Lectures

Mardi 28 décembre 2010 2 28 /12 /Déc /2010 22:31

POURQUOI JE SUIS SI SAGE

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Le bonheur de mon existence - sa singularité peut-être - tient tout à sa fatalité : pour employer une formule sibylline : en moi mon père est mort, mais ma mère vit et devient vieille. Il y a là dans mes origines - je viens à la fois du plus haut et du plus bas échelon de la vie, je suis un décadent et un premier terme - un dualisme qui peut seul expliquer, si quelque chose en est capable, cette neutralité qui me distingue peut-être, cette absence de parti pris dans la position que j'adopte par rapport au problème général de la vie. J'ai pour flairer les symptômes d'essor et les symptômes de décadence une muqueuse plus sensible que jamais homme n'en posséda ; c'est moi le maître par excellence en ces matières, - je les connais, je les incarne toutes deux. Mon père mourut à trente-six ans ; il était tendre, aimable et morbide, comme un être fait pour passer... un souvenir bienveillant de la vie plutôt que l'existence même. L'année où sa vie déclina la mienne suivit la même pente : dans ma trente-sixième année ma vitalité toucha son étiage... j'existais encore, mais sans voir à trois pas devant moi. J'abandonnai alors mes cours de Bâle - c'était en l879 - je vécus tout l'été à Saint-Moritz semblable à - une ombre, et l'hiver suivant, le plus pauvre en soleil de toute mon existence, à Naumburg : là j'étais devenu l'ombre même. J'avais atteint mon minimum : Le Promeneur et son Ombre naquit de ce temps-là. Et, sans conteste, en matière d'ombre, j'étais alors compétent... L'hiver suivant, mon premier à Gênes, un adoucissement et une spiritualisation que suffit presque à expliquer une extrême pauvreté du sang et des muscles donnèrent naissance à Aurore. La parfaite sérénité, la gaieté, voire l'exubérance de l'esprit que reflète cette Oeuvre s'accordent chez moi non seulement avec la pire anémie physique, mais même avec l'excès de la douleur. Au milieu des tortures provoquées par un mal de tête qui dura trois jours sans répit,- accompagné de vomissements de bile, je conservais pour la dialectique une lucidité parfaite et j'approfondissais posément des problèmes pour lesquels, en période normale, je manque de finesse, de sang-froid et des vertus de l'alpiniste. Mes lecteurs savent peut-être à quel point je considère la dialectique comme un symptôme de décadence, par exemple dans le cas le plus célèbre celui de Socrate. J'ai toujours ignoré les troubles morbides de l'intellect, même la stupeur de la fièvre ; il a fallu les livres savants pour m'apprendre leur nature et leur fréquence. Mon sang coule lentement. Jamais personne n'a pu me trouver de fièvre. Un médecin, qui m'avait traité assez longtemps comme un nerveux, finit par me dire : « Non ! Vos nerfs ne sont pas en cause ; c'est moi qui suis un nerveux ! » Décidément, je dois donc avoir quelque dégénérescence locale impossible à diagnostiquer ; il ne s'agit pas d'une maladie organique de l'estomac, bien que je souffre cruellement et constamment, par suite de mon épuisement général, d'une extrême faiblesse du système gastrique. Mes maux d'yeux qui m'amènent parfois au bord de la cécité ne sont eux-mêmes qu'un effet, non une cause : quand ma vitalité augmente ma vue s'améliore elle aussi. Une longue, trop longue série d'années équivaut pour moi à la guérison ; elle marque malheureusement aussi un recul, une nouvelle descente et la périodicité d'une sortie de décadence. Est-il besoin, après tout cela, de dire que j'ai l'expérience des problèmes de la décadence ? Je les ai épelés de A jusqu'à Z et de Z jusqu'à A. Mon doigté de filigraniste, mes antennes de penseur, mon instinct de la nuance, ma divination de psychologue et tout ce qui me caractérise c'est seulement à cette époque que je l'ai acquis ; c'est le vrai présent de cette période où tout en moi devint plus subtil, l'observation comme tous ses organes. Observer en malade des concepts plus sains, des valeurs plus saines, puis, inversement, du haut d'une vie riche, surabondante et sûre d'elle, plonger des regards dans le travail secret de l'instinct de la décadence, voilà la pratique à laquelle je me suis le plus longtemps entraîné, voilà ce qui fait mon expérience particulière, et en quoi je suis passé maître, s'il est matière où je le sois. Maintenant je sais l'art de renverser les perspectives, j'ai le tour de main qu'il demande première raison pour laquelle je suis peut-être, le seul à pouvoir opérer une « Transmutation générale des Valeurs ».

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En effet, non seulement je suis un décadent, mais j'en suis encore le contraire. Je l'ai prouvé, c'est un exemple entre bien d'autres, en choisissant toujours le remède approprié à mes malaises, alors que le décadent prend toujours celui qui lui fait du mal. Dans mon ensemble j'étais sain, dans mon individualité, ma différence spécifique, je me montrais décadent. L'énergie que je déployai pour conquérir l'absolue solitude et m'arracher au train habituel de la vie, et la violence que je me fis pour ne plus me laisser soigner, servir et droguer, témoignent de la parfaite sûreté de l'instinct qui me faisait discerner alors ce qu'il me fallait avant tout. Je m'étais pris moi-même en main et me guéris par mes propres moyens : la condition nécessaire au succès dans une crise de ce genre - tout physiologiste en conviendra - C'est qu'on soit sain dans son ensemble. Un être morbide ne saurait guérir, encore moins se guérir lui-même. Pour un être sain, la maladie peut, au contraire, pousser énergiquement à vivre et à vivre plus. C'est à la lumière de ces réflexions que j'envisage maintenant ma longue période de maladie : je découvris en quelque sorte une nouvelle vie, et moi avec ; je goûtai à toutes les bonnes choses, et jusqu'aux plus petites, d'une façon interdite aux autres ; de mon désir de guérir, de ma volonté de vivre je tirai ma philosophie ... Car, qu'on y fasse bien attention ce fut pendant mes années de moindre vitalité que je cessai d'être pessimiste : l'instinct de la conservation m'interdisait une philosophie de la pauvreté et du découragement. Et à quoi reconnaît-on, au fond, la bonne conformation ? Au plaisir que nous procure l'individu bien conformé : à ce qu'il est taillé d'un bois à la fois dur, tendre et parfumé. Il n'aime que ce qui lui fait du bien ; son plaisir et son envie cessent dès qu'il dépasse la limite de ce qu'il lui faut. Si quelque chose lui nuit, il devine le remède ; il fait tourner la mauvaise fortune à son profit ; tout ce qui ne le tue pas le rend plus fort. II fait instinctivement son miel de tout ce qu'il voit, entend et vit ; il est un principe de sélection, il laisse tomber bien des choses. Les hommes, les livres, les paysages ne l'empêchent pas de rester toujours en sa propre société : il honore en choisissant, en acceptant, en faisant confiance. Il ne réagit aux excitations de tout ordre qu'avec cette lenteur qu'il tient de ses disciplines : une longue circonspection et une fierté voulue. Il ne croit ni à la « malchance » ni à la « faute » ; il sait venir à bout de lui-même et des autres, il sait oublier, il est assez fort pour obliger tout à tourner à son profit. Décidément, je suis bien le contraire d'un décadent car c'est mon portrait que je viens de faire.

