Samedi 7 octobre 2006

"« Décadence » est un terme de l’histoire des civilisations (Montesquieu) et surtout de l’histoire littéraire, inventé au 19è siècle pour un certain type de littérature (une partie tardive de la poésie latine, par exemple). Il désigne globalement un excès du passé sur le sentiment de l’avenir, de l’histoire sur la création, de la jouissance des chefs-d’oeuvre sur l’effort d’invention. On peut préciser ainsi, en prenant pour guide la « Bible » de la Décadence fin 19èsiècle, A rebours de Huysmans (éd. éd. Fumaroli, Folio classique), a) le changement de fonction de la description qui, de subordonnée à la prescription ou au récit, devient excessive et l’emporte sur toute autre fonction, l’ornement devenant le tout du style littéraire, le bizarre l’emportant sur la cohérence, b) l’envahissement de la pensée par son passé de chefs d’œuvre, le renoncement à l’originalité et à l’effort de la création au profit du commentaire historique, c) la dissipation dans l’errance du détail ou la stupidité du divers, d) l’érudition stérile qui se substitue comme activité principale à la création, e) le passé ou l’histoire comme source d’une inspiration défaillante, f) la revendication de la singularité des idées ou de la « mauvaise » individualité, sa manifestation médiatique qui démontre la vulgarité d’une pensée faisandée, g) la prise d’autonomie du langage, une tentation sophistique qui éclate plus dans la manipulation des idées et des vocabulaires tout faits que dans des thèses sophistiques explicites, h)la recherche de la rareté, de l’écart, de la formule frappante, la crainte de l’insipidité, i) la recherche du second degré de la pensée, l’extraction de l’essence du degré élémentaire ou premier degré, j) l’impression du faux créée avec du vrai, comble du raffinement nietzschéen."

Jean-François Laruelle, lettre du 11 Septembre 2006 : Survie et Clandestinité de la non-philosophie

par Paris 8 philo publié dans : Lexiques et notions communauté : De la Vie
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Lundi 18 septembre 2006

Résilience. — La résilience est à la capacité qu'a une enfant à surmonter un traumatisme ou pour une personne la capacité que nous avons à rebondir après une situation oppressante. Comme le dit Boris Cyrulnik qui est en quelque sorte le pape de la résilience, un traumatisme n'arrive jamais seul, il survient toujours en deux coup le premier est la blessure physique ou affective, la second coup est la manière dont la société ou l'entourage perçoit égativement ou étouffe cette blessure.

Posons à présent l’égalité en droit et la hiérarchie de fait. Je vais me faire mathématicien maintenant ou plutôt statisticien dans la récurrence des faits. Toute la pensée que je souhaite mettre en avant porte sur le refaire sa vie d’Antonin Artaud ou la résilience de Boris Cyrulnik. C’est surtout l’idée qu’après l’adolescence 30% subissait une période de dépression comme si le cartésianisme ne suffisait pour comprendre la vie, embrayer son mouvement. Notons ceci : « Aujourd’hui, on aide les enfants à développer leur personnalité, à prendre conscience d’un tas de choses. Ils sont plus intelligents, plus vifs, mais plus angoissés. On s’en occupe très bien à la maternelle et à l’adolescence, on les abandonne. La société ne prend pas le relais des parents. Du coup, un adolescent sur trois s’effondre, après le bac généralement. … » ou encore « Ils devaient faire partie de ces gens qui n’avaient pas réussi à passer le cap de l’adolescence. Il y en a de plus en plus dans nos pays, 30% en moyenne, parce qu’on ne sait pas s’en occuper. Ces jeunes qui flottent sont des proies parfaites pour les sectes et les mouvements extrémistes. Quand on ne sait pas qui on est, on est ravi qu’une dictature vous prenne en charge. » , (les deux citations sont tirées du même entretien : Boris Cyrulnik, il y a une vie après l’horreur, Propos recueillis par Sophie Boukhari, journaliste au Courrier de l’UNESCO, nov. 2001). Je pourrais embrayer sur le cas biographique de Deleuze. Deleuze savait que s’il corrompait la jeunesse, c’était précisément sur cette part là, abandonner à elle-même qu’il touchait comme il l’avait certainement été. Cette population qui est aussi celle qui peuple Paris 8 aujourd’hui (un bonne partie ayant choisi la mauvaise adresse : la Sorbonne, quoique). Loin des lambris, les attentes de l’auditoire se ressent davantage à Paris 8. Résilience a deux sens celui de rompre un contrat mais aussi celui de rebondir (si l’on tient compte de l’étymologie latine resalire), c’est pourtant ce qui se passe quand on s’affranchit : « Résilier un engagement signifie aussi ne plus être prisonnier d’un passé, se dégager. La résilience n’a rien à voir avec une prétendue invulnérabilité ou une qualité supérieure de certains mais avec la capacité de reprendre une vie humaine malgré la blessure, sans se fixer sur cette blessure ».

 

 

 

par Le Cazals publié dans : Lexiques et notions communauté : De la Vie
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Mardi 5 septembre 2006

L’autonomie — . Mais que signifie l’autonomie ? Autos, soi-même ; nomos, loi. Est autonome celui qui se donne à lui-même ses propres lois. (Non pas qui fait ce qui lui chante : qui se donne es propres lois). CstFP_118. Peut-être comprendrez vous dès lors que l’autonomie échappe à l’hétéronomie. Les anarchies vivantes et couronnées de liberté échappent à la hiérarchie, mais toute autonomie est et restera minoritaire par rapport à l’hégémonie d’une hiérarchie, à sa domination. Le principe d’une autonomie est de ne pas se faire voir de la majorité, ce n’est pas qu’elle veuille échapper à la majorité mais parce que cette autonomie avance elle ne peut ralentir pour se faire voir. Le fait de ralentir générait sa dynamique (qui est principe même), la déstabiliserait voir l’anéantirait. On ne peut pédaler et se regarder avancer c’est-à-dire s’« accompagner » du regard, comme un conscience acoompagne une institution, une hétéronomie. C’est que la pensée est issue d’un milieu collectif connu comme étant la philosophie, que l’on peut appeler constellation affective et alors que la réflexion est solitaire et donc praticable par n’importe qui. L’homme peut penser mais en est-il capable ? se demandait Heidegger qui ne parvenait du fait de sa déréliction à reproduire le continuum de pensée comme les chez Grecs. Tout est affaire de milieu qui délire plus ou moins à la même vitesse tout est affaire de constitution d’un continuum de pensée. L’autonomie ne se fera jamais pas institution, car tout contrat (abusivement appelé Constitution) est fait pour être cassé, l’autonomie se fait comme on glisse sur une peau de banane par inadvertance, c’est un événement qui se fait comme tous les événements sans fracas. Pensons à la désinvolture et la naïveté involontaire NzHH2b°4 avec laquelle Nietzsche et Deleuze-Guattari, traversent les souffrances.

 

L'autonomie est marquée par la joie, la liberté et la capacité à affronter la réalité hors du système.

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Lire l'anarchie n'est pas le chaos

par Paris 8 philo publié dans : Lexiques et notions communauté : La commune des philosophes
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Mardi 5 septembre 2006

L’homonomie doit être acceptée pour ce qu’elle est : une abstraction. Elle est entre autres l’équivalent philosophique de l’imaginaire de l’hétéronomie CstFP_137. L’homonomie est le fait de poser la loi du même pour amener une dialectique avec de l’Autre. C’est une abstraction qui repose sur la conviction des vérités absolues, que l’autonomie serait un absolu jamais présent. Notons : une conviction est la croyance d’être, sur un point quelconque de la connaissance, en possession de la vérité absolue. Cette croyance suppose donc qu’il y a des vérités absolues ; en même temps, que l’on a trouvé les méthodes parfaites pour y parvenir ; enfin que tout homme qui a des convictions applique ces méthodes parfaites. Ces trois conditions montrent tout de suite que l’homme à conviction n’est pas l’homme de la pensée scientifique NzHH°630, le physicien par excellence. Pensons à nos physiciens grecs Thalès, Anaximandre, Pythagore, Xénophane, Héraclite, Démocrite. L’homme de conviction lui est davantage un métaphysicien. Poursuivons en prenant un autre aphorisme de Nietzsche où il parle de « ses » vérités NzEH_début. Sont-ils de nouveaux amis de la « vérité », ces philosophes qui arrivent ? C’est assez probable : car tous les philosophes ont jusqu’à présent aimé leurs vérités, c’est-à-dire qu’ils ont fonctionné en comète que l’on ne comprend pas. Mais à coup sû, ce ne seront pas des dogmatiques. Cela blesse nécessairement leur orgueil, leur goût également que leurs vérités doivent être encore une vérité pour tout un chacun : ce qui fut jusqu’à présent le souhait et le sens secrets de tous les efforts dogmatiques NzBM°44. Toute vérité est obtenue dans l’effort, dans une autonomie passagère, sa valeur tient à l’effort que l’on a consenti pour l’inscrire. Une vérité est une formalisation qui cache que l’on a beaucoup souffert, une esthétisation comme agrément de bonne conduite. L’homonome est celui qui adopte une position paradoxale, en même temps qu’il juge la vie et la société, il indique ou relève des absolus pour cette société (République, Utopie, Léviathan, Contrat social, Communisme) et pousse la société (hétéronome) à se dépasser, à se transcender. La conviction d’un homonome devient la vérité intangible pour un hétéronome. Mais il n’existe pas des vérités absolues qui s’unifieraient en une quête de la vérité. C’est ainsi qu’on comprend que Nietzsche ne s’en prenne pas à la vérité et nullement au fait qu’il y ait des vérités, à la conviction mortifère que ces vérités seraient absolues. Simplement parce que cette quête détourne de ce qui a de l’importance et nous rend ainsi malheureux car comme le dit Platon : nous nous rendons malheureux parce que nous ne savons pas ce qui a de l’importance, pour un hétéronome, l’important est le bonheur ou le profit (bref la reconnaissance à quelque échelle que ce soit), pour un homonome, ce sont les vérités abstraites, pour un autonome ce sont ses propres intuitions qui comptent, comme celles de dire : s’affranchir ou périr. Bref, l’homonomie est l’autre nom du dogmatisme, du chemin qu’on veut tenir qui va à l’envers : des hypothèses au principe, l’homonome porte une conviction jusqu’à ses extrêmes conséquences mais peut-être par là s’aveugle sur ce qui a de l’importance, de l’intérêt, là est l’abstraction.

