Mardi 23 janvier 2007

Petite histoire humouristique pour dire où en la philo aujourd'hui à Paris.

Toto aujourd"hui vous rend un devoir d'école ! :)

Imaginons pour être plus compréhensible que notre société ou notre culture est une sorte de classe bien goupée qui marche sur le trottoir en se tenant la main deux par deux, en apparence on est tous les mêmes, tous égaux comme aime à le rappler le vieil instit à qui on va avoir affaire aujourd'hui. Dans la classe, rien détonnant si je vous dit qu'il y a bien entendu les forts ceux qui récoltent tous les points et les faibles, en cela on ne s"écarte pas des faits. Allons plus loin. Il y a même les cancres qui n'hésite pas à franchir la limite du trottoir et manque bien souvent de finir écrasés. Mais franchir la limite c'est une vieille histoire déjà les héros des tragédies grecques finissaient bien mal pour avoir osé s'aventurer sur la route, c'était le destin des dieux en automobile qui les frappait disait-on, à trop vouloir les affronter sur des passages mal protégés voilà ce qui devait arriver. Heureusement il y a notre vieil instit : pourquoi ne pas l'appeler Monsieur Badiou. Par la suite Toto vous parlera du marcheur infatigable, sorte d'abbé pierre du Trottoir, lui on l'appellera Monsieur Loraux, parfois il est arriver de se questionner sur la chute des feuilles sur les événement que cela produit en ous, mais sans doute y reviendra-t-on. Mais en tout cas Toto aujrd'hui est bien décider à vous raconter sa sortie qu'il a fait avec monsieur Badiou.

Parfois on rencontre dans la rue un vieux monsieur qui marche en révassant, sorte de professseur tournesol. appelons-le Monsieur Loraux. Parfois dans le noir il a des allures de vagabond, de ce fait on y prête pas attention sauf parfois les flics quand il font leur ronde... Mais a y bien écouter Monsieur Loraux a plein de chose à nous dire sur l'instit Badiou qui promène sa classe sans bien savoir où elle va. Il est étonnant de voir que quand mr Badiou, l'instit aux allures de prête des vérités éternelles, dit "Il faut renoncer à l'impossible" Mes enfants mais "faire confiance à sa propre capacité subjective" (séminaire ENS 30/10/06), en clair si vous apprenez bien et que vous ne depasser pas d'un poil vous menerez mes enfants une vie qui n'est pas indigne (un bonne vie de névrosé quoi). Monsieur Loraux, toujours en quête de vérité, vous raconte très bien le trajet du vieil instit comme s'il le croisait tous les jours : "les platonisants savent que le meilleur ne peut advenir alors il lui préfèrent un pis aller" (séminaire EHESS 20/12/06) la bonne vieille logique aristotélicienne qui repose sur deux principes, ceci donne alors le transcendantal, partir des conditions pour aller aux données, c'est un trajet pépère point par point où à chaque carrefour on prend une décision. Quand on se laisse emmener par le vieux prof on sacrément l'impression de faire quelque chose d'important et même d'aller quelque part. C'est vrai quoi puisque la prérégrination du vieux prof remonte dit-on à Descartes ou même à Platon. Mais où va-t-on ? Lui-même ne le sait pas. Mais le truc c'est que le vieux prof a vouloir tous nous surveiller sur le trottoir, eh bien il est obliger de marcher à l'envers sur le bord du trottoir en faisiant bien attention de toujours rappeller que en-dehors du trottoir ou même après la classe (l'Être, c'est qui est digne d'être désigné par le professeur), c'est le vide, c'est le chaos. C'est vrai quelque part, il doit avoir raison le vieux professeur puisqu'il y a ceux qui sont des cancres, de la mauvaise graine c'et facile de les repérer il font toujours des bêtises à sauter à droite à gauche dans la rigole du trottoir, à faire des éclaboussures, le vieux prof Badiou dit que c'est parce eur parents sont exclus qu'ils agissent comme ça, qu'ils sont dans le non-Etre, dans le manque-à-être. Il a toute une théorie sur le Bien et le Mal, le bien a fond c'est ce que permet de ne pas regresser à l'infini vers le non-être, vers l'école buissionière, l'école de la vie indigne.