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Cette dualité d'expériences, cette aisance a accéder dans des mondes en apparence opposés se retrouve dans tous les aspects de ma nature ; je suis mon propre sosie, j'ai une « seconde » vue pour doubler la première. Peut-être en ai-je aussi une troisième... Mes origines suffiraient déjà à me permettre de voir plus loin que les perspectives purement locales ou nationales, je n'éprouve aucune difficulté à être un « bon Européen ». D'autre part, je suis peut-être plus allemand que ne sauraient encore l'être ceux d'aujourd'hui, simples Allemands de l'Empire, moi qui suis le dernier Allemand antipolitique. Et pourtant mes aïeux étaient des gentilshommes polonais : ils m'ont laissé bien des instincts de race, qui sait ? peut-être même le liberum veto. On m'a si souvent en voyage, et je parle de Polonais, adressé la parole en polonais, on me prend si rarement Allemand que, quand j'y songe, il me semble presque que je ne suis que moucheté de germanisme. Pourtant ma mère, Francisca Oehler, est sans conteste très allemande, de même qu'Erdmuthe Krause, ma grand-mère paternelle. Cette dernière passa toute sa jeunesse au sein du bon vieux Weimar où elle ne fut pas sans fréquenter le cercle de Goethe. Son frère, le professeur Krause, théologien de Königsberg, fut appelé à Weimar comme surintendant général après la mort de Herder. Et il ne serait pas impossible que leur mère. ma bisaïeule, figurât sous le nom de « Muthgen » dans les tablettes du jeune Goethe. Elle épousa en secondes noces le surintendant Nietzsche d'Eilenbourg ; ce fut en l813, l'année de la grande guerre, le l0 octobre, jour où Napoléon fit son entrée à Eilenbourg, escorté de son état-major, qu'elle mit son enfant au monde. Saxonne, elle adora toujours Napoléon ; il se pourrait que même aujourd'hui je conserve encore ce culte. Mon père, né en l813, mourut en l849. Avant de devenir, près de Lützen, le pasteur de la commune de Röcken, il avait passé quelques années au château d'Altenbourg comme précepteur des quatre princesses qui sont devenues la reine de Hanovre, la grande-duchesse Constantin, la grande-duchesse d'Oldenbourg et la princesse Thérèse de Saxe-Altenbourg. Il nourrissait une profonde dévotion à l'endroit du roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV qui lui avait donné son pastorat ; les événements de l848 lui causèrent une peine extrême. Etant né le jour anniversaire de la naissance du roi, je reçus comme de juste moi aussi le prénom des Hohenzollern... On m'appela Frédéric-Guillaume. Le choix de ce nom eut en tout cas un avantage : pendant toute mon enfance mon anniversaire fut un jour de fête. Je considère comme un grand privilège d'avoir eu un pareil père : il me semble même que cette circonstance explique tous les autres privilèges que je possède, sauf la vie et ma faculté de l'approuver toujours sans réserve. Je lui dois surtout de n'avoir besoin d'aucune intention préalable, mais simplement d'une certaine attente pour pénétrer dans un univers de délicatesse et de grandeur ; j'y suis chez moi, ce n'est que là que ma plus secrète passion se sent à l'aise. J'ai failli payer de ma vie ce privilège. Ce n'eût pas été un mauvais marché. Pour pouvoir comprendre la moindre chose à mon Zarathoustra, il faut peut-être se trouver dans les mêmes conditions que moi, un pied au-delà de la vie.

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Je n'ai jamais su l'art de prévenir contre moi, - c'est encore une chose que je dois à mon incroyable père - même quand j'y aurais beaucoup tenu. Quelque peu chrétien que cela paraisse, je ne peux même pas prendre parti contre moi ; on peut tourner et retourner ma vie en tous sens, on n'y découvrira guère qu'une fois les traces du mauvais vouloir de quelqu'un ; par contre, on en trouvera un peu trop de bon vouloir... Toutes les expériences que j'ai faites, même avec ceux qui en font subir de mauvaises à tout le monde, parlent sans exception à la louange des gens ; il n'est ours que je n'apprivoise ni guignol que je n'assagisse. Durant les sept années où j'ai enseigné le grec dans la classe supérieure du lycée de Bâle je n'ai jamais eu l'occasion d'infliger une punition ; les plus paresseux s'appliquaient chez moi. Je suis toujours à la hauteur de l'imprévu ; il faut que je ne m'attende à rien pour être maître de moi. Quel que soit l'instrument en cause, si désaccordé qu'il puisse être, et que peut l'être seulement l'instrument « homme », il faudrait que je fusse malade pour ne pas arriver à en tirer quelque chose d'écoutable. Et combien de fois n'ai-je pas entendu les « instruments » eux-mêmes dire qu'ils n'avaient jamais joué aussi bien que sous ma main !... Le cas le plus beau fut, peut-être, celui de cet Heinrich von Stein, mort impardonnablement jeune et qui, après en avoir demandé soigneusement la permission, apparut pour trois jours à Sils-Maria, expliquant à qui voulait qu'il n'y venait pas pour l'Engadine. Cet homme excellent qui s'était embourbé dans le marais de Wagner (et celui de Dühring encore !) avec toute l'impétueuse simplicité d'un jeune hobereau prussien fut pendant ces trois jours comme transfigure par un ouragan de liberté, tel un être enfin transporté soudain à sa véritable altitude et auquel les ailes se mettent à pousser. Je ne cessai de lui répéter que c'était le fruit du bon air de ces hauteurs, qu'il en prenait ainsi à chacun et qu'on ne s'élevait pas en vain à 6 000 pieds au-dessus de Bayreuth, mais il ne voulait pas m'en croire... Si pourtant il m'est arrivé d'avoir à subir mainte infamie, petite ou grande, la cause n'en a pas été dans la « volonté » des gens, surtout pas dans la mauvaise ; j'aurais eu bien plutôt à me plaindre au contraire - j'y ai déjà fait allusion - de leur excès de bonne volonté : il n'a pas peu sévi dans ma vie. Mes expériences me donnent surtout le droit de me méfier de ce qu'on appelle les instincts, « désintéressés » et de ce fameux « amour du prochain » qui est toujours prêt à vous venir en aide et de la voix et du geste. Je le considère en soi comme une faiblesse et comme un cas particulier de l'incapacité de résistance aux impulsions ; la pitié ne s'appelle vertu que dans le monde des décadents. Je reproche aux compatissants d'oublier trop facilement la pudeur, le respect, le tact et les distances, à la pitié de sentir trop vite la populace et de ressembler à s'y tromper aux mauvaises manières ; je dis que les mains compatissantes peuvent parfois avoir une action destructrice sur une grande destinée, quand elles viennent farfouiller dans les blessures d'une solitude et le privilège d'une grande faute. Vaincre la pitié c'est, à mon avis, une vertu aristocratique : j'ai raconté, en lui donnant pour titre « La Tentation de Zarathoustra », l'histoire de ce grand cri de détresse qui parvient un beau jour au sage, et la pitié, comme un dernier péché, est déjà près de l'assaillir et de l'arracher à lui-même. Rester maître de soi dans ces situations-là, conserver pure la hauteur de son devoir en face des bas et myopes instincts mis en oeuvre par les actions prétendues « désintéressées », voilà la preuve, la suprême preuve peut-être que doit donner un Zarathoustra, le véritable témoignage de sa force.