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par Paris 8 philo publié dans : Lexiques et notions communauté : La commune des philosophes
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Mardi 5 septembre 2006

L’hétéronomie — . Dans une société hétéronome, les lois ne sont pas crées par les hommes. Selon Platon et la plupart des philosophes, elles sont l’œuvre des êtres humains et c’est ce qui explique qu’elles soient si mauvaises. Alors qu’elles devraient exprimer un ordre suprahumain, rendu possible par la médiation d’un être « exceptionnel », et être protégées des tentatives d’altération des hommes par un « noble mensonge », la fable de leur origine divine CstFP_137-138. Le mythe (muthos). Mais ceci n’est qu’une vision que porte l’homonomie sur l’hétéronomie. Un discours (logos). L’autonomie quant à elle est une tragédie que l’hétéronomie a voulu faire passer, de son point de vue, pour intenable. L’homme hétéronome est aujourd’hui à n’en pas douter l’homme économique. L’homo oeconomicus… c’est celui qui passe, et use, et perd sa vie à échapper à l’imminence de la mort FcMC_269. Nietzsche parlerait volontiers d’un homme qui ressent sa vie comme fugitive.

L'hétéronomie c'est la hiérarchie des représentations et des moeurs, le fait de se soumettre à la loi d'un autre, à un système qui a sa hierarchie.

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par Paris 8 philo publié dans : Lexiques et notions communauté : La commune des philosophes
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Jeudi 24 août 2006

Pour Platon, dans le sophiste, il existe cinq genres suprêmes qui sont à l’origine du discours philosophie et métaphysique. Comment les choses ont-elles débuté ? Il a bien fallu admettre pour Platon, contre Parménide, que l'être n'était pas immobile, et que nécessairement se distinguaient à la fois de lui et l'un de l'autre le repos et le mouvement. Il a été également nécessaire de retenir le même et l'autre, puisque s'imposent absolument à la fois l'altérité de chacun de ces trois premiers termes relativement aux deux autres et son identité à soi-même. Ils sont donc cinq. Mais cinq quoi ? Ils ne sont pas des éléments, qui existeraient séparément les uns des autres sous une forme matérielle. Il n'est pas possible de les rencontrer dans la nature comme on y trouve des rochers et des chênes, ou bien la terre, l'eau, l'air et le feu, ou même potentiellement les atomes. Ils ne sont pas davantage des idées qui existeraient à part les unes des autres dans un prétendu ciel des idées, ou monde intelligible, à la manière de la justice, de la beauté, du courage, de la piété, etc. qui se distinguent les unes des autres comme des icônes solennelles, sacrées et immobiles. Ce sont les cinq termes initiaux, les idées premières de tout discours. Ce sont les genres abstraits du Même, de l’Autre, du Repos, du Mouvement et de l’Être. La pensée par genre ou pensée générique comme l’appelle Badiou (dialectique) est une axiomatique, c’est-à-dire qu’elle part de l’hypothèse qu’il y a des genres qui formalisent le réel (ce qui est pensable) mais qui ne se réduisent pas tous à l'Être. Ceci a sont importance car cela a conditionné toute la pensée en la dévoyant vers la métaphysique puisque avec la manipulation des genres, avec leur articulation (= Dialectique) on était plus en mesure de s’accorder avec la réalité. Il a fallu inventer une physique du Mouvement et du Repos (des corps légers et graves) et une métaphysique de l’Être qui reposait sur le Même et l’Autre. Tâche à laquelle s’est adonné Aristote, à la suite de l’erreur de Platon qui voyait dans l’énoncé de Parménide (le même est à la fois penser et être) un vide abstrait (le à la fois est un vide pour Badiou aussi).

 

Notons comme citations et illustrations : « ce qui a chez nous donné naissance au discours c’est l’entrelacement réciproque des natures génériques » Sophiste 259e cet entrelacement c’est ce que travaille la dialectique. « le discours est l’une des réalités génériques » Sophiste 260a. Ces citations ne sont pas les citations essentiels autour de la dialectique mais permettent de faire le lien avec ce que Badiou appelle pensée générique et ensembles génériques.

 

 

 

Pour continuer : Voir le genre concret ou social, c'est-à-dire la distinction entre masculin et féminin.

par Paris 8 philo publié dans : Lexiques et notions communauté : La commune des philosophes
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Samedi 12 août 2006
La notion de Copyleft a été inventée par les promoteurs du logiciel libre, dont Richard Stallman est la figure de proue.
Elle a été adoptée par la communauté Linux. Elle est utilisée également pour les textes et des oeuvres artistiques. Le copyright classique est remplacée par la mention suivante : "Copyright (C) xxxxx yyyyyy La reproduction exacte et la distribution intégrale de cet article sont permises sur n'importe quel support d'archivage, pourvu que cette notice soit préservée."
Pour vous documenter rendez-vous sur Samizdat et dans diverses revues : Multitudes, Ecorev, Les Temps maudits, etc.
La revue Multitudes a souvent abordé ce thème, elle a un site sur Samizdat.
On peut trouver des textes sur le logiciel libre

http://www.fsfeurope.org/documents/freesoftware.fr.html


La philosophie du Copyleft La philosophie du Copyleft

Deux autres articles parmi tant d'autres, "Qu'est-ce que le copyleft ?"
http://www.gnu.org/copyleft/copyleft.fr.html

"Copyleft : Idéalisme Pragmatique"
par Richard Stallman
http://www.gnu.org/philosophy/pragmatic.fr.html

Le potentiel subversif du logiciel libre par Jérôme Gleizes
http://ecorev.free.fr/rev0/copyleft.htm

ou sur cette page "Le potentiel subversif du logiciel libre
"
Le potentiel subversif du logiciel libre
par Paris 8 philo publié dans : Lexiques et notions communauté : Arts
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Jeudi 3 août 2006
Définition du sionisme proposée par Maxime Rodinson dans l’article « Sionisme » rédigé pour l’Encyclopaedia universalis en 1972.


 
 

Le mot « sionisme » apparaît à la fin du XIXe siècle pour désigner un ensemble de mouvements différents dont l’élément commun est le projet de donner à l’ensemble des Juifs du monde un centre spirituel, territorial ou étatique, en général localisé en Palestine. Le succès du sionisme politique et à visée étatique a assuré la primauté et même l’exclusivité à ce sens du mot. Une fois son but atteint, le mouvement idéologique sioniste de type politique s’est trouvé face à de nouveaux problèmes lui imposant une nouvelle définition. Les idéologues antisionistes ont, eux aussi, sou- vent usé du terme « sionisme » de façon laxiste.

Pour les uns, le sionisme découle d’une vocation nationale permanente de l’ensemble juif, par là même légitime et bienfaisante. Pour d’autres, il représente une infidélité essentielle aux valeurs universalistes, qu’il s’agisse de celles de la religion juive, de l’humanisme libéral ou de l’internationalisme prolétarien. Pour d’autres encore, et parfois pour les mêmes, il est surtout une émanation malfaisante soit de l’essence nocive des Juifs, soit du capitalisme impérialiste.

On étudiera surtout ici les idéologies qui visent à regrouper les Juifs, d’abord dans le cadre général des tendances au regroupement ou à l’établissement d’un centre étatique pour des minorités dispersées et « infériorisées », puis par rapport aux diverses conceptions juives qui, au cours de l’histoire, privilégient la Palestine comme lieu d’un tel centre. L’actualisation des premières en ce qui concerne les Juifs sera expliquée comme un résultat des possibilités ouvertes à un projet réaliste de ce type par les conditions économiques, politiques et idéologiques de la fin du XIXe siècle, projet aidé au surplus par la conjoncture de la situation juive en Europe. On traitera brièvement des conséquences de la réalisation de ce projet en Palestine arabe, d’abord pour les Arabes, notamment palestiniens, puis pour l’ensemble juif et l’orientation sioniste ellemême. Ce n’est qu’ensuite qu’on pourra définir les éléments d’une appréciation et d’une critique éthiques.


Sources de l’idéologie du regroupement en Palestine

 

Les « sionismes » ou tendances centripètes d’un groupe dispersé


En règle générale, un groupe infériorisé peut donner naissance, à côté de revendications d’égalité et de volontés d’intégration, à des tendances séparatistes, surtout, mais non exclusivement, s’il est hétérogène à la société ambiante. Si un tel groupe est dispersé, la tendance séparatiste aspire parfois à la création d’un centre plus ou moins autonome dans un territoire donné et, entre autres, d’un centre doté de l’autonomie de décision que confère la structure étatique. On pourrait parler alors de « sionismes ». Un symbole en est fourni par le mythe des Amazones qui exprime au moins qu’on a cru concevable une tendance de ce genre pour le sexe féminin. Les « colonies » au sens antique regroupaient ainsi des expatriés qui, parfois, se recrutaient de préférence dans des catégories insatisfaites de la métropole. Certaines migrations tribales ont eu le même caractère. De même, les colonies puritaines, puis socialistes établies en Amérique.

