète, plus elle
laisse de latitude, de liberté et d’individualité à chacun. Les animaux féroces, qui occupent incontestablement le rang le plus élevé, sont individualistes au suprême degré.
L’homme, animal féroce par excellence, est le plus individualiste de tous. Mais en même temps, et c’est un de ses traits distinctifs, il est éminemment, instinctivement et
fatalement socialiste. C’est tellement vrai, que son intelligence même qui le rend si supérieur à tous les êtres vivants et qui le constitue en quelque sorte le maître de tous, ne peut se
développer et arriver à la conscience d’elle-même qu’en société et par le concours de la collectivité tout entière.
Et en effet, nous savons bien qu’il est impossible de penser sans paroles ; en dehors ou avant la parole, il peut y avoir sans doute des représentations ou des images des
choses, mais il n’y a point de pensées. La pensée naît et ne se développe qu’avec la parole. Penser c’est donc parler mentalement en soi-même. Mais toute conversation suppose au moins deux
personnes, l’une c’est vous ; qui est l’autre ? C’est tout le monde humain que vous connaissez.
L’homme, en tant qu’individu animal, comme les animaux de toutes les autres espèces, a de prime abord et dès qu’il commence à respirer, le sentiment immédiat de son existence
individuelle ; mais il n’acquiert la conscience réfléchie de lui-même, conscience qui constitue proprement sa personnalité, qu’au moyen de l’intelligence, et par conséquent seulement dans la
société. Votre personnalité la plus intime, la conscience que vous avez de vous-même dans votre for intérieur, n’est en quelque sorte que le reflet de votre propre image, répercuté et à vous
renvoyé comme par autant de miroirs, par la conscience tant collective qu’individuelle de tous les êtres humains qui composent votre monde social. Chaque homme que vous connaissez et avec lequel
vous vous trouvez en rapports, soit directs soit indirects, détermine, plus ou moins, votre être le plus intime, contribue à vous faire ce que vous êtes, à constituer votre personnalité. Par
conséquent, si vous êtes entouré d’esclaves, fussiez-vous leur maître, vous n’en êtes pas moins un esclave, la conscience des esclaves ne pouvant vous renvoyer que votre image avilie. La bêtise
de tout le monde vous abêtit, tandis que l’intelligence de tous vous illumine, vous élève ; les vices de votre milieu social sont vos vices, et vous ne sauriez être un homme réellement libre, si
vous n’êtes entouré d’hommes également libres, l’existence d’un seul esclave suffisant pour amoindrir votre liberté. Dans l’immortelle déclaration des droits de l’homme, faite par la Convention
nationale, nous trouvons clairement exprimée cette vérité sublime que l’esclavage d’un seul être humain est l’esclavage de tous.
Elle contient toute la morale humaine, précisément ce que nous avons appelé la morale absolue, absolue sans doute par rapport à l’humanité seulement, non
par rapport au reste des êtres, ni encore moins par rapport à la totalité infinie des mondes, à nous éternellement inconnue. Nous la retrouvons en germe, plus ou moins, dans tous les systèmes de
morale qui se sont produits dans l’histoire et dont elle fut en quelque sorte comme la lumière latente, lumière qui ne s’y est manifestée d’ailleurs, le plus souvent, que par des reflets aussi
incertains qu’imparfaits. Tout ce que nous voyons d’absolument vrai, c’est-à-dire d’humain, n’est dû qu’à elle seule. Et comment en serait-il autrement, puisque tous les systèmes de morale qui se
sont successivement développés, dans le passé, aussi bien que tous les autres développements de l’homme dans l’histoire, y compris les développements théologiques et métaphysiques, n’ont jamais
eu d’autre source que la nature humaine, n’en ont été que les manifestations plus ou moins imparfaites. Mais cette loi morale que nous appelons absolue, qu’est-elle, sinon l’expression la plus
pure, la plus complète, la plus adéquate, comme diraient les métaphysiciens, de cette même nature humaine, essentiellement socialiste et individualiste à la fois.