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Il est un autre point sur lequel je ne représente que mon père et ne constitue, en quelque sorte, que son prolongement au-delà d'une mort précoce. Comme tous ceux qui n'ont jamais vécu parmi leurs pairs et auxquels l'idée de « représailles » demeure aussi étrangère que celle de « droits égaux », je m'interdis, dans les cas où l'on commet contre moi une sottise, petite ou grande, toute mesure de représailles ou de protection, comme aussi toute défense, toute « justification». Ma façon de riposter consiste à faire suivre la bêtise aussi vite que possible d'une chose intelligente : c'est la seule méthode qui donne des chances de la rattraper. Pour employer une image : j'envoie un pot de confiture à mon adversaire pour le débarrasser de son aigreur... Qu'on me fasse une crasse, je prends toujours « ma revanche », - on peut en être certain : je ne tarde pas à trouver une occasion d'exprimer ma gratitude au « malfaiteur » (au besoin pour son « méfait »), ou à lui demander quelque chose, ce qui oblige parfois plus que de donner... Il me semble aussi que le mot le plus grossier, la lettre la plus injurieuse sont plus honnêtes que le silence, partent d'un meilleur naturel. Ceux qui se taisent manquent presque toujours de finesse et de politesse du coeur ; le silence est une objection, à force d'avaler on s'aigrit le caractère et on se gâte l'estomac. Tous ceux qui se taisent sont des dyspeptiques. Comme on le voit, je ne voudrais pas qu'on sous-estimât l'impertinence ; elle est la forme de beaucoup la plus humaine de la contradiction, et, dans notre époque amollie, l'une de nos premières vertus. Quand on est assez riche pour s'en offrir le luxe c'est même une chance d'avoir tort. Un dieu qui viendrait sur la terre n'y devrait faire que des injustices ; le divin ne serait pas de prendre la punition mais la faute sur ses épaules.

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Si j'ignore le ressentiment, si je sais de quoi il retourne dans cette affaire du ressentiment, qui sait si, en fin de compte, je ne le dois pas surtout à ma longue maladie ! Le problème n'est pas précisément simple : il faut l'avoir vécu dans la force et dans la faiblesse. S'il est vraiment un argument valable contre la faiblesse et la maladie c'est qu'elles rongent le véritable instinct de la guérison, l'instinct de la défense armée. On ne sait plus se dépêtrer de rien, on ne sait venir à bout de rien, on n'arrive plus à rien rejeter. Tout blesse. Hommes et choses vous talonnent de trop près, les événements frappent trop profond, le souvenir est une plaie purulente. La maladie est une sorte de ressentiment. Le malade n'a contre elle qu'un seul grand moyen de salut, ce que j'appelle le fatalisme russe, ce fatalisme sans révolte avec lequel le soldat russe pour qui la campagne devient trop dure finit par se coucher dans la neige. Ne plus rien accepter du tout, ne plus rien prendre, ne plus rien absorber, - n'avoir plus aucune réaction... La grande sagesse de ce fatalisme, qui n'est pas toujours simplement le courage de mourir, mais aussi l'art de sauver la vie dans les circonstances les plus périlleuses, consiste à réduire les échanges du corps, à les ralentir et à lui faire vouloir l'engourdissement hivernal. Quelques pas de plus dans cette voie et on obtient logiquement le fakir qui dort des semaines dans un tombeau... Pour éviter de se gaspiller trop vite en réactions il faut cesser complètement de réagir ; c'est la logique même. Or rien ne vous consume plus vite que le ressentiment. Le dépit, la susceptibilité maladive, l'impuissance à se revancher, l'envie, la soif de la vengeance, autant de toxines, autant de réactions qui sont les pires pour un épuisé ; elles entraînent une usure rapide de la résistance nerveuse et une recrudescence morbide des évacuations nuisibles comme l'épanchement de la bile dans l'estomac. Le ressentiment doit pour le malade être essentiellement tabou, c'est sa maladie elle-même : c'est aussi malheureusement son penchant le plus naturel. Bouddha l'avait compris, le grand physiologiste. Sa « religion » - qu'on ferait mieux d'appeler hygiène pour ne pas la commettre avec d'aussi pitoyables choses que le christianisme faisait dépendre son efficacité de la défaite du ressentiment : libérer l'âme du ressentiment C'est le premier pas vers la guérison. « Ce n'est pas l'inimitié, mais l'amitié qui met un terme à l'inimitié » : voilà la première leçon du Bouddha ; ce n'est pas le langage de la morale, c'est celui de la physiologie. Le ressentiment né de la faiblesse n'est nuisible à nul plus qu'au faible ; dans les autres cas, chez les natures riches, c'est un sentiment superflu : on prouve presque sa richesse en le matant. Pour qui sait avec quel sérieux ma philosophie fait la guerre à tous les sentiments de vengeance et de rancune jusque dans la doctrine du « libre arbitre » - ma lutte contre le christianisme n'en est qu'un épisode - il sera facile de comprendre pourquoi je tiens à mettre en lumière mon attitude personnelle et la sûreté pratique de mon instinct. Dans mes périodes de décadence je me suis défendu ces sentiments comme nuisibles ; dès que la vie me revenait avec assez d'abondance et de fierté je me les interdisais comme inférieurs à moi. Le « fatalisme russe » dont je parlais intervenait chez moi pour m'obliger à me cramponner opiniâtrement à des situations, des endroits, des demeures, des compagnies presque insupportables, une fois qu'elles m'avaient été données par le hasard : c'était mieux que de les changer, que de les sentir modifiables, que de se révolter contre elles... J'en voulais à mort à cette époque à qui me dérangeait dans ce fatalisme, à qui m'arrachait de force à ce sommeil ; c'est qu'en effet il y avait toujours danger de mort. S'accepter comme un Fatum, ne pas se vouloir « autrement », en pareil cas c'est la raison même.