La formulation d’un projet étatique de ce genre requiert l’existence de conditions telles qu’un degré minimal de conscience commune d’identité et d’échanges réguliers entre les groupes locaux (conditions non remplies chez les Tziganes par exemple).

La tendance dans ce sens est d’autant plus forte que l’ensemble en question est frustré, brimé, persécuté. Le projet étatique est particulièrement propre à surgir chez des groupes dispersés qui présentent plus ou moins le caractère d’une ethnie et chez qui le modèle d’un État ethnique est présent dans leur propre histoire ou dans l’exemple des autres. L’idéologie du nationalisme moderne, proposant les valeurs nationales en général comme suprêmes, encourage fortement une telle orientation. La situation des Noirs américains a suscité chez eux plusieurs projets de ce genre, dont l’un a été réalisé, celui du Liberia. Une communauté religieuse, minoritaire et infériorisée, peut formuler des aspirations identiques, et cela d’autant plus fortement qu’elle présente certains caractères ethniques et culturels communs. Cela a été le cas des musulmans de l’Inde, d’où la création du Pakistan.

Tout nouvel État créé de cette façon doit nécessairement faire face aux mêmes problèmes : rapports avec la diaspora demeurée hors de l’État (qui peut comporter des opposants actifs ou passifs au projet étatique) et situation de cette diaspora vis-à-vis des États où elle demeure, maintien dans le nouvel État du caractère particulier que lui ont donné ses fondateurs (dans le mythe grec, le problème posé aux Amazones par leurs enfants mâles), relations avec les autochtones lorsque le territoire occupé n’est pas vide.

Chez les Juifs, il y eut des projets de regroupement ailleurs qu’en Palestine. Herzl lui-même fut séduit un moment par l’Argentine et par le Kenya. L’URSS a favorisé pendant quelque temps une unité juive de langue yiddish au Birobidjan, qui est encore officiellement « territoire autonome juif ». I1 y a eu des États de religion juive au Yémen (Ve-VIe siècles) et en Russie du Sud (État khazar, VIIIe-XIe siècles).


Les tendances palestinocentriques dans l’histoire juive


L’attachement de l’ethnie israélite ou hébraïque de l’Antiquité à son pays, la Palestine, était un fait normal, d’abord à peine théorisé. Mais l’évolution interne de la religion ethnique dans le royaume de Juda aboutit, au VIIe siècle avant J.-C., à faire proclamer comme seul légitime le culte rendu au dieu ethnarque Yahweh dans le Temple de Jérusalem, ce qui entraîna une sacralisation croissante de cette ville.

La perte de l’indépendance des royaumes hébraïques d’Israël (721) et de Juda (587), les déportations massives en Mésopotamie qui l’accompagnèrent développèrent surtout chez les déportés qui venaient grossir une émigration déjà nombreuse, des aspirations au retour, à la restauration politique et à celle du culte légitime par la reconstruction du Temple de Jérusalem. Ces aspirations s’exprimèrent au travers d’une idéologie religieuse qui mettait l’accent sur les droits éternels du peuple d’Israël à la terre palestinienne garantis par les promesses de Yahweh, et qui prophétisait la reconstruction d’une Jérusalem nouvelle (désignée poétiquement sous le nom de Sion) où les Juifs (c’est-à-dire les Judéens) revenus à leur patrie restaureraient le culte de Yahweh. Ce dieu ethnique ayant acquis dans le mouvement prophétique une puissance universelle, toutes les nations afflueraient vers la ville sainte qui serait le théâtre du jugement eschatologique et du festin de joie offert à l’humanité entière.

Cette idéologie inspira toutes les tendances ultérieures d’orientation plus ou moins analogue, grâce notamment à l’autorité des textes où elle s’exprimait, vite devenus sacrés (sacrés également, plus tard, pour les chrétiens, d’où la thèse d’un « sionisme de Dieu », titre d’un livre récent d’un pasteur protestant). Un groupe de déportés « sionistes » revint en Palestine grâce aux rois perses à la fin du VIe siècle avant J.-C., reconstruisit le Temple, reconstitua une communauté fidèle au judaïsme, communauté autonome sous des suzerainetés étrangères, indépendante de 142 à 63 avant J.-C., dépérissant très lentement sous l’Empire romain après la répression des révoltes de 70 (marquée par la destruction définitive du Temple) et de 135 (à partir de cette date, l’accès de Jérusalem est interdit aux Juifs).

Une très nombreuse diaspora persista et se renforça. Tant que le Temple subsista, beaucoup de Juifs appliquaient (très partiellement) la recommandation biblique d’un pèlerinage à Jérusalem trois fois l’an. On suivait avec intérêt, comme dans toute émigration, les vicissitudes de la métropole palestinienne tant qu’elle fut le centre d’une importante communauté juive (avec, jusqu’en 425, le siège du patriarche, chef spirituel théorique de tous les Juifs) : luttes, révoltes, gloires, malheurs. Elle était au surplus globalement sacralisée comme habitat des ancêtres, théâtre de l’histoire sainte du peuple d’Israël, où se localisaient maintes théophanies de Yahweh.

Les communautés juives dispersées (communautés religieuses conservant beaucoup de traits d’une ethnie ou peuple) passèrent par des situations fluctuantes suivant les époques et les lieux, mais n’incitant jamais à une satisfaction sans mélange, du fait qu’elles furent presque toujours minoritaires et soumises. Aussi leurs orientations idéologiques étaient-elles complexes et variables. L’« utopie » d’une restauration eschatologiques d’Israël en Palestine (pays désigné en général en hébreu sous le nom d’érèts Yisrael, « la terre d’Israël ») subsistait toujours. Elle ne suscitait que des projets réalistes très limités : pèlerinages, établissement individuel en Palestine pour y mener une vie pieuse en attendant passivement le Messie restaurateur, au maximum maintien ou rétablissement d’une communauté palestinienne importante, elle aussi sans projet politique, mais susceptible de fournir à l’ensemble juif un centre spirituel.

Dans la mesure où une communauté juive de la diaspora était prospère et libre, voire dotée d’autorité, le palestinocentrisme ou la palestinotropie s’affaiblissait sans jamais disparaître tout à fait, étant donné le mythe eschatologique et les charismes spéciaux de la Palestine garantis par les textes sacrés. Ainsi la communauté babylonienne, prospère, dotée d’un grand prestige intellectuel et spirituel, vivant de façon assez paisible sous l’autorité d’un « exilarque » supposé de descendance davidique, reconnu et honoré par le pouvoir perse, concurrença la Palestine du IIe au VIIe siècle. Un chef d’école babylonien, Juda ben Ezekiel (220-299), faisait un péché de l’émigration de Mésopotamie en Palestine avant la fin des temps.

Par contre, la misère et la persécution tendaient à développer le palestinocentrisme. Cependant, étant donné la faiblesse des Juifs et la situation politique de la Palestine, on se repliait sur l’espoir fervent, mais passif, de la restauration eschatologique et sur les projets et les actions limités énumérés ci-dessus. Parfois, un faux messie proclamait venue la fin des temps et entraînait en Palestine un petit groupe. Des développements théologiques idéalisaient au maximum la Palestine et construiraient une théologie de l’exil (galût). Des élaborations métaphysiques, comme celle de l’école cabaliste très influente d’Isaac Luria (1534-1572), privaient de toute réalité concrète à la fois l’exil et le regroupement, en en faisant des situations cosmiques.

Des projets palestinocentriques plus réalistes apparurent à partir du XVIe siècle sous l’influence combinée de l’expulsion massive des Juifs ibériques, du massacre des Juifs d’Europe orientale (16481658), de la sécularisation croissante de la pensée européenne, des spéculations des chrétiens protestants sur la fin des temps et le rôle des Juifs selon la Bible, de la grande tolérance, puis du déclin de l’Empire ottoman. Le rabbin espagnol Berab (1474-1546) proposa en vain de restaurer une autorité religieuse suprême en Palestine. Le banquier juif Joseph Nasi, en faveur à la cour ottomane, se fit concéder un petit district autour de Tibériade où il installa vers 1565 des réfugiés en développant une industrie textile qui les faisait vivre. Au XVIIe siècle, Shabbataï Zevi, s’étant proclamé messie, voulut entraîner des masses juives au départ immédiat pour la Palestine, dans l’attente de la restauration eschatologique imminente. Mais il n’avait pas de projet politique précis, quelles qu’aient pu être les craintes du gouvernement ottoman.

L’actualisation de l’idéologie : le sionisme

 

Du présionisme au sionisme


Les aspirations au regroupement, existant au moins à l’état latent chez les Juifs, à côté d’autres liées ou non aux tendances palestinocentriques, n’avaient pas ouvert la voie à un projet politique réaliste. La floraison des projets coloniaux en Europe chrétienne à partir du XVIe siècle et les facteurs déjà mentionnés firent surgir des plans (surtout chez les chrétiens) de regroupement juif en Palestine ou en Amérique, au bénéfice d’une puissance ou même d’un homme (plan de Maurice de Saxe). Le plus ancien pourrait être celui d’Isaac de La Peyrère, proposant en 1643 une colonisation de la Palestine sous égide française par des Juifs convertis (comme lui). [Certains agitèrent l’idée en 1799, mais sans la notion de conversion, à l’occasion de l’expédition de Bonaparte en Syrie.]