Quelles sont les leçons du vieil instit, ah ça on ne peut pas toutes les donner, mais actuellement il adore parler des orientations et dispositions que peuvent avoir en toute logique ses jeunes éléves. Je crois que sous réserve il nous destinent tous à la mathématique, à ce qu'il appelle l'Ontologie. C'est une grande fiction de savoir, même mon père a été impressionné quand je lui ai raconté tout cela en rentrant de l'école. La voie royale pour notre instit c'est le transcendantale, en tout cas c'est que'il nous apprend avec sa méthode pédagogique (La Dialectique). Et oui avec le transcendantal, quelque soit la voie qu'on perend plus tard, à condition de ne pas descendre du trottoir, eh bien on est sûr d'arrivé quelque part. C'est encore mieux que le jeu de bille s'est esclaffé mon pote le Petit Nicolas, car quelque soit la mise de départ on est sûr d'en retrier quelque chose à la fin, meê si c'est pas grandchoses, on aura des connaissances supplémentaire sur notre quartier, l'Humanité. En tout cas Monsieur Badiou n'hésite pas à poser les limites de tout cela, il pense qu'en fait dès que l'école est finie on erre sur le trottoir, qu'heureusement il y aura toujours quelques éléments pour bien l'écouter et se faire ses disciple.

Mais revenons-en à notre petit parcours sur le trottoir Pendant le trajet notre vieil instit adore toujours nous lancer de grandes abstractions pour nous stimuler l'intellect. Bon je vous rassure parfois il se demande si avec tout ça on vit réellemet. Mais le plus intéressant vient quand un cycliste passe en toute liberté sur la route. Nous bien groupés, en rang serrés deux par deux onest mlusé par ces rares cycliste qui passent comme des comète (Y en a qui s'appelle Héraclite, Spinoza, Nietsche), il passe de temps à autre. Bon le vieux prof a toujours un mot gentil pour eux : il leur dit tout de même que ce sont des gens "obsurs" (Mais déjà Aristote et Plotin le disait d'Héraclite, alors ces comme les vieilles histoires de famille ça traverse les génération). Mon pote nicolas dit qu'en tout cas le vieuxprf il doit pas être fortiche au jeu de billes. Tout ce qui bouge ça le dépasse. Aux mouvement des vélos il préfèrent le côté statique. C'est peut-être pour cela qu'il ne comprend pas notre mode dépassé les limite du quartier ou de la classe (qu'il surnomme toujours d'un nom charmant l"Être ou c'est qui est digne d'être désigné par notre cher professeur). Bon faut êut-être que je vous le dise mais Monsieur Badiou ne s'est toujours pas mis au vélo, bein sur comme beaucoup de profeseur d'université, il vous raconte une théorie sur comme faire du vélo qu'en pédalent du conditionné (appuyer vers le bas), la pédale remontera vers le haut (le conditionné) et que tout haut tard on aura du donner. Mais attention on ne l'a jamais vu faire du vélo puisqu'il y a pas le droit d'aller sur la route, la route c'est pour les cancres qui font du non-être des éclaboussures. APRES L'ETRE C'EST LE VIDE, sauf si vous avez des vérité auxquelle vous raccrochez. Héhé il cabot notre viel instit, pare que chaque fois que je rentre à la maison je pose plein de question à Mon papa : Dit pourquoi est-ce qu'a^rès le trottoir y a plus rien alos que je vois pleins de gens faire du vélo sur la route, hein dis papa. Et pourquoi c'est toujours les cancres qui vont faire des éclaboussure dans le caniveau, alors qu'en toute logique, Monsieur Badiou nous l'interdit.

Signé Toto

 

La Morale de l'histoire c'est qu'à trop tenir compte de Monsieur Badiou l'histoire devient compliquer, ça introduit plein de complications dans une ville bien complexe, le mieux dit Toto, c'est quand je pars faire du vélo sur le porte-bagages de mon papa. Alors là je comprend tout à la ville et le quartier oà proximité de l'école me paraît bien ridicule. En tout cas le vélo de mon papa, dit Toto, c'est le ballai à sorcière : il sait donner des coup des accélérations avec, des sortes de fulgurances, il tient ça de son grand-papa à lui, Baruch de Spinozut. On est loin de la logique du pièton avec ses passages obligés que veut nous enfoncer dans le crâne ce fieffé d'instit.