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Il en va autrement de la guerre. Je suis de tempérament guerrier. Attaquer est un de mes instincts. Être ennemi, pouvoir être ennemi suppose peut-être une nature forte, c'est en tout cas une possibilité qu'on trouve chez toutes les natures fortes. Elles ont besoin de résistances, elles en cherchent par conséquent : la passion de l'attaque fait aussi nécessairement partie de la force que le goût de la vengeance et de la rancune font partie de la faiblesse. La femme est rancunière : cela vient de sa faiblesse, tout comme sa sensibilité en face du malheur d'autrui. La force de celui qui attaque peut se mesurer à la qualité de l'ennemi dont il a besoin ; toute croissance se trahit par le choix d'un adversaire puissant, ou d'un problème ardu : car un philosophe belliqueux provoque aussi les problèmes en combat singulier. II ne s'agit pas de vaincre les obstacles d'une façon générale, mais seulement ceux contre lesquels il faut déployer toute sa force, sa souplesse et sa science des armes, ceux qui se présentent à force égale... Ne se battre qu'entre pairs c'est la première condition d'un duel loyal. Si on méprise l'adversaire, on ne peut pas faire la guerre ; si on commande, si on a affaire à plus petit que soi, on ne doit pas. Ma façon de pratiquer la guerre peut se résumer en quatre points. Premièrement : je n'attaque qu'un adversaire victorieux, et au besoin j'attends qu'il le devienne. Secondement : je n'attaque jamais que quand je suis sûr de ne pas trouver d'alliés, quand je suis isolé, seul à me compromettre... Je n'ai jamais fait en public un pas qui ne m'ait compromis c'est mon critérium du bien faire. Troisièmement je n'attaque jamais de personnes, je ne me sers d'elles que comme de loupes pour rendre visibles les calamités publiques latentes et insaisissables. C'est ainsi que j'ai attaqué David Strauss, ou, pour parler plus exactement, le succès d'une oeuvre sénile auprès des Allemands « cultivés » ; c'était pour prendre cette culture en flagrant délit... Et c'est encore ainsi que j'ai attaqué Wagner, ou, pour m'exprimer plus précisément, la mauvaise conscience d'une « civilisation » dont l'instinct faussé confondait le raffinement avec la richesse et le faisandé avec la grandeur. Quatrièmement : je n'attaque qu'en l'absence de tout différend personnel, quand le tournoi ne couronne pas une série de mauvais procédés. Car attaquer est, au contraire, de ma part, une preuve de bienveillance, et de gratitude parfois. En liant mon nom à celui d'une cause ou d'une personne, - pour ou contre, ici c'est tout comme, - je lui fais honneur et je la distingue. Si je combats le christianisme c'est que j'en ai le droit parce qu'il ne m'a jamais causé de désagréments ni de gêne : les chrétiens les plus sérieux m'ont toujours voulu du bien. Et moi-même, ennemi décidé de leur doctrine, je suis bien éloigné pourtant d'en vouloir aux particuliers d'une fatalité que leur imposent des siècles.

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Puis-je oser encore esquisser un dernier trait de ma nature qui n'est pas pour me faciliter le commerce des humains ? Mon instinct de la propreté est d'une sensibilité absolument inquiétante ; je perçois physiquement la proximité d'une âme ; que dis-je, sa proximité ? Son tréfonds, ses « entrailles » mêmes. Je la « flaire »... Cette sensibilité me procure des antennes psychologiques qui me permettent de tâter tous les mystères et de les mettre dans ma main : toute la fange qui se cache au tréfonds de certaines natures, et qui a peut-être sa cause dans une impureté du sang, mais que l'éducation replâtre, je la découvre presque toujours du premier coup. Si je ne me suis pas trompé ces natures que ma propreté ne peut souffrir devinent aussi de leur côté la méfiance que m'inspire mon dégoût : elles n'en sentent pas meilleur. Une absolue limpidité étant essentielle à ma vie, car je péris dans une atmosphère douteuse, j'ai l'habitude de nager, de me baigner et de m'ébrouer constamment dans l'eau ou dans quelque autre élément parfait de transparence et d'éclat. Aussi mes rapports avec les humains mettent-ils ma patience à rude épreuve ! Mon humanité ne consiste pas à sentir à l'unisson de mon prochain, mais à supporter de le sentir... Mon humanité est une victoire constante sur moi-même. - Mais la solitude m'est nécessaire, j'ai besoin de guérir, de revenir à moi, de respirer le grand air léger... Mon Zarathoustra n'est qu'un dithyrambe en l'honneur de la solitude, de la pureté si l'on m'a compris... Je ne dis pas de la pure folie. Pour qui sait voir les couleurs c'est un hymne adamantin. - Mon dégoût pour l'homme, pour la « racaille », a toujours été mon plus grand péril... Veut-on entendre ce que disait Zarathoustra sur la façon dont on se délivre du dégoût ?

« Que m'est-il arrivé ? Que fis-je pour m'affranchir du dégoût ? Qui rajeunit mon Sil ? Quel coup d'aile m'a enlevé jusqu'aux hauteurs où la canaille n'est plus assise au bord des sources ?

« Mon dégoût m'a-t-il de lui-même donné des ailes et le don de deviner les sources cachées ? Il m'a fallu voler à la cime des cimes pour retrouver la source de la joie.