Le nationalisme séculier n’apparaît chez les Juifs qu’après 1840, sous l’influence de l’essor de l’idéologie nationaliste en Europe. Deux rabbins, Yehouda Alkalay (1798-1878) et Zebi Hirsch Kalischer (1795-1874), réinterprètent ainsi l’eschatologie juive, tandis que le socialiste juif assimilé Moses Hess (1812-1875) développe un projet également palestinien dans une ligne résolument irréligieuse en 1862. Cette tendance, presque sans écho en milieu juif, allait dans le même sens que les plans des États chrétiens sur le partage de l’Empire ottoman, l’effort missionnaire protestant de conversion des Juifs, le philanthropisme juif ou judéophile et les spéculations millénaristes pour multiplier les projets palestiniens. Ceux-ci ne commencèrent à recueillir l’appui d’une base juive quelque peu importante que grâce à l’essor de l’antisémitisme après 1881, à la généralisation de la conception du monde non européen comme espace colonisable, à la dégradation du pouvoir ottoman. C’est alors que les masses juives les plus brimées et les plus persécutées, et en même temps les moins assimilées, celles d’Europe orientale, poussées à une émigration assez massive, deviennent réceptives à de tels projets, quoique de façon très minoritaire : une très faible partie des émigrés se dirigent vers la Palestine. Prenant la suite d’essais idéologiques moins convaincants (Pinsker, etc.), et concurremment avec des projets fondés sur les aspirations purement religieuses (départ de groupes attendant le Millenium en Palestine), sur les aspirations séculières à l’amélioration du sort des Juifs concernés (colonies agricoles en divers lieux) ou sur l’établissement d’un centre juif spirituel ou intellectuel en Palestine, Theodor Herzl mit enfin au point, sous une forme mobilisatrice, la charte d’un nationalisme juif sécularisé et centré (surtout, mais non exclusivement) sur la Palestine.


La causalité sociale du sionisme


Les tendances de gauche, sionistes ou antisionistes, ont cherché, dans la ligne du dogmatisme marxiste, à légitimer leur option en situant leur lutte dans le cadre d’une lutte de classes. Les sionistes de gauche insistent sur la force de l’élément juif prolétarien et de l’idéologie socialiste dans le mouvement sioniste et suggèrent qu’Israël pourrait, dans certaines conditions, contribuer au mouvement anti-impérialiste mondial. Les antisionistes de gauche (et même de droite) insistent sur la direction bourgeoise et capitaliste du mouvement dans le passé, sur ses connexions impérialistes dans le présent. La vision commune est celle d’états-majors de classe dressant leurs plans et mobilisant leurs troupes en vue de défendre ou de promouvoir leurs intérêts propres.

Si cette vue des choses doit être rejetée, il est vrai que ces thèses idéologiques contrastées intègrent dans des synthèses douteuses des éléments de fait en partie valables pour une analyse sociologique rationnelle. Le mouvement sioniste, divisé en nombreux courants, a canalisé et organisé certaines tendances qui existaient dans !a population juive, surtout en Europe et en Amérique.

Cet ensemble humain était très varié : Juifs de religion, Juifs irréligieux mais voulant garder quelque lien avec une identité juive, Juifs assimilés sans intérêt pour le judaïsme ni la judéité, mais regardés par les autres comme juifs. À part l’ascendance il n’avait d’unité que dans ce regard des autres. Dispersés, les Juifs appartenaient (inégalement) à diverses couches sociales, différentes suivant les lieux, étaient plus ou moins intégrés, participaient parfois à une culture propre aux seuls Juifs de certains pays (yiddishophones d’Europe orientale), étaient pénétrés de multiples courants idéologiques.

Le sionisme les poussait à une option entre des projets d’intégration (ou à la rigueur d’autonomie culturelle locale), avec adoption des aspirations et tâches proposées dans les diverses nations, et un projet nationaliste séparatiste fondé sur les vestiges subsistants d’une histoire commune dans leur propre conscience et celle de leur milieu. Divers facteurs très différents, aussi bien individuels que collectifs, favorisaient l’un ou l’autre choix. On vit bien des familles divisées sur ce plan. Mais toute réaction de rejet du milieu ambiant favorisait l’option séparatiste.

Il est bien vrai cependant que l’appartenance à une classe don- née pouvait orienter préférentiellement vers une des options en présence. Une analyse assez nuancée des attitudes fluctuantes des diverses couches juives envers le sionisme a été proposée par Eli Lobel. On n’a la place ici ni de la résumer ni de la nuancer encore.

Très schématiquement, on peut dire que les troupes du mouvement furent fournies par les Juifs pauvres et persécutés d’Europe orientale, ceux du moins qui, encadrés encore par les structures communautaires, étaient orientés vers l’émigration en Palestine par des sentiments religieux ou par les séquelles des tendances palestinocentriques décrites plus haut. La direction fut plutôt fournie par des intellectuels des classes moyennes qui cherchèrent des moyens financiers dans la haute bourgeoisie juive d’Occident, désireuse de détourner de l’Europe occidentale et de l’Amérique une vague d’émigration populaire dangereuse pour sa volonté d’assimilation par les caractéristiques ethniques étrangères qu’elle conservait et par ses tendances révolutionnaires.

On ne peut par conséquent considérer le sionisme simplement comme l’émanation d’une classe déterminée de Juifs. Il est vrai que le mouvement dans son ensemble, pour atteindre ses buts, a cherché et obtenu l’appui de divers impérialismes européo-américains (surtout britannique, puis américain), qu’il a obtenu aussi la plus grande part de son financement auprès des couches juives les plus nanties, notamment celles des États-Unis, qui se gardaient pour leur part d’émigrer en Palestine. Il est vrai aussi que l’excommunication du sionisme par l’Internationale communiste en a écarté, pendant longtemps, beaucoup de prolétaires juifs. Le caractère tragique de situation juive en Europe après 1934, et surtout après 1939, lui a valu par contre le ralliement de nombreux Juifs longtemps réticents, de toutes les couches sociales et de toutes les tendances idéologiques.

La réalisation du projet sioniste et ses conséquences

 

Les relations avec les Arabes


Le sionisme à ses débuts a prêté fort peu d’attention au fait que le territoire revendiqué était occupé par une autre population, les Arabes. Cela était compréhensible à une époque où la colonisation paraissait un phénomène normal et louable. Néanmoins, certains sionistes politiques, une grande autorité du sionisme spirituel comme Ahad ha-’am, beaucoup de Juifs antisionistes mettaient en garde contre les problèmes soulevés par ce fait.

À l’époque du mandat britannique (de la fin de la Première Guerre mondiale à 1948), la question devint primordiale. La direction du mouvement sioniste mit tactiquement en veilleuse le projet d’État exclusivement juif, sans cesser de le maintenir comme idéal et objectif final. Des tendances se firent jour, chez les sionistes de gauche et idéalistes du type de Judah Leon Magnes et Martin Buber, à se replier sur l’idéal d’un État binational judéo-arabe en Palestine. Certains négocièrent avec des notables arabes. Cependant, la plupart des Juifs renonçaient difficilement à la liberté de l’émigration juive en Palestine (et furent de moins en moins enclins à y renoncer devant la montée de l’antisémitisme nazi), liberté difficilement acceptable par les Arabes dans la mesure où, non limitée, elle risquait de transformer la minorité juive en majorité et de conduire ainsi à une aliénation du territoire.

Après la constitution de l’État d’Israël en 1948, l’idée d’État binational (dans le sens d’un État où des dispositions organiques ne garantiraient pas la prédominance juive) fut pratiquement abandonnée du côté juif. Du côté arabe, à partir de 1967 environ, les Palestiniens lancèrent l’idée d’un État démocratique et laïque, dont Juifs et Arabes seraient citoyens à égalité de droits. La plupart des Israéliens et de leurs amis, relevant dans ce plan l’absence de garanties efficaces pour les intérêts collectifs de chaque groupe ethniconational, en suspectent la sincérité. D’autre part, les organisations palestiniennes et arabes se refusent à admettre (du moins publiquement) l’existence d’une nouvelle nation israélienne. Les Juifs de Palestine sont considérés comme les membres d’une communauté religieuse (d’où l’insistance sur le laïcisme dans le plan cité) sur le modèle des diverses communautés du Moyen-Orient coexistant au sein d’un même État. Le caractère exclusivement arabe de la Palestine n’est pas mis en question. Dès lors, toute solution de ce type implique l’arabisation des Juifs occidentaux vivant actuellement en Israël. Cela est repoussé par l’immense majorité des Israéliens qui tiennent à un État juif, de langue et de culture hébraïques, même par les Juifs israéliens de langue arabe (fort nombreux maintenant) qui tendent au contraire à s’hébraïser. Certains des mieux disposés envers les griefs arabes (peu nombreux au demeurant) se résigneraient au maximum à un véritable État binational où les deux éléments ethnico-nationaux conserveraient des structures politiques propres, avec des garanties pour la défense des aspirations et des intérêts collectifs de chacun. Mais les succès militaires israéliens et l’absence de plan de ce genre du côté arabe encouragent peu le développement d’une telle attitude.


L’idéologie sioniste après le triomphe du sionisme


Le sionisme politique a atteint son but, la création d’un État juif en Palestine. Cet État peut maintenant être défendu par les moyens habituels des structures étatiques, la diplomatie et la guerre. Certains en ont logiquement déduit que le sionisme, à proprement parler, n’avait plus de raison d’être. Les amis d’Israël devraient être qualifiés de pro-israéliens, qu’ils soient juifs ou non. David Ben Gourion lui-même a montré un penchant pour cette thèse. La jeunesse israélienne montre peu d’intérêt pour l’idéologie sioniste classique. Des nationalistes israéliens peuvent vouloir se dégager de celle ci et rompre les liens privilégiés avec les Juifs qui ont choisi de rester dans la diaspora, que cette attitude soit ou non accompagnée de la reconnaissance d’un nationalisme palestinien légitime, comme chez le député non conformiste Uri Avneri, qui plaide pour une fédération binationale.