Toute ressemblance avec des théories philosophiques ou des personnages ayant réellement existé, comme Alain Badiou ou Patrice Loraux est fortuite.

par Toto et ses histoires publié dans : Pensées communauté : La commune des philosophes
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Samedi 20 janvier 2007

Castoriadis est un Grec né à Istambul en 1922 ; il émigre en France à la fin de la guerre à cause de son dangereux engagement politique, s’y fait naturaliser, et y meurt en 1997. Dans sa jeunesse, il passe de la gauche du marxisme à la gauche du trotskysme, puis rompt avec ce dernier et énonce une critique en règle de toute la pensée marxiste, démontrant son ancrage dans l’imaginaire capitaliste. Il fonde la revue Socialisme ou Barbarie, qui marque les années 50 ainsi que quelques figures de l'époque (Guy Debord, Daniel Cohn-Bendit...). La particularité de Castoriadis est peut-être celle d’être un penseur touche-à-tout, philosophe, psychanalyste, économiste à l’OCDE, érudit en Histoire, en musique, en épistémologie, en mathématiques... Sa pensée politique se ressent d’une telle approche globale. Elle nous semble riche car, d’autre part et sous plusieurs aspects, elle nous paraît pouvoir alimenter les réflexions sur l'autonomie de manière fine et approfondie.

En l’an 2000 paraît une intéressante « introduction » à sa pensée politique, par Gérard David et aux éditions Michalon, qui s’appelle Cornelius Castoriadis, le projet d’autonomie. C’est cet ouvrage que cette introduction ambitionne de résumer. Les citations évoquées sont donc soit de Gérard David, soit de Castoriadis lui-même, soit du premier citant le second dans sa citation. Bonne lecture.

Pour toute remarque : Iosk éditions, 10 traverse des 400 Couverts, 38000 Grenoble, iosk@inventati.org

La modernité occidentale
Castoriadis a beaucoup étudié l’Antiquité grecque : c’est dans cette période-là qu’il voit la naissance de la société occidentale. Il le démontre de différentes façons, notamment en comparant l’imaginaire politique de l’époque à celui de la nôtre. Le processus essentiel qu’il voit dans la société grecque, c’est l’avènement de la Raison : pour la première fois dans l’Histoire (ou du moins de ce que nous en connaissons), les humain-e-s discutent et décident de leur vie sur des fondements rationnels, qu’ils peuvent maîtriser totalement, et pas sur des fondements d’ordre divin, magique, transcendant. La Raison qui éclot en Grèce, rappelons-le, s’exprime dans l’apparition de la philosophie, de la science, de la démocratie, de « la mise en question des institutions établies »...

Dans les siècles qui ont suivi, explique Castoriadis, les progrès de la Raison ont suivi deux chemins, ont servi deux projets, qui s’entremêlent tout en s’opposant : le projet d’autonomie d’une part, et le projet capitaliste de l’autre, projet « démentiel, d’une expansion illimitée d’une pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle qui depuis longtemps a cessé de concerner seulement les forces productives et l’économie pour devenir un projet global (...), d’une maîtrise totale des données physiques, biologiques, psychiques, sociales, culturelles. »1

Le projet d’autonomie sera décrit plus amplement plus loin. Mais d’ores et déjà on peut dire qu’il consiste à rendre les humain-e-s entièrement maîtres-se-s de leur vie et de leur société, entièrement conscient-e-s et responsables de ce qui leur arrive et de ce qu’illes construisent. C’est un projet marqué par l’usage de la rationalité, mais aussi de l’auto-limitation* : pour que les humain-e-s puissent vivre ensemble sans qu’une autorité supérieure les contraigne et les punisse, illes doivent être capable de se fixer elleux-mêmes des limites. Le projet capitaliste, lui, utilise la rationalité mais sans limites : son but est bien une « expansion illimitée », une croissance sans fin, des profits toujours plus grands, une maîtrise maximale de ce qui existe sur la planète, « l’expansion illlimitée des forces productives ; la préoccupation obsédante avec le « développement » ; le « progrès technique » pseudo-rationnel ; la production ; « l’économie » ; la « rationalisation » et le contrôle de toutes les activités ; la division de plus en plus poussée des tâches ; la quantification universelle, le calcul, la « planification » ; l’organisation comme fin en soi, etc. » 2 Or, « l’autonomie (...) en tant qu’auto-limitation, ne saurait exister avec une expansion illimitée de quoi que ce soit, fût-ce d’une prétendue « rationalité ». » 3