« Oh ! je l'ai bien trouvée, mes frères ! Voyez, sur la cime des cimes coule pour moi la source de la joie ! Il est une vie dans laquelle la canaille ne vient plus boire à mes côtés !

« Tu coules presque trop fort pour moi, source de joie ! Bien souvent tu vides mon verre en essayant de le remplir.

« Il me faut apprendre encore à t'approcher plus modestement : mon coeur s'élance trop fort vers toi :

« Mon coeur, où brûle mon été, court, torride, mélancolique et bienheureux : ah ! que mon coeur d'été désire ta fraîcheur !

« Adieu, tristesses hésitantes de mon printemps ! Adieu, neiges d'un juin perfide. Je suis devenu tout été, je suis midi en. plein été - l'été sur la cime des cimes avec ses ruisseaux froids et sa paix bienheureuse : oh ! venez ici, mes amis, pour que le calme soit encore plus radieux.

« Car c'est ici notre altitude, car c'est ici notre patrie : nous sommes trop haut, la pente est trop raide pour les impurs et pour leur soif.


« Mais vous, mes amis, jetez vos yeux purs dans la fontaine de ma joie ! Vous ne sauriez troubler ses ondes. Sa pureté vous sourira.

« C'est sur l'arbre de l'Avenir que nous allons bâtir notre aire ; aux aigles de nous apporter, à nous qui sommes les solitaires, la nourriture dans leur bec !

« Non, nous ne mangerons pas des viandes que les impurs puissent souiller ! Car ils croiraient bouffer du feu et ils s'y brûleraient la gueule.

« Nous n'avons pas de place ici pour les impurs et pour leur race. Notre bonheur serait pour leur corps comme une caverne de glace, notre bonheur gèlerait leurs esprits.

« Et nous vivrons aux dépens d'eux comme les vents de la tempête, voisins des aigles, voisins des neiges, voisins de palier du soleil : voilà la vraie vie du grand vent.

« Et c'est pareil à ce grand vent que je viendrai souffler sur eux ; mon esprit coupera le souffle à leur esprit : ainsi le veut mon avenir.

« En vérité, je vous le dis, Zarathoustra est un grand vent pour les bas-fonds : et voici le conseil qu'il donne à ceux qui voudraient le combattre, à tout ce qui crache et vomit Gardez-vous de jamais cracher contre le vent.»

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Lundi 27 décembre 2010 1 27 /12 /Déc /2010 22:28

PRÉFACE

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En prévision du devoir qui va m'obliger bientôt à soumettre l'humanité à la plus dure exigence qu'on lui ait jamais imposée il me semble indispensable de dire ici qui je suis. On aurait bien de quoi le savoir, car j'ai toujours présenté mes titres d'identité. Mais la grandeur de ma tâche et la petitesse de mes contemporains ont créé une disproportion qui les a empêchés de m'entendre et même de m'entrevoir. Je vais vivant sur le crédit que je m'accorde, et peut-être mon existence n'est-elle elle-même qu'un préjugé ?... Je n'ai qu'à parler au premier « lettré » venu qui passe par la Haute-Engadine pour me convaincre que je n'existe-pas... Dans ces conditions j'ai un devoir, contre lequel se révoltent au fond mes habitudes et, plus encore, la fierté de mes instincts, celui de dire écoutez-moi, car je suis un tel. Et n'allez surtout pas confondre.

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Je ne suis nullement, par exemple, un croquemitaine, un monstre moral, - je suis même, de par nature, à l'antipode du genre d'hommes qu'on a vénérés jusqu'ici comme vertueux. Il me semble, entre nous, que c'est justement ce qui me fait honneur. Je suis un disciple du philosophe Dionysos ; j'aimerais mieux, à la rigueur, être un satyre qu'être un saint. Mais on n'a qu'à lire cet écrit. Peut-être ai-je réussi à y exprimer cette opposition de façon sereine et philanthropique, peut-être n'a-t-il pas d'autre but. « Améliorer » l'humanité serait la dernière des choses que j'irais jamais promettre. Je n'érige pas de nouvelles « idoles » ; que les anciennes apprennent d'abord ce qu'il en coûte d'avoir des pieds d'argile. Les renverser (et j'appelle idole tout idéal), voilà bien plutôt mon affaire. On a dépouillé la réalité de sa valeur, de son sens et de sa véracité en forgeant un monde idéal à coups de mensonge... Le « monde de la vérité » et le « monde de l'apparence »... je les appelle en bon allemand le monde du mensonge et la réalité... L'idéal n'a cessé de mentir en jetant l'anathème sur la réalité, et l'humanité elle-même, pénétrée de ce mensonge jusqu'aux moelles s'en est trouvée faussée et falsifiée dans ses plus profonds instincts, elle en est allée jusqu'à adorer les valeurs opposées aux seules qui lui eussent garanti la prospérité, l'avenir, le droit suprême au lendemain.

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Qui sait respirer l'air de mes écrits sait que c'est l'air des altitudes, un souffle rude. Il faut être bien fait pour lui si on ne veut pas y prendre froid. La glace est proche, la solitude formidable - mais que tout est calme dans la lumière ! Comme on respire librement ! que l'on sent de choses au-dessous de soi ! Philosopher, comme je l'ai toujours entendu et pratiqué jusqu'ici, c'est vivre volontairement sur la glace et les cimes, à la recherche de tout ce qui est surprise et problème dans la vie, de tout ce qui, jusqu'à présent, avait été tenu au ban par la morale. L'expérience que m'ont donnée mes longues pérégrinations dans ces domaines interdits m'a appris à considérer autrement qu'on ne le souhaiterait les raisons qui ont poussé jusqu'à nos jours à moraliser et idéaliser : j'ai vu s'éclairer l'histoire secrète des philosophes et la psychologie de leurs grands noms. Combien un esprit supporte-t-il de vérité, combien en ose-t-il ? Voilà le critérium qui m'a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs. L'erreur (la foi dans l'idéal), l'erreur n'est pas un aveuglement, l'erreur est une lâcheté. Toute conquête, tout progrès de la-connaissance est un fruit du courage, de la sévérité pour soi-même, de la propreté envers soi... Je ne réfute pas les idéals, je me contente de mettre des gants quand je les approche... Nitimur in vetitum [nous luttons pour l'interdit] : c'est sous ce signe que ma philosophie vaincra un jour car jusqu'à présent on n'a jamais interdit systématiquement, que la vérité.