Le défaut principal des systèmes de morale enseignés dans le passé, c’est d’avoir été ou exclusivement socialiste ou exclusivement individualiste. Ainsi la morale civique,
telle qu’elle nous a été transmise par les Grecs et les Romains, fut une morale exclusivement socialiste, dans ce sens qu’elle sacrifia toujours l’individualité à la collectivité. Sans parler des
myriades des esclaves qui constituèrent toute la base de la civilisation antique, ne comptant eux-mêmes que comme des choses, l’individualité [du] citoyen grec ou romain lui-même fut toujours
patriotiquement immolée au profit de la collectivité constituée en Etat. Ainsi lorsque les citoyens, fatigués de cette immolation permanente, se refusèrent au sacrifice, les républiques grecques
d’abord, puis romaines, s’écroulèrent. Le réveil de l’individualisme causa la mort de l’antiquité.
Il trouva sa plus pure et sa complète expression dans les religions monothéistes, dans le judaïsme, dans le mahométisme et dans le christianisme surtout. Le Jéhovah des juifs
s’adresse encore à la collectivité, au moins sous certains rapports, puisqu’il a un peuple élu, quoiqu’il contienne déjà tous les germes de la morale exclusivement individualiste.
Il devait en être ainsi : les dieux de l’antiquité grecque et romaine ne furent, en dernière analyse, que les symboles, les représentants suprêmes de la collectivité divisée,
de l’Etat. En les adorant, on adorait l’Etat, et toute la morale qui fut enseignée en leur nom ne put par conséquent avoir d’autre objet que le salut, la grandeur et la gloire de l’Etat.
Le dieu des juifs, despote jaloux, égoïste et vaniteux s’il en fut, se garda bien non d’identifier, mais seulement de mêler sa terrible personne avec la collectivité de son
peuple élu, élu pour lui servir de marche-pied de prédilection tout au plus, mais non pour oser s’élever jusqu’à lui. Entre lui et son peuple, il y eut toujours un abîme. D’ailleurs, n’admettant
d’autre objet d’adoration que lui-même, il ne pouvait souffrir le culte de l’Etat. Adoré, n’a-t-il jamais exigé des juifs, tant collectivement qu’individuellement, que des sacrifices pour
lui-même, jamais pour leur collectivité ou pour la grandeur et la gloire de l’Etat ?
Au reste, les commandements de Jéhovah, tels qu’ils nous sont transmis par le Décalogue, ne s’adressent presque exclusivement qu’à l’individu : ne font exception que ceux
d’entre eux dont l’exécution dépassant les forces d’un individu, exigerait le concours de tous : par exemple, l’ordre si singulièrement humain qui enjoignit aux juifs d’extirper jusqu’au dernier,
les femmes et les enfants y compris, tous les païens qu’ils trouveraient sur la terre promise, ordre vraiment digne du Père de notre sainte Trinité chrétienne qui se distingue, comme on sait, par
son amour exubérant pour cette pauvre espèce humaine.
Tous les autres commandements ne s’adressent qu’à l’individu : tu ne tueras pas (excepté les cas très fréquents où je l’ordonnerai moi-même, aurait-il dû ajouter) ; tu ne
voleras ni la propriété ni la femme d’autrui (considérée en quelque sorte aussi comme une propriété) ; tu respecteras tes parents. Mais surtout tu m’adoreras, moi, le dieu jaloux, égoïste,
vaniteux et terrible, et si tu ne veux encourir ma colère, tu chanteras mes louanges et t’aplatiras éternellement devant moi.
Dans le mahométisme il n’y a pas même l’ombre du collectivisme national et restreint qui domine dans les religions antiques et dont on retrouve encore quelques faibles restes
jusque dans le culte judaïque. Le Coran ne connaît point de peuple élu ; tous les croyants, à quelque nation ou quelque communauté qu’ils appartiennent, sont individuellement, non collectivement,
les élus de Dieu. Aussi les califes, successeurs de Mahomet, ne s’appelèrent-ils jamais autrement que les chefs des croyants.