L’expansion rationnelle illimitée qui anime le projet capitaliste aboutit logiquement à diverses catastrophes. La techno-science est bien l’expression d’un contrôle exponentiel sur le monde, d’un contrôle qui lui-même ne se contrôle plus et qui n’est donc qu’un contrôle illusoire. L’impérialisme reflète l’extension dans l’espace, violente, écrasante, du projet capitaliste. Le totalitarisme pousse à l’extrême la logique du contrôle absolu sur une planète et ses habitant-e-s. Ces démesures capitalistes sont bel et bien marquées de raison, mais ni l’auto-limitation ni l’autonomie, elles, n’y sont présentes. Ne serait-ce que parce qu’elles sont menées par une partie largement minoritaire de l’espèce humaine, dans ses seuls intérêts.

A l’heure actuelle il semblerait que le projet capitaliste prenne le dessus sur le projet d’autonomie4. Mais notre « modernité occidentale » est complexe et il faut bien comprendre que les deux projets, bien qu’ils soient antinomiques, coexistent encore, voire interagissent, se contaminent l’un l’autre. Le projet d’autonomie s’exprime encore dans les luttes sociales, dans les révoltes et les révolutions récentes. Il faut d’ailleurs bien voir que le libéralisme actuel est « un régime social bâtard, basé sur la coexistence entre le pouvoir des couches dominantes et une contestation sociale et politique presque ininterrompue »5. Enfin, le projet capitaliste ne survivrait pas s’il n’était alimenté par les comportements mêmes qui caractérisent le projet d’autonomie et qu’il s’évertue à détruire : les luttes sociales, le souci du bien commun, les valeurs de responsabilité (chez certain-e-s juges, profs, ouvrier-e-s, etc., qui mettent du coeur à l’ouvrage)6...

Castoriadis ne préconise évidemment ni de se contenter de la « modernité occidentale », ni de revenir à l’Antiquité grecque. Il propose de dépasser ces deux formes de société et d’oeuvrer pour l’application du projet d’autonomie7.

Le capitalisme
Castoriadis s’est livré à une analyse précise des différentes formes du capitalisme moderne. Il en distingue principalement deux : le capitalisme bureaucratique et le capitalisme occidental. Le premier n’est autre que ce que l’on nomme à tort le « communisme », tel qu’il a été appliqué par exemple en Union Soviétique. Le second est le capitalisme de marché, qui a régné en Europe occidentale et en Amérique ces dernières décennies, et qui aujourd’hui « se mondialise ». Mais Castoriadis insiste : les sociétés à « l’Est » et à « l’Ouest » du Mur étaient « dominées par deux variétés du même régime social. »8

Dans les sociétés « communistes », Castoriadis remarque « l’apparition de la bureaucratie comme couche sociale tendant à supplanter la bourgeoisie » et « l’émergence concomitante de nouvelles formes de propriété, d’économie et d’exploitation. »9 La bureaucratie socialiste devient donc la classe dominante. Elle « dispose des moyens de production, gère le procès de production, et décide de la répartition du produit social. » Et son pouvoir est « renforcé par sa maîtrise des moyens de coercition. »10 « L’opposition entre possédants et non-possédants tend à être remplacée par la division entre dirigeants et exécutants. »9 Par l’analyse de ces sociétés, Castoriadis souligne l’insuffisance des visées révolutionnaires qui se limitent à l’abolition de la propriété privée. L’abattement de la classe économiquement dominante ne sert à rien si elle implique l’avènement d’une classe bureaucratiquement dominante...11