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Parmi mes écrits, mon Zarathoustra occupe une place à part. J'ai fait en lui à l'humanité le plus grand présent qu'elle ait jamais reçu. Ce livre, dont la voix porte au-delà des millénaires, n'est pas seulement le plus haut qui soit, le vrai livre des altitudes, celui qui laisse la chose humaine à un abîme au-dessous de lui, mais c'est aussi le plus profond, celui qui naît au plus intime des trésors de la vérité ; il est le puits intarissable où nul seau ne saurait descendre qu'il ne remonte comblé d'or et de bonté. Ce n'est pas un « prophète » qui parle dans ces lignes, un de ces sinistres hybrides pétris de lèpre et de volonté de puissance qu'on appelle des fondateurs de religion. Non, il importe de bien saisir la note exacte de cette voix, il faut comprendre que c'est un chant d'alcyon pour ne pas se méprendre pitoyablement sur le sens de sa sagesse. « Ce sont les mots les plus discrets qui apportent l'ouragan, des pensées mènent l'univers qui viennent à pas de colombe... »

« Les figues tombent des arbres, elles sont bonnes et douces : et en tombant elles écorchent leur peau rouge. Je suis le vent du Nord pour les figues mûres. Et que ces leçons, mes amis, tombent doncaussi pour vous comme des figues : maintenant buvez leur suc, consommez leur douce chair. C'est l'automne, autour de nous, et le ciel pur et l'après-midi... »

Ce n'est pas un fanatique qui vous parle ; on ne « prêche » pas ici, on ne vous demande pas de « croire » ; de la plénitude de la lumière et des abîmes du bonheur les mots s'écoulent goutte à goutte, - et c'est une tendre lenteur qui donne son rythme à ces discours. Ils ne parviendront à se faire entendre que de la fleur des élus; c'est un privilège sans égal que de pouvoir écouter ici; il n'est pas donné à quiconque de comprendre Zarathoustra... Mais tout cela ne ferait-il pas de Zarathoustra un séducteur ?... Ecoutez alors ce qu'il dit lui-même lorsque, pour la première fois, il revint dans sa solitude. C'est exactement le contraire de ce qu'eût dit en pareil cas un « sage », un « saint », un « Sauveur du monde » ou tout autre décadent... Et ce n'est pas sa parole seule qui diffère, c'est lui-même ...

« Je m'en vais seul maintenant, mes disciples ! Et vous aussi vous partirez seuls, car je le veux. Eloignez-vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui. Peut-être vous a-t-il trompés.

« L'homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, il doit aussi haïr ses amis.

« On récompense mal un maître en restant toujours son élève. Pourquoi ne voudriez-vous pas lever la main sur ma couronne ?

« Vous me vénérez : mais qu'adviendra-t-il si votre respect croule un jour ? Gardez qu'une statue ne vous écrase.

« Vous dites que vous croyez en Zarathoustra Mais qu'importe Zarathoustra ! Vous êtes mes sectateurs, mais qu'importe tout sectateur !

« Vous ne vous étiez pas encore cherchés : et c'est alors que vous m'avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; et c'est pourquoi toute foi vaut si peu.

« Et maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver; et ce n'est que quand vous m'aurez tous renié que je reviendrai parmi VOUS. »

Friedrich Nietzsche.

INTRODUCTION

En ce jour parfait où tout mûrit et le raisin n'est pas le seul à se dorer - un rayon de soleil vient de tomber sur ma vie : j'ai regardé en arrière, j'ai regardé devant moi, et jamais je n'ai vu d'un seul coup tant ni de si bonnes choses. Ce n'est pas en vain qu'aujourd'hui, j'ai enterré ma quarante-quatrième année, j'avais le droit de le faire, - ce qu'il y avait en vie en elle je l'ai sauvé, et pour jamais. Le premier livre de la Transmutation générale des Valeurs, les Chants de Zarathoustra, le Crépuscule des Idoles et ma tentative de philosophie à coups de marteau m'ont été donnés par cette année que dis-je ? par son dernier trimestre ! Comment n'en saurais-je pas gré à toute ma vie ? Et c'est pourquoi je me dirai mon existence.

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Mercredi 24 novembre 2010 3 24 /11 /Nov /2010 10:00

Nous répertorions ici les sources fraçaises de Nietzsche que sont Lange et Guyau tels que Alfred Jouillée (1902) en fait état (pour le second extrait je l'ai trouvé sur le blog de Jean-Martin Clet, 2008). Anthony

 

 

"Avant de marquer le point où l'opposition des deux philosophes va se produire, rappelons leurs points de coïncidence. Les deux penseurs ont pris d'abord pour accordé par tout le monde qu'il faut ou régler la conduite humaine ou la laisser sans règle (ce qui est encore une manière de lui donner une règle, celle de n'en pas avoir). Ils se sont accordés ensuite à chercher le fondement de la règle ou de l'absence de règle (question réservée) dans la nature la plus profonde de la vie, qu'ils considèrent comme étant le fond même de l'existence, lis se sont accordés à concevoir la vie comme une activité qui trouve dans sa plus haute intensité sa plus haute jouissance. Ils se sont accordés enfin à concevoir la plus haute intensité comme en proportion nécessaire avec la plus large extension.

Reste à déterminer la nature de cette extension. C'est ici le carrefour où s'ouvrent deux routes divergentes et où les deux philosophes vont se tourner le dos. Le point où débute la divergence est indiqué par Nietzsche lui-même. Guyau écrit d'abord à la page 48 ces lignes, dont une partie est soulignée par Nietzsche : « La vie est une sorte de gravitation sur soi; » c'est là précisément le principe qu'admettent en commun les deux philosophes. « Mais, continue Guyau, l'être a toujours besoin d'accumuler un surplus de force même pour avoir le nécessaire ; l'épargne est la loi même de la nature. Que deviendra ce surplus de force accumulé par tout être sain, cette surabondance que la nature réussit à produire ? » Nietzsche met en marge : « Là gît la faute. » Que veut-il donc dire ? Lui aussi, pourtant, admet que l'être accumule la force de manière à en avoir un surplus, une surabondance. Mais il n'admet pas que cette accumulation résulte d'une espèce de vitesse acquise en vue de se procurer le nécessaire et qui aboutit à plus qu'il n'est absolument besoin. Il voit dans la surabondance le résultat d'un instinct de déploiement de puissance, Macht auslassen, comme il répète sans cesse. Il s'imagine que l'être accumule le pouvoir pour le pouvoir même, - comme si le pouvoir avait un prix indépendamment de l'usage, et de la joie finale qui y est attachée. Il croit donc que l'être fait provision de vie en excès pour « déployer sa puissance sur autrui... an andern Macht auslassen ». Guyau, au contraire, voit dans la surabondance le moyen final de ne pas dépouiller autrui et de s'unir à autrui."