Mais nulle religion ne poussa aussi loin le culte de l’individualisme que la religion chrétienne. Devant les menaces de l’enfer et les promesses absolument individuelles du
paradis, accompagnées de cette terrible déclaration que sur beaucoup d’appelés il n’y aura que très peu d’élus, ce fut un désarroi, un sauve-qui-peut général ; une sorte de
course au clocher où chacun n’était stimulé que par une préoccupation unique, celle de sauver sa pauvre petite âme. On conçoit qu’une telle religion ait pu et dû donner le coup de grâce à la
civilisation antique, fondée exclusivement sur le culte de la collectivité, de la patrie, de l’Etat et en dissoudre toutes les organisations à une époque surtout où elle se mourait déjà de
vieillesse. L’individualisme est un si puissant dissolvant ! Nous en voyons la preuve dans le monde bourgeois actuel.
A notre sens, c’est-à-dire au point de vue de la morale humaine, toutes les religions monothéistes, mais surtout la religion chrétienne, comme la plus complète et la plus
conséquente de toutes, sont foncièrement, essentiellement, principalement immorales : en créant leur Dieu, elles ont proclamé la déchéance de tous les hommes, dont elles n’admirent la solidarité
que dans le péché ; et en posant le principe du salut exclusivement individuel, elles ont renié et détruit, autant qu’il était en leur puissance de le faire, la collectivité humaine, c’est-à-dire
le principe même de l’humanité.
N’est-il pas étrange qu’on ait attribué au christianisme l’honneur d’avoir créé l’idée de l’humanité, dont il fut au contraire la négation la plus complète et la plus absolue.
Toutefois, sous un rapport il put revendiquer cet honneur, mais seulement sous un seul : il y a contribué d’une manière négative, en coopérant puissamment à la destruction des collectivités
restreintes et partielles de l’antiquité, en hâtant la décadence naturelle des patries et des cités qui, s’étant divinisées dans leurs dieux, formaient un obstacle à la constitution de l’humanité
; mais il est absolument faux de dire que le christianisme ait en jamais la pensée de constituer cette dernière, ou qu’il ait seulement compris, ni même pressenti, ce que nous appelons
aujourd’hui la solidarité des hommes, l’humanité c’est une idée toute moderne, entrevue par la renaissance, mais conçue et énoncée d’une manière claire et précise seulement au XVIIIe
siècle.
Le christianisme n’a absolument rien à faire avec l’humanité, par cette simple raison qu’il a pour objet unique la divinité, mais l’une exclut l’autre. L’idée de l’humanité
repose sur la solidarité fatale, naturelle de tous les hommes entre eux. Mais le christianisme, avons-nous dit, ne reconnaît cette solidarité que dans le péché, et la repousse absolument dans le
salut, dans le règne de ce Dieu qui sur beaucoup d’appelés ne fait grâce qu’à très peu d’élus, et qui dans sa justice adorable, poussé sans doute par cet amour infini qui le
distingue, avant même que les hommes fussent nés sur cette terre, en avait condamné l’immense majorité aux souffrances éternelles de l’enfer, et cela pour les punir d’un péché commis non par
eux-mêmes mais par leurs premiers ancêtres, qui d’ailleurs furent bien forcés de le commettre pour en éviter un plus terrible encore, celui d’infliger un démenti à la prescience divine.
Telle est la logique divine et la base de toute la morale chrétienne. Qu’ont-elles à faire avec la logique et la morale humaines ?