Cependant, un mouvement sioniste puissant se maintient, divisé en multiples tendances idéologiques, sur le plan social notamment. Il s’agit d’un nationalisme juif séculier, quoique fondé sur une définition du Juif qui ne peut prendre pour critère que l’affiliation religieuse actuelle ou ancestrale. Il n’en maintient pas moins la vocation nationale de l’ensemble juif à travers les âges. Il s’efforce de concilier ce diagnostic avec la volonté de la plupart des Juifs de rester membres (normalement patriotes et éventuellemet nationalistes) d’autres communautés nationales. Même auprès des très nombreux Juifs qui le refusent sous sa forme théorique, un tel nationalisme combat les tendances à l’assimilation, cultive tous les vestiges d’identité propre, prêche une solidarité active avec Israël, cherche à mobiliser en sa faveur les ressources et les énergies des Juifs, en fait un devoir de même qu’il maintient le devoir (très théorique) de l’alya, de l’émigration de chacun en Israël. C’est là d’ailleurs un point de discussion et de dissension, les Juifs américains notamment refusant de reconnaître ce devoir individuel. Dès lors, leur attitude se distingue mal d’un pro-israélisme systématique, peu discernable de celui des non-Juifs.

La confusion est grande sur tous ces concepts. L’opinion antisioniste se refuse en général, notamment chez les Arabes, à distinguer entre patriotisme ou nationalisme israélien, attitude pro-israélienne, reconnaissance de l’existence légitime d’un État d’Israël, constatation de la formation d’une nouvelle nation israélienne, attitude palestinocentrique traditionnelle des Juifs religieux. Tout cela est confondu dans le concept de « sionisme ». Dans une veine polémique, on va jusqu’à qualifier de sionisme toute défense des droits individuels des Juifs, toute sympathie pour les Juifs ou toute critique d’une position arabe. L’opinion proisraélienne et vraiment sioniste, d’autre part, tend à confondre ces attitudes pour étendre aux plus contestées d’entre elles le bon renom qui s’attache aux autres.


 

Les conséquences du succès sioniste pour le « problème juif »


L’attitude sioniste consiste aussi à faire l’apologie du succès du mouvement en montrant ses conséquences bienfaisantes pour la situation des Juifs dans leur ensemble.

Certaines de ces conséquences sont indéniables. Les succès économiques et militaires israéliens tendent à faire disparaître l’image traditionnelle du Juif comme être malingre, incapable d’effort physique et de vigueur constructive, rejeté par là vers un intellectualisme désincarné ou des activités sournoises, interlopes, malfaisantes.

L’amélioration de leur image tend à liquider certaines angoisses, certains complexes des Juifs. Sur un plan plus concret, l’État d’Israël offre un refuge sûr (sauf en cas d’une concrétisation plus poussée de l’inimitié arabe) pour les Juifs persécutés ou brimés.

Cependant, ces conséquences ne sont pas les seules. Le mouvement sioniste, créé par une poignée de Juifs et n’en ayant mobilisé qu’une minorité, a forcé, à partir d’un certain seuil, l’ensemble des Juifs à se déterminer par rapport à lui. La création de l’État d’Israël les a contraints à prendre parti, volens nolens, sur des problèmes de politique internationale moyen-orientale qui normalement les auraient peu intéressés. Les dangers qu’ont courus ou qu’ont cru courir les Juifs de Palestine les ont orientés, en grande partie, vers un sentiment de solidarité que les autorités sionistes et israéliennes se sont attachées à élargir et à utiliser. La propagande sioniste, dès le début, leur avait d’ailleurs présenté l’option sioniste comme un devoir, comme l’aboutissement normal de tendances latentes chez tout Juif. Israël, en maintes occasions, se proclame leur représentant. Dès lors, l’ensemble des Juifs a tendu à paraître aux yeux des autres comme un groupe de type national, ce qui semblait confirmer la dénonciation traditionnelle des antisémites.

Cela a eu de graves inconvénients, en premier lieu pour les Juifs des pays arabes, auparavant communauté religieuse de langue arabe parmi d’autres, méprisée et brimée dans les pays les plus retardataires, mais sans graves problèmes, par exemple, dans les pays de l’Orient arabe. Dans l’atmosphère de la lutte israélo-arabe, il était inévitable qu’on les soupçonnât de complicité avec l’ennemi, et la plupart ont dû quitter leur pays. De même, cela a fait naître des soupçons à l’égard des ressortissants juifs des États communistes qui avaient pris une position vigoureuse en faveur des Arabes. Ces soupçons nouveaux ont été utilisés par certains politiciens, tout comme les restes vivaces de l’antisémitisme populaire, dans des buts de politique intérieure et ont abouti, en Pologne, à un véritable regain antisémitisme organisé.

En dehors même de ces cas, dans les pays où le « problème juif » était en voie de liquidation, l’identité juive a été maintenue pour beaucoup de Juifs qui ne le désiraient nullement : ceux qui jugeaient qu’une ascendance plus ou moins commune, des vestiges culturels très souvent fort minces et en voie de dépérissement, surtout une situation commune à l’égard des attaques antisémites et des efforts de séduction du sionisme (les unes en décroissance pour le moins et les autres souvent repoussées) ne justifiaient pas l’adhésion à une communauté spécifique de type ethnico-national. Les conséquences du succès d’Israël entravaient ainsi fortement les efforts d’assimilation en voie de réussite globale.

Pour les Juifs même, en nombre réduit, qui, dans ces pays, étaient attachés au judaïsme religieux et à lui seul, et désiraient une assimilation sur tous les autres plans, cette situation aboutissait à donner une coloration nationale à leur option communautaire ou existentielle. Cela d’autant plus que le succès d’Israël revivifiait tous les éléments ethniques de la vieille religion juive, écartant celle-ci des tendances universalistes, elles aussi vivaces depuis l’époque des prophètes. Le judaïsme religieux, longtemps opposé au sionisme, s’y était rallié peu à peu.


Éléments de jugement éthique


L’ensemble de ces éléments de fait ne saurait suffire à asseoir un jugement éthique qui implique forcément aussi une référence à des valeurs choisies. Le sionisme est un cas très particulier de nationalisme. Si une critique de type purement nationaliste est désarmée devant lui, par contre une critique universaliste est intellectuellement plus fondée. Par définition, elle ne peut se borner à mettre en balance les avantages et les inconvénients du sionisme pour les Juifs. Elle soulignerait surtout, en dehors des conséquences générales de la définition nationaliste de l’ensemble juif, le tort considérable fait au monde arabe par le projet réalisé du sionisme politique centré sur la Palestine : aliénation d’un territoire arabe, cycle de conséquences conduisant à la subordination et à l’expulsion d’une partie très importante de la population palestinienne (on voit mal comment le projet sioniste aurait pu réussir autrement), à une lutte nationale détournant beaucoup d’énergies et de ressources du monde arabe de tâches plus constructives, ce qui paraît avoir été inévitable à une époque de nationalismes exacerbés et de lutte violente contre toute espèce d’entreprise coloniale.

Une critique des méthodes du sionisme est inopérante et insuffisante en elle-même. L’analyse objective ne peut que renvoyer dos à dos l’idéalisation intempérante du mouvement par les sionistes et leurs sympathisants et la « diabolisation » non moins forcenée à laquelle se livrent souvent leurs adversaires. Le mouvement sioniste, divisé en nombreuses branches divergentes, a les caractéristiques normales de tout mouvement idéologique de ce type. Elles évoquent souvent celles, notamment, du communisme. Les organisations sionistes ont employé les méthodes habituelles, certains groupes et certains hommes agissant avec plus de scrupules que d’autres pour atteindre leurs visées. On peut trouver des cas d’abnégation et d’exploitation personnelle de l’idéologie, des exemples de brutalité et d’humanité, des cas de totalitarisme entièrement axé sur l’efficacité et d’autres où les facteurs humains ont été pris en ligne de compte.

Naturellement, toute critique universaliste du nationalisme en général vise aussi le sionisme. On y retrouve toutes les caractéristiques déplaisantes du nationalisme et d’abord le mépris du droit des autres, déclaré et cynique chez les uns, masqué chez les autres, souvent transfiguré par l’idéologie et rendu ainsi inconscient chez beaucoup, déguisé à leurs propres yeux sous des justifications morales secondaires.

par Maxime Rodinson publié dans : Lexiques et notions communauté : Néo France
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Mardi 25 juillet 2006

"Il est dans la nature de l’Etat de se poser aussi bien pour lui-même que pour tous ses sujets comme l’objet absolu. Servir sa prospérité, sa grandeur, sa puissance, c’est la vertu suprême du patriotisme. L’Etat n’en reconnaît point d’autre : tout ce qui lui sert est bon, tout ce qui est contraire à ses intérêts est déclaré criminel, telle est la morale de l’Etat."

Dans ce texte, Bakounine expose les origines religieuses du concept d’Etat, et s’attarde notamment sur "un Être essentiellement vaniteux" : Dieu.


Le principe de l’État


par Mikhaïl Bakounine



Au fond, la conquête n’est pas seulement l’origine, elle est aussi le but suprême de tous les Etats, grands ou petits, puissants ou faibles, despotiques ou libéraux, monarchiques, aristocratiques, démocratiques, et voire même socialistes, en supposant que l’idéal des socialistes allemands, celui d’un grand Etat communiste, se réalise jamais.

Qu’elle ait été le point de départ de tous les Etats, anciens et modernes, cela ne pourra être mis en doute par personne, puisque chaque page de l’histoire universelle le prouve suffisamment. Nul ne contestera non plus que les grands Etats actuels n’aient pour objet, plus ou moins avoué, la conquête. Mais les Etats moyens et surtout les petits Etats, dira-t-on, ne pensent qu’à se défendre et il serait ridicule de leur part de rêver la conquête.