 

La suite complète ici : Alfred Fouillée, Nietzsche et l'immoralisme, livre III, les jugements de Nietzsche sur Guyau.**

 

"Ceux qui ont étudié Nietzsche, y compris M. Lichtenberger et moi-même, ont laissé indécise la question de savoir si Nietzsche avait eu connaissance de la doctrine de Blanqui sur le retour éternel des choses. Ce qui est certain c'est qu'il connaissait en 1866 le livre de Lange sur l' Histoire du matérialisme. Il adopta ces idées de Lange que le monde des sens est le produit de notre organisme et que notre organisme réel nous demeure tout aussi inconnu que les autres réalités. Or l'attention de Nietzsche ne peut pas ne pas avoir été attirée par une page très importante de l' Histoire du matérialisme de Lange, qui a trait à Blanqui. Dans la note 73 de son chapitre sur Lucrèce, Lange (…) cite l'ouvrage de Blanqui, L'Eternité par les astres, hypothèse astronomique, Paris, 1872. « Rappelons, dit-il, un fait qui ne manque pas d'intérêt. Dernièrement un Français a de nouveau formulé la pensée que tout ce qui est possible existe ou existera quelque part dans l'univers, soit à l'état d'unité soit à l'état de multiplicité ; c'est là une conséquence irréfutable de l'immensité absolue du monde, ainsi que du nombre fini et constant des éléments, dont les combinaisons possibles doivent être également limitées ». Cette dernière idée appartient à Epicure (Lucrèce, II, 480-521). On reconnaît l'argument même de Nietzsche et presque dans les mêmes termes. « Si, dit Nietzsche, on peut imaginer le monde comme une quantité déterminée de force..., il s'ensuit que le monde doit traverser un nombre évaluable de combinaisons... Dans un temps infini, chacune des combinaisons possibles devra une fois se réaliser, plus encore elle devra se réaliser une infinité de fois. » De là « un mouvement circulaire de séries absolument identiques » L'érudit professeur de Bâle avait lu et médité Lange. Il s'inspira d'ailleurs très souvent de son livre. De plus, l'ouvrage de Lange fut bientôt classique en Allemagne. Donc Nietzsche savait que, pour sa doctrine du retour éternel, il avait un prédécesseur récent et un Français. Il tenait fort, d'ailleurs, à être au courant des ouvrages venus de France. Il a bien pu (mais ceci est une simple hypothèse) voir en librairie à Paris, à Nice même, ou faire venir de France la brochure de Blanqui. « Je me souviens, m'écrit de Barcelone M.Danielsen, de l'avoir vue dans un étalage de librairie à Stockholm en 1880. Peu de philosophes célèbres ont été aussi peu féconds que Nietzsche en invention de doctrines nouvelles. » Cette remarque irrévérencieuse eût indigné celui qui, dans la Volonté de puissance (§ 37) prononce ces paroles oraculaires qui prouvent que, sur sa table des valeurs, il avait rayé la modestie : « Ma philosophie apporte la grande pensée victorieuse qui finit par faire sombrer toute autre méthode. C'est la grande pensée sélectrice : les races qui ne la supportent pas sont condamnées, celles qui la considèrent comme le plus grand des bienfaits sont choisies pour la domination. » Et nunc erudimini, omnes gentes...
Un professeur de philologie grecque ne pouvait pourtant ignorer que les Stoïciens faisaient recommencer le monde après chaque conflagration. Les dieux eux-mêmes recommençaient leurs destinées, à plus forte raison les simples mortels. Socrate épousait de nouveau Xanthippe, toujours aussi acariâtre, buvait de nouveau la ciguë. Cette idée du retour des mêmes événements inspirait au sage le détachement, la résignation, l'absence de tout étonnement devant un monde toujours semblable à lui-même et que nous ne pouvons changer. Comme, d'ailleurs, ce monde paraissait aux Stoïciens un magnifique déploiement de tension et de raison, ils professaient l'optimisme et disaient : Rien de meilleur n'est possible ; ne nous troublons donc pas la cervelle, Nietzsche n'a fait que prendre pour un « enfantement » grandiose de son génie, sur les hauteurs de Silvaplana, ses souvenirs d'étudiant qui a lu Lucrèce et Marc-Aurèle, en attendant Lange. Guyau qui, comme on sait, parle du retour éternel des mêmes choses dans ses vers sur l'analyse spectrale, ne connaissait nullement le livre de Blanqui ; j'en ai la certitude ; mais il avait été conduit à cette idée et par ses réflexions propres et par l'étude d'Epicure et de Lucrèce. Il venait d'écrire sa Morale d'Épicure."

 

La suite en bas cette page (II et III)

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Samedi 20 novembre 2010 6 20 /11 /Nov /2010 18:46

Dans notre série sur la jubilation de la transformation mis en avant par des femmes et dont relate par exemple le film de Ozon, Potiche, voici un texte sur le concept de TRANSFORMAT produit par Jean-Pierre Faye. Paris8philo.

 