C’est en vain qu’on s’efforcerait de nous prouver que le christianisme reconnaît bien la solidarité des hommes, en nous citant des paroles de l’Evangile qui semblent prédire
l’avènement d’un jour où il n’y aura plus qu’un seul berger et un seul troupeau ; ou en nous montrant l’Eglise catholique romaine, tendant incessamment à la réalisation de ce but par la
soumission du monde entier au gouvernement du pape. La transformation de l’humanité tout entière en troupeau, ainsi que la réalisation, heureusement impossible, de cette monarchie universelle et
divine n’ont absolument rien à faire avec le principe de la solidarité humaine, qui seul constitue ce que nous appelons l’humanité, Il n’y a pas même l’ombre de cette solidarité dans la société
telle que les chrétiens la rêvent et dans laquelle on n’est [rien] par la grâce des hommes, tout par la grâce de Dieu, véritable troupeau de moutons désagrégés, et qui n’ont et ne doivent avoir
aucuns rapports immédiats et naturels entre eux, au point qu’il leur est même interdit de s’unir pour la reproduction de l’espèce, sans la permission ou la bénédiction de leur berger, le prêtre
seul ayant le droit de les marier au nom de ce dieu qui est l’unique trait d’union légitime entre eux : séparés en dehors de lui, les chrétiens ne s’unissent et ne peuvent s’unir qu’en lui. En
dehors de cette sanction divine, tous les rapports humains, même les liens de famille, participent à la malédiction générale qui frappe la création, sont réprouvés : la tendresse des parents, des
époux, des enfants, l’amitié fondée sur la sympathie et sur l’estime réciproques, l’amour et le respect des hommes, la passion du vrai, du juste et du bien, celle de la liberté, et la plus grande
de toutes, celle qui implique toutes les autres, la passion de l’humanité, - tout cela est maudit et ne saurait être réhabilité que par la grâce de Dieu. Tous les rapports d’hommes à hommes
doivent être sanctifiés par l’intervention divine ; mais cette intervention les dénature, les démoralise, les détruit. Le divin tue l’humain et tout le culte chrétien ne consiste proprement que
dans cette immolation perpétuelle de l’humanité en honneur de la divinité.
Qu’on n’objecte pas que le christianisme ordonne aux enfants d’aimer leurs parents, aux parents d’aimer leurs enfants, aux époux de s’affectionner mutuellement. Oui, mais il
leur commande et ne leur permet de les aimer non immédiatement, non naturellement et pour eux-mêmes, mais seulement en Dieu et pour l’amour de Dieu ; il n’admet tous ces rapports naturels qu’à
condition que Dieu s’y trouve en tiers, et ce terrible tiers tue les conjoints. L’amour divin anéantit l’amour humain. Le christianisme nous ordonne, il est vrai, d’aimer notre prochain autant
que nous-mêmes, mais il nous ordonne en même temps d’aimer Dieu plus que nous-mêmes et par conséquent aussi plus que le prochain, c’est-à-dire de lui sacrifier le prochain pour le salut de
nous-mêmes, car à la fin des comptes le chrétien n’adore Dieu que pour le salut de son âme.
Dieu étant donné, tout cela est rigoureusement conséquent : Dieu est l’infini, l’absolu, l’éternel, le tout-puissant ; l’homme est le fini, l’impuissant. En comparaison de
Dieu, sous tous les rapports, il n’est rien. Le divin seul est juste, vrai, beau et bon, et tout ce qui est humain dans l’homme doit être par là même déclaré faux, inique, détestable et
misérable. Le contact de la divinité avec cette pauvre humanité doit donc nécessairement dévorer, consommer, anéantir tout ce qui reste d’humain dans les hommes.
Mais aussi l’intervention divine dans les affaires humaines n’a-t-elle jamais manqué de produire des effets excessivement désastreux. Elle a perverti tous les rapports des
hommes entre eux et remplacé leur solidarité naturelle par la pratique hypocrite et malsaine des communautés religieuses, où, sous les dehors de la charité, chacun ne songe qu’au salut de son
âme, faisant ainsi, sous le prétexte de l’amour divin, de l’égoïsme humain excessivement raffiné, plein de tendresse pour lui-même et d’indifférence, de malveillance, voire même de cruauté pour
le prochain. Cela explique l’alliance intime qui a toujours existé entre le bourreau et le prêtre, alliance franchement avouée par le célèbre champion de l’ultramontanisme, M. Joseph de Maistre,
dont la plume éloquente, après avoir divinisé le pape, n’a pas manqué de réhabiliter le bourreau ; - l’un étant, en effet, le complément nécessaire de l’autre.
Mais ce n’est pas dans la seule Eglise catholique qu’existe et se produit cette tendresse excessive pour le bourreau. Les ministres sincèrement religieux et croyants des
différents cultes protestants, n’ont-ils pas unanimement protesté de nos jours contre l’abolition de la peine de mort, tant il est vrai que l’amour divin tue dans les cœurs qui en sont pénétrés,
l’amour des hommes ; tant il est vrai aussi que tous les cultes religieux en général, mais parmi eux le christianisme surtout, n’ont jamais eu d’autre objet que de sacrifier des hommes à leurs
dieux. Et parmi toutes les divinités dont nous parle l’histoire, en est-il une seule qui ait fait verser tant de larmes et de sang que ce bon Dieu des chrétiens ou qui ait perverti au même point
les intelligences, les cœurs et tous les rapports des hommes entre eux ?