Ridicule tant qu’on voudra, mais néanmoins c’est leur rêve, comme c’est le rêve du plus petit paysan propriétaire de s’arrondir au détriment de son voisin ; s’arrondir, s’agrandir, conquérir à tout prix et toujours, c’est une tendance fatalement inhérente à tout Etat, quelle que soit son extension, sa faiblesse ou sa force, parce que c’est une nécessité de sa nature. Qu’est-ce que l’Etat si ce n’est l’organisation de la puissance ; mais il est dans la nature de toute puissance de ne point pouvoir souffrir ni de supérieure ni d’égale, - la puissance ne pouvant avoir d’autre objet que la domination, et la domination n’étant réelle que lorsque tout ce qui l’entrave lui est assujetti. Aucune puissance n’en souffre une autre que lorsqu’elle y est forcée, c’est-à-dire que lorsqu’elle se sent impuissante à la détruire ou à la renverser. Le seul fait d’une puissance égale est une négation de son principe et une menace perpétuelle contre son existence ; car c’est une manifestation et une preuve de son impuissance. Par conséquent, entre tous les Etats qui existent l’un à côté de l’autre, la guerre est permanente et leur paix n’est qu’une trêve.

Il est dans la nature de l’Etat de se poser aussi bien pour lui-même que pour tous ses sujets comme l’objet absolu. Servir sa prospérité, sa grandeur, sa puissance, c’est la vertu suprême du patriotisme. L’Etat n’en reconnaît point d’autre : tout ce qui lui sert est bon, tout ce qui est contraire à ses intérêts est déclaré criminel, telle est la morale de l’Etat.

C’est pourquoi la morale politique a été de tout temps non seulement étrangère, mais absolument contraire à la morale humaine. Cette contradiction est une conséquence forcée de son principe : l’Etat n’étant qu’une partie, se pose et s’impose comme le tout ; il ignore le droit de tout ce qui n’étant pas lui-même, se trouve en dehors de lui, et quand il le peut sans danger pour lui-même, il le viole. L’Etat est la négation de l’humanité.

Y a-t-il un droit humain et une morale humaine absolus ? Par le temps qui court et en voyant tout ce qui se passe et se fait aujourd’hui en Europe, on est bien forcé de se poser cette question.

D’abord, l’absolu existe-t-il et tout n’est-il pas relatif dans le monde ? Ainsi pour la morale et le droit : ce qui s’appelait droit, hier, ne l’est plus aujourd’hui, et ce qui parait moral en Chine peut ne pas être considéré comme tel en Europe. A ce point de vue chaque pays, chaque époque ne devraient être jugés qu’au point de vue des opinions contemporaines ou locales, et il n’y aurait ni droit humain universel, ni morale humaine absolue.

De cette manière, après avoir rêvé l’un et l’autre, quand nous avons été métaphysiciens ou chrétiens, devenus positivistes aujourd’hui, nous devrions renoncer à ce rêve magnifique pour retomber dans l’étroitesse morale de l’antiquité, qui ignore jusqu’au nom même de l’humanité, au point que tous les dieux ne furent que des dieux exclusivement nationaux et accessibles seulement aux cuites privilégiés.

Mais aujourd’hui que le ciel est devenu désert et que tous les dieux, y compris naturellement le Jéhovah des juifs, l’Allah des mahométans et le bon Dieu des chrétiens, se trouvent détrônés, aujourd’hui ce serait peu encore : nous retomberions dans le matérialisme crasse et brutal des Bismarck, des Thiers et des Frédéric II, selon lesquels Dieu était toujours du côté des gros bataillons, comme l’a excellemment dit ce dernier ; l’unique objet digne de culte, le principe de toute morale, de tout droit serait la force ; c’est la vraie religion de l’Etat.

Eh bien, non ! Quelque athées que nous soyons, et précisément parce que nous sommes des athées, nous reconnaissons une morale humaine et un droit humain absolus. Seulement, il s’agit de s’entendre sur la signification de ce mot absolu. L’absolu universel, embrassant la totalité infinie des mondes et des êtres, nous ne le concevons pas, parce que non seulement nous sommes incapables de le percevoir par nos sens, mais nous ne pouvons pas même l’imaginer. Toute tentative de ce genre nous ramènerait dans le vide, tant aimé des métaphysiciens, de l’abstraction absolue.

L’absolu que nous entendons est un absolu très relatif et notamment relatif exclusivement à l’espèce humaine. Cette dernière est loin d’être éternelle : née sur la terre, elle mourra avec elle, peut-être même avant elle, faisant place, selon le système de Darwin, à une espèce plus puissante, plus complète, plus parfaite. Mais tant qu’elle existe, elle a un principe qui lui est inhérent et qui la fait précisément ce qu’elle est : c’est ce principe qui constitue, par rapport à elle, l’absolu. Voyons quel est ce principe.

De tous les êtres vivant sur cette terre, l’homme est à la fois le plus social et le plus individualiste. Il est sans contredit aussi le plus intelligent. Il existe peut-être des animaux qui sont même plus sociaux que lui, par exemple les abeilles, les fourmis ; mais par contre, ils sont si peu individualistes, que les individus appartenant à ces espèces sont absolument absorbés par ces dernières et comme anéantis dans leur société : ils sont tout pour la collectivité, rien ou presque rien pour eux-mêmes. Il paraît qu’il existe une loi naturelle, conformément à laquelle plus une espèce d’animaux est élevée dans l’échelle des êtres, par son organisation plus complète, plus elle laisse de latitude, de liberté et d’individualité à chacun. Les animaux féroces, qui occupent incontestablement le rang le plus élevé, sont individualistes au suprême degré.

L’homme, animal féroce par excellence, est le plus individualiste de tous. Mais en même temps, et c’est un de ses traits distinctifs, il est éminemment, instinctivement et fatalement socialiste. C’est tellement vrai, que son intelligence même qui le rend si supérieur à tous les êtres vivants et qui le constitue en quelque sorte le maître de tous, ne peut se développer et arriver à la conscience d’elle-même qu’en société et par le concours de la collectivité tout entière.

Et en effet, nous savons bien qu’il est impossible de penser sans paroles ; en dehors ou avant la parole, il peut y avoir sans doute des représentations ou des images des choses, mais il n’y a point de pensées. La pensée naît et ne se développe qu’avec la parole. Penser c’est donc parler mentalement en soi-même. Mais toute conversation suppose au moins deux personnes, l’une c’est vous ; qui est l’autre ? C’est tout le monde humain que vous connaissez.

L’homme, en tant qu’individu animal, comme les animaux de toutes les autres espèces, a de prime abord et dès qu’il commence à respirer, le sentiment immédiat de son existence individuelle ; mais il n’acquiert la conscience réfléchie de lui-même, conscience qui constitue proprement sa personnalité, qu’au moyen de l’intelligence, et par conséquent seulement dans la société. Votre personnalité la plus intime, la conscience que vous avez de vous-même dans votre for intérieur, n’est en quelque sorte que le reflet de votre propre image, répercuté et à vous renvoyé comme par autant de miroirs, par la conscience tant collective qu’individuelle de tous les êtres humains qui composent votre monde social. Chaque homme que vous connaissez et avec lequel vous vous trouvez en rapports, soit directs soit indirects, détermine, plus ou moins, votre être le plus intime, contribue à vous faire ce que vous êtes, à constituer votre personnalité. Par conséquent, si vous êtes entouré d’esclaves, fussiez-vous leur maître, vous n’en êtes pas moins un esclave, la conscience des esclaves ne pouvant vous renvoyer que votre image avilie. La bêtise de tout le monde vous abêtit, tandis que l’intelligence de tous vous illumine, vous élève ; les vices de votre milieu social sont vos vices, et vous ne sauriez être un homme réellement libre, si vous n’êtes entouré d’hommes également libres, l’existence d’un seul esclave suffisant pour amoindrir votre liberté. Dans l’immortelle déclaration des droits de l’homme, faite par la Convention nationale, nous trouvons clairement exprimée cette vérité sublime que l’esclavage d’un seul être humain est l’esclavage de tous.

Elle contient toute la morale humaine, précisément ce que nous avons appelé la morale absolue, absolue sans doute par rapport à l’humanité seulement, non par rapport au reste des êtres, ni encore moins par rapport à la totalité infinie des mondes, à nous éternellement inconnue. Nous la retrouvons en germe, plus ou moins, dans tous les systèmes de morale qui se sont produits dans l’histoire et dont elle fut en quelque sorte comme la lumière latente, lumière qui ne s’y est manifestée d’ailleurs, le plus souvent, que par des reflets aussi incertains qu’imparfaits. Tout ce que nous voyons d’absolument vrai, c’est-à-dire d’humain, n’est dû qu’à elle seule. Et comment en serait-il autrement, puisque tous les systèmes de morale qui se sont successivement développés, dans le passé, aussi bien que tous les autres développements de l’homme dans l’histoire, y compris les développements théologiques et métaphysiques, n’ont jamais eu d’autre source que la nature humaine, n’en ont été que les manifestations plus ou moins imparfaites. Mais cette loi morale que nous appelons absolue, qu’est-elle, sinon l’expression la plus pure, la plus complète, la plus adéquate, comme diraient les métaphysiciens, de cette même nature humaine, essentiellement socialiste et individualiste à la fois.

Le défaut principal des systèmes de morale enseignés dans le passé, c’est d’avoir été ou exclusivement socialiste ou exclusivement individualiste. Ainsi la morale civique, telle qu’elle nous a été transmise par les Grecs et les Romains, fut une morale exclusivement socialiste, dans ce sens qu’elle sacrifia toujours l’individualité à la collectivité. Sans parler des myriades des esclaves qui constituèrent toute la base de la civilisation antique, ne comptant eux-mêmes que comme des choses, l’individualité [du] citoyen grec ou romain lui-même fut toujours patriotiquement immolée au profit de la collectivité constituée en Etat. Ainsi lorsque les citoyens, fatigués de cette immolation permanente, se refusèrent au sacrifice, les républiques grecques d’abord, puis romaines, s’écroulèrent. Le réveil de l’individualisme causa la mort de l’antiquité.