Quant au capitalisme occidental, Castoriadis y observe la prédominance de deux normes : la norme hiérarchique-bureaucratique et la norme de l’argent. Ces normes gouvernent l’imaginaire capitaliste et le peuplent des valeurs de hiérarchie, « d’expertise rationnelle », d’accumulation, de compétition, de « maîtrise » sur la nature et l’humain. Elles se concrétisent par des « motivations adéquates » inculquées aux individus, « les induisant à reproduire continuellement des comportements cohérents entre eux et avec la structure et le fonctionnement du système social. »12 Quand le système social cherche une productivité maximale et une destruction de la responsabilité, il forge des attitudes qui tendent à la privatisation, au conformisme, à la compétition, à l’irresponsabilité, à la passion pour le « divertissement », à une mentalité acquisitive (consommation), à un désinvestissement des affaires communes.13 Il forge un individu « défini par l’avidité, la frustration, le conformisme généralisé, (...) la fuite dans la consommation, (...) le fatalisme, (...) perpétuellement distrait, zappant d’une « jouissance » à l’autre, sans mémoire et sans projet, prêt à répondre à toutes les sollicitations d’une machine économique qui de plus en plus détruit la biosphère de la planète pour produire des illusions appelées marchandises »14.

Castoriadis analyse également la capacité du capitalisme à exploiter et intégrer en même temps de larges franges de population. Il parle par exemple de « son besoin de réaliser simultanément la participation et l’exclusion des travailleurs relativement à la production. »15 Par ce processus complexe, par le confort, la consommation, les loisirs, la carrière, le système capitaliste, ce « cauchemar climatisé »16 réussit à gagner la servitude volontaire, l’adhésion du peuple, tout en l’exploitant. « L’aliénation croissante des hommes dans le travail [est] compensée par « l’élévation du niveau de vie ». »17 Les carottes qu’on agite devant le peuple sont les « motivations de revenu, et, « dans une structure de plus en plus hiérarchisée et bureaucratisée », de la promotion. Mais dans cette société, le revenu n’a guère « de signification que par la consommation qu’il permet », et celle-ci tend à être de plus en plus intégralement le contexte d’une fabrication des besoins ([par] (...) la bureaucratisation de la consommation, de la publicité et de la vente). Il n’en va pas différemment sur le plan de la politique (...) où la politique est de plus en plus manipulation par la bureaucratie politique. » 12

Castoriadis détaille en effet la très nette séparation entre la vie privée des individus et la vie publique de la société. Ces deux vies, ces deux sphères se mêlent peu, les individus ne se préoccupent que de leur routine et laissent leurs représentant-e-s politiques se débrouiller entre elleux pour le gouvernement de la chose publique. « La population s’enfonce dans la privatisation, abandonnant le domaine public aux oligarchies bureaucratiques, manageriales et financières. »18 « La chose publique ou plus exactement la chose sociale est vue non seulement comme étrangère ou hostile, mais comme échappant à l’action des hommes. »19 Ainsi la chose publique n’est plus vraiment publique, elle est désinvestie par la majorité et reste gouvernée par une minorité. « Les « oligarchies libérales » contemporaines - nos « démocraties » - qui sont des sociétés profondément étatistes, partagent avec les régimes totalitaires ou les monarchies absolues ce trait décisif : la sphère publique/publique est, non pas juridiquement mais en fait, pour sa plus grande partie, privée. Dans les faits, l’essentiel des affaires publiques est toujours affaire privée des divers groupes et classes qui se partagent le pouvoir effectif. »20 A l’opposé, une véritable démocratie pourrait « se définir aussi comme « le devenir vraiment public de la sphère publique/publique ». »21

Pourquoi nous éloignons-nous aujourd’hui de cet idéal de démocratie ? « Il y a là autre chose qu’une simple « manipulation » par le système et les individus qui en profitent. Il y a un énorme mouvement - glissement - où tout se tient : les gens se dépolitisent, se privatisent, se tournent vers leur petite sphère « privée », et le système leur en fournit les moyens. Et ce qu’ils y trouvent, dans cette sphère « privée », les détourne encore plus de la responsabilité et de la participation politiques. »22 On assiste donc à un phénomène croisé de privatisation des individus et de bureaucratisation de la société : « la consommation pour la consommation dans la vie privée et l’organisation pour l’organisation dans la vie publique. »16