Sous cette influence malsaine, l’esprit s’éclipsait et la recherche ardente de la vérité se transformait en un culte complaisant du mensonge ; la dignité humaine s’avilissait,
l’honnêteté devenait traître, la bonté cruelle, la justice inique et le respect humain se transformait en un mépris arrogant pour les hommes ; l’instinct de la liberté aboutissait à
l’établissement du servage, et celui de l’égalité à la sanction des privilèges les plus monstrueux. La charité, devenant délatrice et persécutrice, ordonnait le massacre des hérétiques et les
orgies sanglantes de l’Inquisition ; l’homme religieux s’appela jésuite, mômier ou piétiste - renonçant à l’humanité il visa à la sainteté - et le saint sous les dehors d’une humilité plus ou
moins hypocrite et de la charité, cacha l’orgueil et l’égoïsme immense d’un Moi humain absolument isolé et qui s’adore lui-même dans son Dieu. Car il ne faut pas s’y tromper ; ce que l’homme
religieux cherche surtout et ce qu’il croit trouver dans la divinité qu’il adore, c’est encore lui-même, mais glorifié, investi de la toute-puissance et immortalisé. Aussi y a-t-il puisé trop
souvent des prétextes et des instruments pour asservir et pour exploiter le monde humain.
Voilà donc le dernier mot du culte chrétien ; c’est l’exaltation de l’égoïsme, qui, rompant toute solidarité sociale, s’adore lui-même dans son Dieu et s’impose à la masse
ignorante des hommes au nom de ce Dieu, c’est-à-dire au nom de son Moi humain, sciemment ou inconsciemment exalté et divinisé par lui-même. C’est pourquoi aussi les hommes religieux sont
ordinairement si féroces : en défendant leur Dieu, ils prennent part pour leur égoïsme, pour leur orgueil et pour leur vanité.
De tout cela il résulte que le christianisme est la négation la plus décisive et la plus complète de toute solidarité entre les hommes, c’est-à-dire de la société, et par
conséquent aussi de la morale, puisqu’en dehors de la société, il ne peut y avoir de morale, il ne reste que les rapports religieux de l’homme isolé avec son Dieu, c’est-à-dire avec
lui-même.
Les métaphysiciens modernes, à partir du XVIIe siècle, ont essayé de rétablir la morale, en la fondant non sur Dieu, mais sur l’homme. Par malheur, obéissant aux tendances de
leur siècle, ils avaient pris pour point de départ non l’homme social, vivant et réel, qui est le double produit de la nature et de la société, mais le Moi abstrait de l’individu, en dehors de
tous ses liens naturels et sociaux, celui même que divinisa l’égoïsme chrétien, et que toutes les Eglises, tant catholique que protestantes, adorent comme leur Dieu.
Comment est né le Dieu unique des monothéistes ? Par l’élimination nécessaire de tous les êtres réels et vivants.
Pour expliquer ce que nous entendons par là, il devient nécessaire de dire quelques mots sur la religion. Nous voudrions bien ne pas en parler du tout, mais par le temps qui
court il devient impossible de traiter les questions politiques et sociales sans toucher à la question religieuse.
C’est bien à tort qu’on a prétendu que le sentiment religieux n’est propre qu’aux hommes ; on en retrouve parfaitement tous les éléments fondamentaux dans le monde animal, et
parmi ces éléments le principal, c’est la peur. « La crainte de Dieu », disent les théologiens, « est le commencement de la sagesse. » Eh bien, cette crainte ne se retrouve-t-elle pas,
excessivement développée, dans les bêtes, et tous les animaux ne sont-ils pas constamment effarouchés. Tous éprouvent une terreur instinctive vis-à-vis de la toute-puissante nature qui les
produit, les élève, les nourrit, il est vrai, mais qui en même temps les écrase, les enveloppe de toutes parts, en menaçant leur existence à chaque heure et qui finit toujours par les
tuer.