Il trouva sa plus pure et sa complète expression dans les religions monothéistes, dans le judaïsme, dans le mahométisme et dans le christianisme surtout. Le Jéhovah des juifs s’adresse encore à la collectivité, au moins sous certains rapports, puisqu’il a un peuple élu, quoiqu’il contienne déjà tous les germes de la morale exclusivement individualiste.

Il devait en être ainsi : les dieux de l’antiquité grecque et romaine ne furent, en dernière analyse, que les symboles, les représentants suprêmes de la collectivité divisée, de l’Etat. En les adorant, on adorait l’Etat, et toute la morale qui fut enseignée en leur nom ne put par conséquent avoir d’autre objet que le salut, la grandeur et la gloire de l’Etat.

Le dieu des juifs, despote jaloux, égoïste et vaniteux s’il en fut, se garda bien non d’identifier, mais seulement de mêler sa terrible personne avec la collectivité de son peuple élu, élu pour lui servir de marche-pied de prédilection tout au plus, mais non pour oser s’élever jusqu’à lui. Entre lui et son peuple, il y eut toujours un abîme. D’ailleurs, n’admettant d’autre objet d’adoration que lui-même, il ne pouvait souffrir le culte de l’Etat. Adoré, n’a-t-il jamais exigé des juifs, tant collectivement qu’individuellement, que des sacrifices pour lui-même, jamais pour leur collectivité ou pour la grandeur et la gloire de l’Etat ?

Au reste, les commandements de Jéhovah, tels qu’ils nous sont transmis par le Décalogue, ne s’adressent presque exclusivement qu’à l’individu : ne font exception que ceux d’entre eux dont l’exécution dépassant les forces d’un individu, exigerait le concours de tous : par exemple, l’ordre si singulièrement humain qui enjoignit aux juifs d’extirper jusqu’au dernier, les femmes et les enfants y compris, tous les païens qu’ils trouveraient sur la terre promise, ordre vraiment digne du Père de notre sainte Trinité chrétienne qui se distingue, comme on sait, par son amour exubérant pour cette pauvre espèce humaine.

Tous les autres commandements ne s’adressent qu’à l’individu : tu ne tueras pas (excepté les cas très fréquents où je l’ordonnerai moi-même, aurait-il dû ajouter) ; tu ne voleras ni la propriété ni la femme d’autrui (considérée en quelque sorte aussi comme une propriété) ; tu respecteras tes parents. Mais surtout tu m’adoreras, moi, le dieu jaloux, égoïste, vaniteux et terrible, et si tu ne veux encourir ma colère, tu chanteras mes louanges et t’aplatiras éternellement devant moi.

Dans le mahométisme il n’y a pas même l’ombre du collectivisme national et restreint qui domine dans les religions antiques et dont on retrouve encore quelques faibles restes jusque dans le culte judaïque. Le Coran ne connaît point de peuple élu ; tous les croyants, à quelque nation ou quelque communauté qu’ils appartiennent, sont individuellement, non collectivement, les élus de Dieu. Aussi les califes, successeurs de Mahomet, ne s’appelèrent-ils jamais autrement que les chefs des croyants.

Mais nulle religion ne poussa aussi loin le culte de l’individualisme que la religion chrétienne. Devant les menaces de l’enfer et les promesses absolument individuelles du paradis, accompagnées de cette terrible déclaration que sur beaucoup d’appelés il n’y aura que très peu d’élus, ce fut un désarroi, un sauve-qui-peut général ; une sorte de course au clocher où chacun n’était stimulé que par une préoccupation unique, celle de sauver sa pauvre petite âme. On conçoit qu’une telle religion ait pu et dû donner le coup de grâce à la civilisation antique, fondée exclusivement sur le culte de la collectivité, de la patrie, de l’Etat et en dissoudre toutes les organisations à une époque surtout où elle se mourait déjà de vieillesse. L’individualisme est un si puissant dissolvant ! Nous en voyons la preuve dans le monde bourgeois actuel.

A notre sens, c’est-à-dire au point de vue de la morale humaine, toutes les religions monothéistes, mais surtout la religion chrétienne, comme la plus complète et la plus conséquente de toutes, sont foncièrement, essentiellement, principalement immorales : en créant leur Dieu, elles ont proclamé la déchéance de tous les hommes, dont elles n’admirent la solidarité que dans le péché ; et en posant le principe du salut exclusivement individuel, elles ont renié et détruit, autant qu’il était en leur puissance de le faire, la collectivité humaine, c’est-à-dire le principe même de l’humanité.

N’est-il pas étrange qu’on ait attribué au christianisme l’honneur d’avoir créé l’idée de l’humanité, dont il fut au contraire la négation la plus complète et la plus absolue. Toutefois, sous un rapport il put revendiquer cet honneur, mais seulement sous un seul : il y a contribué d’une manière négative, en coopérant puissamment à la destruction des collectivités restreintes et partielles de l’antiquité, en hâtant la décadence naturelle des patries et des cités qui, s’étant divinisées dans leurs dieux, formaient un obstacle à la constitution de l’humanité ; mais il est absolument faux de dire que le christianisme ait en jamais la pensée de constituer cette dernière, ou qu’il ait seulement compris, ni même pressenti, ce que nous appelons aujourd’hui la solidarité des hommes, l’humanité c’est une idée toute moderne, entrevue par la renaissance, mais conçue et énoncée d’une manière claire et précise seulement au XVIIIe siècle.

Le christianisme n’a absolument rien à faire avec l’humanité, par cette simple raison qu’il a pour objet unique la divinité, mais l’une exclut l’autre. L’idée de l’humanité repose sur la solidarité fatale, naturelle de tous les hommes entre eux. Mais le christianisme, avons-nous dit, ne reconnaît cette solidarité que dans le péché, et la repousse absolument dans le salut, dans le règne de ce Dieu qui sur beaucoup d’appelés ne fait grâce qu’à très peu d’élus, et qui dans sa justice adorable, poussé sans doute par cet amour infini qui le distingue, avant même que les hommes fussent nés sur cette terre, en avait condamné l’immense majorité aux souffrances éternelles de l’enfer, et cela pour les punir d’un péché commis non par eux-mêmes mais par leurs premiers ancêtres, qui d’ailleurs furent bien forcés de le commettre pour en éviter un plus terrible encore, celui d’infliger un démenti à la prescience divine.

Telle est la logique divine et la base de toute la morale chrétienne. Qu’ont-elles à faire avec la logique et la morale humaines ?

C’est en vain qu’on s’efforcerait de nous prouver que le christianisme reconnaît bien la solidarité des hommes, en nous citant des paroles de l’Evangile qui semblent prédire l’avènement d’un jour où il n’y aura plus qu’un seul berger et un seul troupeau ; ou en nous montrant l’Eglise catholique romaine, tendant incessamment à la réalisation de ce but par la soumission du monde entier au gouvernement du pape. La transformation de l’humanité tout entière en troupeau, ainsi que la réalisation, heureusement impossible, de cette monarchie universelle et divine n’ont absolument rien à faire avec le principe de la solidarité humaine, qui seul constitue ce que nous appelons l’humanité, Il n’y a pas même l’ombre de cette solidarité dans la société telle que les chrétiens la rêvent et dans laquelle on n’est [rien] par la grâce des hommes, tout par la grâce de Dieu, véritable troupeau de moutons désagrégés, et qui n’ont et ne doivent avoir aucuns rapports immédiats et naturels entre eux, au point qu’il leur est même interdit de s’unir pour la reproduction de l’espèce, sans la permission ou la bénédiction de leur berger, le prêtre seul ayant le droit de les marier au nom de ce dieu qui est l’unique trait d’union légitime entre eux : séparés en dehors de lui, les chrétiens ne s’unissent et ne peuvent s’unir qu’en lui. En dehors de cette sanction divine, tous les rapports humains, même les liens de famille, participent à la malédiction générale qui frappe la création, sont réprouvés : la tendresse des parents, des époux, des enfants, l’amitié fondée sur la sympathie et sur l’estime réciproques, l’amour et le respect des hommes, la passion du vrai, du juste et du bien, celle de la liberté, et la plus grande de toutes, celle qui implique toutes les autres, la passion de l’humanité, - tout cela est maudit et ne saurait être réhabilité que par la grâce de Dieu. Tous les rapports d’hommes à hommes doivent être sanctifiés par l’intervention divine ; mais cette intervention les dénature, les démoralise, les détruit. Le divin tue l’humain et tout le culte chrétien ne consiste proprement que dans cette immolation perpétuelle de l’humanité en honneur de la divinité.

Qu’on n’objecte pas que le christianisme ordonne aux enfants d’aimer leurs parents, aux parents d’aimer leurs enfants, aux époux de s’affectionner mutuellement. Oui, mais il leur commande et ne leur permet de les aimer non immédiatement, non naturellement et pour eux-mêmes, mais seulement en Dieu et pour l’amour de Dieu ; il n’admet tous ces rapports naturels qu’à condition que Dieu s’y trouve en tiers, et ce terrible tiers tue les conjoints. L’amour divin anéantit l’amour humain. Le christianisme nous ordonne, il est vrai, d’aimer notre prochain autant que nous-mêmes, mais il nous ordonne en même temps d’aimer Dieu plus que nous-mêmes et par conséquent aussi plus que le prochain, c’est-à-dire de lui sacrifier le prochain pour le salut de nous-mêmes, car à la fin des comptes le chrétien n’adore Dieu que pour le salut de son âme.