Quand Castoriadis parle de « l’organisation pour l’organisation » dans le capitalisme occidental, il amène des observations analogues à celles du capitalisme bureaucratique. Dans les deux capitalismes, il raconte que la « simple existence [de la bureaucratie] multipliait à l’infini ou engendrait ex-nihilo des problèmes que de nouvelles instances démocratiques étaient créées pour résoudre. Là où Marx avait vu une organisation scientifique et Weber la forme d’autorité « rationnelle », il fallait voir l’antithèse exacte de toute raison, la production en série de l’absurde (...) »23

Castoriadis parle en définitive de la décomposition de notre société, qui « se voit surtout dans la disparition des significations, l’évanescence presque complète des valeurs »24 : « la seule valeur qui survit est la consommation. »25. On est bien dans « une société qui se désintéresse de plus en plus de la « politique » - c’est-à-dire de son sort en tant que société »26, on est dans une époque « qui se repaît du conformisme politique et de l’impuissance supposée à modifier l’état des choses. »27 Cette décomposition, cette crise est liée à « l’effondrement de l’auto-représentation de la société. »28 A une absence de projet, d’horizon, à une « inhibition de [sa] puissance de création. »29 « Pas d’avenir véritable, huis clos historique. Contrainte qui paralyse l’imagination et l’activité politiques ; renforcement de l’apathie et du repli sur la sphère privée, qui consolident à leur tour le blocage. Conditions qui rendent à nouveau possibles des issues régressives - comme le repli sur le nationalisme. »30 « Les motifs de cette situation sont multiples, mais il est clair qu’après « le premier désenchantement du monde, résultat du retrait de la religion (...), la société traverse à présent un deuxième désenchantement, constatant que le « progrès » libéral (capitaliste) est vide de sens et que le « progrès » communiste représentait une chute aux enfers ». »31

En effet, Castoriadis explique bien que le marxisme ne constitue plus, et ne doit plus constituer, un espoir face à la tristesse de notre société et de sa décomposition. Car le marxisme, « dépassé et indéfendable à la fois dans sa méthode et dans son contenu »32, « appartient profondément à l’univers occidental-capitaliste. »33 Castoriadis souligne d’abord que dans la manière dont le marxisme a été interprété, transmis et mis en application, il a perdu l’un de ses points pourtant très importants : la praxis*. Au fil des ans, le marxisme est devenu « un système théorique fermé et achevé, une théorie extérieure et supérieure à la pratique, réduit dès lors au statut de simple application. »34 Et en fin de compte, « le marxisme est devenu une idéologie au sens même que Marx donnait à ce terme : un ensemble d’idées qui se rapporte à une réalité non pour l’éclairer et la transformer, mais pour la voiler et la justifier dans l’imaginaire. »35

Mais Castoriadis attaque le marxisme jusqu’à son contenu, jusqu’à sa théorie économique même, qu’il juge évolutionniste, socio-centriste, « à la fois économiquement fausse et politiquement nuisible »36. Il rappelle que « ses prédictions, telles l’accroissement du taux d’exploitation ou la paupérisation, ne se sont pas réalisées »37. Il signale en outre que Marx suit le modèle des sciences de la nature : il énonce des lois prétendues objectives d’une économie prétendue mécanique. Ce faisant il rejoint les théories capitalistes et déterministes de la rationalité économique, où l’économique est un système prédominant, séparé du reste des relations sociales, et où il constitue la seule motivation de l’agir humain. Le marxisme reste donc ancré dans l’optique capitaliste, ce qui rend d’autant plus facile sa réabsorbtion, sa récupération par les logiques d’oppression capitalistes (bureaucratisation...). Réduit à l’impuissance à la racine, contaminé par la pensée dominante, le marxisme n’en est pas moins dangereux, véhiculant par exemple des significations capitalistes dans le monde ouvrier... « Le marxisme fait partie intégrante du « monde hérité » et à ce titre il constitue un obstacle sur la voie du mouvement révolutionnaire »38.

L’autonomie
« Une interrogation politique cruciale : comment les hommes peuvent-ils devenir capables de résoudre leurs problèmes eux-mêmes (...) ? »39

Un peu d’étymologie...

Auto = le même, hétéro = l’autre, nomos = la loi,

donc

autonomie = exécuter des lois qu’on se donne soi-même (« sachant qu’on le fait » ajouterait Castoriadis),

hétéronomie = exécuter des lois données par d’autres.