Comme les animaux de toutes les autres espèces n’ont pas cette puissance d’abstraction et de généralisation dont l’homme seul est doué, ils ne se représentent pas cette
totalité des êtres que nous appelons la nature, mais ils la sentent et ils en ont peur. C’est là le vrai commencement du sentiment religieux.
L’adoration même ne manque pas. Sans parler du tressaillement d’allégresse qu’éprouvent tous les êtres vivants au lever du soleil, ni de leurs gémissements à l’approche d’une
de ces terribles catastrophes naturelles qui les détruisent par milliers, - on n’a qu’à considérer, par exemple, l’attitude du chien en présence de son maître. N’est-ce pas là tout à fait celle
de l’homme vis-à-vis de son Dieu ?
L’homme aussi n’a pas commencé par la généralisation des phénomènes naturels, et il n’est arrivé à la conception de la nature comme être unique, qu’après bien des siècles de
développement social. L’homme primitif, le sauvage, peu différent du gorille, partagea sans doute très longtemps toutes les sensations et les représentations instinctives du gorille ; ce ne fut
que très à la longue qu’il commença à en faire l’objet de ses réflexions, d’abord nécessairement enfantines, à leur donner un nom, et par là même à les fixer dans son esprit naissant.
Ce fut ainsi que le sentiment religieux qu’il avait en commun avec les animaux des autres espèces prit corps, devint en lui une représentation permanente et comme le
commencement d’une idée, celle de l’existence occulte d’un être supérieur et beaucoup plus puissant que lui et généralement très hostile et très malfaisant, de l’être qui lui fait peur, en un
mot, de son Dieu. Tel fut le premier Dieu, tellement rudimentaire, il est vrai, que le sauvage qui le cherche partout pour le conjurer, crut le trouver parfois dans un morceau de bois, dans un
torchon, un os ou une pierre : ce fut l’époque du fétichisme dont nous retrouvons encore aujourd’hui des vestiges dans le catholicisme.
Il fallut, sans doute, des siècles encore pour que l’homme sauvage passât du culte des fétiches inanimés à celui des fétiches vivants, à celui des différents animaux et en
dernier lieu à celui des sorciers. Il y arrive par une longue série d’expériences et par le procédé de l’élimination : ne trouvant pas la puissance redoutable qu’il voulait
conjurer dans les fétiches, il la cherche dans l’homme-Dieu, le sorcier.
Plus tard et toujours par ce même procédé d’élimination et en faisant abstraction du sorcier, dont l’expérience lui avait enfin démontré l’impuissance, l’homme sauvage adora
tour à tour les phénomènes les plus grandioses et les plus terribles de la nature : la tempête, le tonnerre, le vent et continuant ainsi, d’élimination en élimination, il monta enfin au culte du
soleil et des planètes. Il paraît que l’honneur d’avoir créé ce culte appartient aux peuples pasteurs.
C’était déjà un très grand progrès. Plus la divinité, c’est-à-dire la puissance qui fait peur, s’éloignait de l’homme et plus elle paraissait respectable et grandiose. Il n’y
avait plus qu’un seul grand pas à faire, pour l’établissement définitif du monde religieux, ce fut d’arriver à l’adoration d’une divinité invisible.
Jusqu’à ce salto mortale de l’adoration du visible à l’adoration de l’invisible, les animaux des autres espèces avaient pu, à la rigueur, accompagner leur
frère cadet, l’homme, dans toutes ses expériences théologiques. Car eux aussi adorent à leur manière tous les phénomènes de la nature. Nous ne savons pas ce qu’ils peuvent éprouver pour les
autres planètes ; toutefois, nous sommes certains que la lune et surtout le soleil exercent sur eux une influence très sensible. Mais la divinité invisible n’a pu avoir été inventée que par
l’homme.
Mais l’homme lui-même, par quel procédé a-t-il pu découvrir cet être invisible, dont aucun de ses sens, pas même sa vue n’ont pu l’aider à constater la réelle existence, et au
moyen de quel