Dieu étant donné, tout cela est rigoureusement conséquent : Dieu est l’infini, l’absolu, l’éternel, le tout-puissant ; l’homme est le fini, l’impuissant. En comparaison de Dieu, sous tous les rapports, il n’est rien. Le divin seul est juste, vrai, beau et bon, et tout ce qui est humain dans l’homme doit être par là même déclaré faux, inique, détestable et misérable. Le contact de la divinité avec cette pauvre humanité doit donc nécessairement dévorer, consommer, anéantir tout ce qui reste d’humain dans les hommes.

Mais aussi l’intervention divine dans les affaires humaines n’a-t-elle jamais manqué de produire des effets excessivement désastreux. Elle a perverti tous les rapports des hommes entre eux et remplacé leur solidarité naturelle par la pratique hypocrite et malsaine des communautés religieuses, où, sous les dehors de la charité, chacun ne songe qu’au salut de son âme, faisant ainsi, sous le prétexte de l’amour divin, de l’égoïsme humain excessivement raffiné, plein de tendresse pour lui-même et d’indifférence, de malveillance, voire même de cruauté pour le prochain. Cela explique l’alliance intime qui a toujours existé entre le bourreau et le prêtre, alliance franchement avouée par le célèbre champion de l’ultramontanisme, M. Joseph de Maistre, dont la plume éloquente, après avoir divinisé le pape, n’a pas manqué de réhabiliter le bourreau ; - l’un étant, en effet, le complément nécessaire de l’autre.

Mais ce n’est pas dans la seule Eglise catholique qu’existe et se produit cette tendresse excessive pour le bourreau. Les ministres sincèrement religieux et croyants des différents cultes protestants, n’ont-ils pas unanimement protesté de nos jours contre l’abolition de la peine de mort, tant il est vrai que l’amour divin tue dans les cœurs qui en sont pénétrés, l’amour des hommes ; tant il est vrai aussi que tous les cultes religieux en général, mais parmi eux le christianisme surtout, n’ont jamais eu d’autre objet que de sacrifier des hommes à leurs dieux. Et parmi toutes les divinités dont nous parle l’histoire, en est-il une seule qui ait fait verser tant de larmes et de sang que ce bon Dieu des chrétiens ou qui ait perverti au même point les intelligences, les cœurs et tous les rapports des hommes entre eux ?

Sous cette influence malsaine, l’esprit s’éclipsait et la recherche ardente de la vérité se transformait en un culte complaisant du mensonge ; la dignité humaine s’avilissait, l’honnêteté devenait traître, la bonté cruelle, la justice inique et le respect humain se transformait en un mépris arrogant pour les hommes ; l’instinct de la liberté aboutissait à l’établissement du servage, et celui de l’égalité à la sanction des privilèges les plus monstrueux. La charité, devenant délatrice et persécutrice, ordonnait le massacre des hérétiques et les orgies sanglantes de l’Inquisition ; l’homme religieux s’appela jésuite, mômier ou piétiste - renonçant à l’humanité il visa à la sainteté - et le saint sous les dehors d’une humilité plus ou moins hypocrite et de la charité, cacha l’orgueil et l’égoïsme immense d’un Moi humain absolument isolé et qui s’adore lui-même dans son Dieu. Car il ne faut pas s’y tromper ; ce que l’homme religieux cherche surtout et ce qu’il croit trouver dans la divinité qu’il adore, c’est encore lui-même, mais glorifié, investi de la toute-puissance et immortalisé. Aussi y a-t-il puisé trop souvent des prétextes et des instruments pour asservir et pour exploiter le monde humain.

Voilà donc le dernier mot du culte chrétien ; c’est l’exaltation de l’égoïsme, qui, rompant toute solidarité sociale, s’adore lui-même dans son Dieu et s’impose à la masse ignorante des hommes au nom de ce Dieu, c’est-à-dire au nom de son Moi humain, sciemment ou inconsciemment exalté et divinisé par lui-même. C’est pourquoi aussi les hommes religieux sont ordinairement si féroces : en défendant leur Dieu, ils prennent part pour leur égoïsme, pour leur orgueil et pour leur vanité.

De tout cela il résulte que le christianisme est la négation la plus décisive et la plus complète de toute solidarité entre les hommes, c’est-à-dire de la société, et par conséquent aussi de la morale, puisqu’en dehors de la société, il ne peut y avoir de morale, il ne reste que les rapports religieux de l’homme isolé avec son Dieu, c’est-à-dire avec lui-même.

Les métaphysiciens modernes, à partir du XVIIe siècle, ont essayé de rétablir la morale, en la fondant non sur Dieu, mais sur l’homme. Par malheur, obéissant aux tendances de leur siècle, ils avaient pris pour point de départ non l’homme social, vivant et réel, qui est le double produit de la nature et de la société, mais le Moi abstrait de l’individu, en dehors de tous ses liens naturels et sociaux, celui même que divinisa l’égoïsme chrétien, et que toutes les Eglises, tant catholique que protestantes, adorent comme leur Dieu.

Comment est né le Dieu unique des monothéistes ? Par l’élimination nécessaire de tous les êtres réels et vivants.

Pour expliquer ce que nous entendons par là, il devient nécessaire de dire quelques mots sur la religion. Nous voudrions bien ne pas en parler du tout, mais par le temps qui court il devient impossible de traiter les questions politiques et sociales sans toucher à la question religieuse.

C’est bien à tort qu’on a prétendu que le sentiment religieux n’est propre qu’aux hommes ; on en retrouve parfaitement tous les éléments fondamentaux dans le monde animal, et parmi ces éléments le principal, c’est la peur. « La crainte de Dieu », disent les théologiens, « est le commencement de la sagesse. » Eh bien, cette crainte ne se retrouve-t-elle pas, excessivement développée, dans les bêtes, et tous les animaux ne sont-ils pas constamment effarouchés. Tous éprouvent une terreur instinctive vis-à-vis de la toute-puissante nature qui les produit, les élève, les nourrit, il est vrai, mais qui en même temps les écrase, les enveloppe de toutes parts, en menaçant leur existence à chaque heure et qui finit toujours par les tuer.

Comme les animaux de toutes les autres espèces n’ont pas cette puissance d’abstraction et de généralisation dont l’homme seul est doué, ils ne se représentent pas cette totalité des êtres que nous appelons la nature, mais ils la sentent et ils en ont peur. C’est là le vrai commencement du sentiment religieux.

L’adoration même ne manque pas. Sans parler du tressaillement d’allégresse qu’éprouvent tous les êtres vivants au lever du soleil, ni de leurs gémissements à l’approche d’une de ces terribles catastrophes naturelles qui les détruisent par milliers, - on n’a qu’à considérer, par exemple, l’attitude du chien en présence de son maître. N’est-ce pas là tout à fait celle de l’homme vis-à-vis de son Dieu ?

L’homme aussi n’a pas commencé par la généralisation des phénomènes naturels, et il n’est arrivé à la conception de la nature comme être unique, qu’après bien des siècles de développement social. L’homme primitif, le sauvage, peu différent du gorille, partagea sans doute très longtemps toutes les sensations et les représentations instinctives du gorille ; ce ne fut que très à la longue qu’il commença à en faire l’objet de ses réflexions, d’abord nécessairement enfantines, à leur donner un nom, et par là même à les fixer dans son esprit naissant.

Ce fut ainsi que le sentiment religieux qu’il avait en commun avec les animaux des autres espèces prit corps, devint en lui une représentation permanente et comme le commencement d’une idée, celle de l’existence occulte d’un être supérieur et beaucoup plus puissant que lui et généralement très hostile et très malfaisant, de l’être qui lui fait peur, en un mot, de son Dieu. Tel fut le premier Dieu, tellement rudimentaire, il est vrai, que le sauvage qui le cherche partout pour le conjurer, crut le trouver parfois dans un morceau de bois, dans un torchon, un os ou une pierre : ce fut l’époque du fétichisme dont nous retrouvons encore aujourd’hui des vestiges dans le catholicisme.

Il fallut, sans doute, des siècles encore pour que l’homme sauvage passât du culte des fétiches inanimés à celui des fétiches vivants, à celui des différents animaux et en dernier lieu à celui des sorciers. Il y arrive par une longue série d’expériences et par le procédé de l’élimination : ne trouvant pas la puissance redoutable qu’il voulait conjurer dans les fétiches, il la cherche dans l’homme-Dieu, le sorcier.

Plus tard et toujours par ce même procédé d’élimination et en faisant abstraction du sorcier, dont l’expérience lui avait enfin démontré l’impuissance, l’homme sauvage adora tour à tour les phénomènes les plus grandioses et les plus terribles de la nature : la tempête, le tonnerre, le vent et continuant ainsi, d’élimination en élimination, il monta enfin au culte du soleil et des planètes. Il paraît que l’honneur d’avoir créé ce culte appartient aux peuples pasteurs.

C’était déjà un très grand progrès. Plus la divinité, c’est-à-dire la puissance qui fait peur, s’éloignait de l’homme et plus elle paraissait respectable et grandiose. Il n’y avait plus qu’un seul grand pas à faire, pour l’établissement définitif du monde religieux, ce fut d’arriver à l’adoration d’une divinité invisible.

Jusqu’à ce salto mortale de l’adoration du visible à l’adoration de l’invisible, les animaux des autres espèces avaient pu, à la rigueur, accompagner leur frère cadet, l’homme, dans toutes ses expériences théologiques. Car eux aussi adorent à leur manière tous les phénomènes de la nature. Nous ne savons pas ce qu’ils peuvent éprouver pour les autres planètes ; toutefois, nous sommes certains que la lune et surtout le soleil exercent sur eux une influence très sensible. Mais la divinité invisible n’a pu avoir été inventée que par l’homme.

Mais l’homme lui-même, par quel procédé a-t-il pu découvrir cet être invisible, dont aucun de ses sens, pas même sa vue n’ont pu l’aider à constater la réelle existence, et au moyen de quel