par Benoît Goetz

Il ne s’agit pas, dans ce nouveau livre de Jean-Pierre Faye, de « nouvelle philosophie », mais
de nouvelles voies pour la philosophie, ce qui est bien différent. En effet, beaucoup de choses
ici narrées sont bien connues des lecteurs de Jean-Pierre Faye. Ce ne sont pas des obsessions,
mais des leitmotivs : par exemple, les raisons du retournement anti-métaphysique de Martin
Heidegger. Nous reconnaissons ce thème, inlassablement repris, mais cela ne nous lasse pas,
car Jean-Pierre Faye a un génie unique pour raconter la philosophie et ses transformations.
Et les grands enfants que nous sommes ne se plaignent jamais d’entendre toujours la même
histoire. La même histoire ? Certes, mais autrement modulée, et en d’autres circonstances,
dans un autre site, un autre livre, sur un autre « littoral ». Tout à la jouissance de l’écoute de
ce conteur génial, le lecteur pressent que pour Jean-Pierre Faye, la dénonciation ne compte
que pour presque rien (et c’est ce qui fait toute la différence...). On ne nous enjoint pas ici de
dénazifier notre bibliothèque. Il s’agirait plutôt de dilatation, d’amplification de la philosophie,
et jamais de soustraction. On peut donc se détendre à l’écoute de cette parole chantante, et
cesser de se défendre. On n’aura pas à céder à la triste passion de la contradiction. « Jean-
Pierre Faye a raison ! ». C’est d’ailleurs ce que l’on doit accorder à tout philosophe que l’on
commence à lire. En adoptant cette posture non agonistique, que peut-on espérer découvrir en
lisant Faye ? Beaucoup de choses... Beaucoup d’idées et de concepts, tissés dans la mélodie
du conteur. D’abord, ce terme curieux de « transformat ». Ce livre se présente comme une
« Introduction à la philosophie du transformat ». On se souvient du nom de la revue de Jean-
Pierre Faye : Change. Jean-Pierre Faye attire l’attention sur ce qui passe, se transforme et se
« réciproque », entre l’« espace des langues » et le sol des réels ». Le concept se raconte et le
conte devient concept. Le monde, « monstre vibratoire », devient le monde connu, le paysage
que nous connaissons, à travers la transformation conceptuelle. Faye transforme Nietzsche
avec une fidélité déconcertante. Et comme dans la pensée de Nietzsche, on est sans cesse
attiré ici vers un autre paysage (ou plutôt : c’est un autre paysage qui nous attire). Le littoral
narratif est le point où les transformations ont lieu entre concept et états de chose. Tout
concept demeure « vibrant » des mouvements, des inventions et des dangers de ce littoral. Le
« transformat » est donc ce qui a lieu entre inventions conceptuelles et inventions mentales. Le
« transformat » est le monstre transformant, et le monde lui-même est un monstre et un conte.
Faye nous raconte, sur un autre ton que celui des grands prêtres de la cosmologie vulgarisée,
l’histoire de « notre » univers et de sa lumière. Comme Nietzsche, et comme Deleuze peut-
être (avec lequel il entame un passionnant dialogue), Faye est un « «physicien », c’est-à-dire
un narrateur, tel Héraclite qui nous dit – en une sentence que Faye aime beaucoup citer (et
où surgit pour la première fois le philosophos) – que le philosophe doit connaître beaucoup
d’ « histoires ».

 

Pour citer cet article
Référence électronique
Benoît Goetz, « Jean-Pierre Faye, Les Voies neuves de la philosophie »,  Le Portique [En
ligne], 21 | 2008, mis en ligne le 21 août 2008. URL : http://leportique.revues.org/index1913.html

Publié dans : Lectures - Par Paris8philo (texte de Benoît Goetz) - Laissez un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 17 août 2010 2 17 /08 /Août /2010 19:54

Cet amusant texte d'un leibnizien revendiquant sa liberté de penser mais pas au point d'offenser l'Etat :). Les principes de la loi naturelle sont cette fois non pas d'inspiration hobbesienne mais bien leibnizienne. En ancien français s'il vous palit.

 Le Droit des Gens ou les principes de la loi naturelle, Tome I, livre 1 - Chapitre XI - §.114

       De la liberté de Philosopher.

            Je parle de la Liberté de philosopher. C’est l’âme de la République des Lettres. Que peut produire, un Génie rétréci par la crainte ? & le plus grand homme éclairera-t-il beaucoup ses Concitoyens, s'il se voit toûjours en but à des chicaneurs ignorants & bigots ; s'il est obligé de se tenir continuellement sur ses gardes, pour n'être pas accusé par les tireurs de conséquences de choquer indirectement les opinions reçûës ? Je sçai que cette Liberté a ses justes bornes ; qu'une sage Police doit veiller sur les Presses, & ne point souffrir que l’on publie des Ouvrages scandaleux, qui attaquent les mœurs, le Gouvernement, ou la Religion établie par ses Loix. Mais il faut bien se garder aussi d'éteindre une Lumiére, dont l’État peut recueillir les plus précieux avantages. Peu de gens sçavent tenir un juste milieu, & les fonctions de Censeur Littéraire ne devroient être confiées qu'à des hommes également sages & éclairés. Pourquoi chercher dans un Livre, ce qu'il ne paroit pas que l’Auteur y ait voulu mettre ; & lorsqu'un Écrivain ne s'occupe & ne parle que de Philosophie, devroit on écouter de malins Adversaires, qui veulent le mettre aux prises avec la Religion ? Bien-loin d'inquiéter un Philosophe sur opinions, le Magistrat devroit châtier ceux qui l’accusent publiquement d'impiété, lorsqu'il a respecté dans ses Écrits la Religion de l’État. Les Romains semblent faits pour donner des exemples à l’Univers : Ce Peuple sage maintenoit avec soin le Culte & les Cérémonies religieuses, établies par les Loix, & il laissoit le champ libre aux spéculations des Philosophes. CICERON, Sénateur, Consul, Augure, se moque de la Superstition, il l’attaque, il la met en poudre dans les Écrits Philosophiques : Il croit travailler par là à son propre bien & à celui de ses Concitoyens : Mais il observe, « que détruire la superstition, ce n’est point ruiner la Religion ; car, dit-il, il est d'un homme sage de respecter les Institutions, les Cérémonies religieuses des Ancêtres ; & il suffit de considérer la beauté du Monde & l’ordre admirable des Astres, pour reconnoître l’existence d'un Être éternel & tout-parfait, qui mérite la vénération du Genre humain. » & dans ses Entretiens sur la nature des Dieux, il introduit l’Académicien Cotta, qui étoit Pontife, lequel attaquant librement les Opinions des Stoïciens, déclare qu'il sera toûjours prêt à défendre la Religion établie, dont il voit que la République a reçû de grands avantages ; que ni savant, ni ignorant ne pourra la lui faire abandonner : Surquoi il dit à son Adversaire : « Voilà ce que je pense, & comme Pontife, & comme Cotta. Mais vous, en qualité de Philosophe, amenez-moi à votre sentiment par la force de vos raisons. Car un Philosophe doit me prouver la religion, qu'il veut que j'embrasse ; au lieu que j'en dois croire là-dessus nos Ancêtres, même sans preuves. »

            Joignons l’expérience à ces exemples & à ces autorités. Jamais Philosophe n'a troublé l’État, ou la Religion, par ses Opinions. Elles ne feroient aucun bruit parmi le peuple, & ne scandaliseroient pas les foibles si la malignité, ou un zèle imprudent ne s'efforçait à en découvrir le prétendu venin. Celui-là trouble l’État, & met la Religion en péril, qui travaille à mettre les opinions d'un grand-homme en opposition avec la Doctrine & le Culte établis par les Loix.

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