Le principe d’autonomie, pour Castoriadis, désigne la capacité des humain-e-s à être entièrement maîtres-se-s de leur vie, de leur société, des institutions qu’illes se donnent. A l’inverse, dans l’hétéronomie, tout ce que vivent les humain-e-s, dans leur vie quotidienne et sociale, ne dépend pas d’elleux et paraît impossible à changer. La tradition et l’autorité, par exemple, relèvent du domaine de l’hétéronomie : elles entraînent les individu-e-s à agir selon des principes qui leur sont donnés d’en haut, qui ne leur appartiennent pas, qui ont été établis dans le passé, par d’autres gens, par leurs supérieur-e-s. Les individu-e-s exécutent ou reproduisent alors des ordres, des normes, des coutumes, sans les comprendre ou les contrôler. « Les produits de l’homme (objets ou institutions) prennent face à lui une existence sociale indépendante, et au lieu d’être dominés par lui, le dominent. »40 La « soumission [de la société] à une « loi de l’autre » est auto-aliénation, occultation à elle-même de sa nature historique et auto-créatrice »41. « La règle des sociétés humaines est celle de l’individu social hétéronome, conforme à l’institution sociale et fonctionnel pour la reproduction de cette même institution. »42 Depuis les années 50, nous sommes dans une nouvelle phase de l’histoire occidentale : le retrait dans le conformisme, le retour de l’hétéronomie, c’est-à-dire « le fait de penser et d’agir comme l’institution et le milieu social l’imposent (ouvertement ou de manière souterraine). »43

Castoriadis utilise souvent le mot institution, au sens strict : l’institution chez lui recouvre n’importe quel outil, système, mécanisme, de la société, les « formes de pensée, modes d’organisation, d’action »44. Dans l’hétéronomie, les institutions sont séparées des populations, maîtrisées par d’autres, elles ont leur logique et elles peuvent être écrasantes. « L’institution, une fois posée, s’autonomise, acquiert une inertie et une logique propres »45. L’autonomie, par contre, est « l’activité d’auto-institution explicite et lucide »46, elle « désigne l’ouverture, la mise en question de soi liée à la capacité de la société et des individus à remettre en cause les lois, l’institution et les significations de la société »47. Dans l’autonomie, les humain-e-s choisissent pleinement les institutions dont illes veulent se doter pour faire fonctionner leur société, illes les contrôlent totalement, et peuvent les changer à tout moment. Une institution, dans une société autonome, pourra être par exemple l’assemblée générale des membres, le roulement des postes spécialisés, etc.

Le noeud de cette question d’autonomie et d’hétéronomie, c’est l’idée que toute société humaine, toute institution, a été créée par les humain-e-s, relève du domaine de l’humain, et peut être changée. Il s’agit pour les humain-e-s de comprendre que leur société leur appartient, qu’elle ne fonctionne que par leur participation plus ou moins forcée, qu’illes peuvent se la réapproprier. Comment se fait-il que cette idée ne semble ni évidente ni acquise à l’heure qu’il est ? « La logique-ontologie gréco-occidentale, [pour laquelle] « être » signifie « être prédéterminé », a occulté l’Histoire humaine en tant que « création ». »48 « La société étaye l’hétéronomie en rationalisant la représentation d’une origine extra-sociale de l’institution »49 Cette origine extra-sociale, dans certaines sociétés, sera un ordre divin, ou « naturel ». Dans les pays occidentaux, si les choses ne sont pas toujours expliquées de manière aussi crue, on cultive la représentation d’une société solidement établie et on n’encourage aucunement sa reprise en main par tout-un-e-chacun-e. « Le problème de la révolution est en fin de compte que la société se reconnaisse comme source de sa propre autorité et qu’elle s’auto-institue explicitement. »49 Autrement dit, que la « socialité » et « l’historicité » ne soient pas vécues par les humain-e-s de manière passive et fataliste, mais « positivement »50.

La démocratie directe
Les pays occidentaux vantent leur modèle de « démocratie » et le présentent comme un aboutissement des idéaux humanistes. Mais soyons clair-e-s : notre « démocratie » n’est qu’une démocratie représentative, loin du « pouvoir du peuple » que devrait pourtant désigner son étymologie même. Castoriadis l’explique à travers sa critique de la représentation. « La représentation est (...) un principe étranger à la démocratie, car dès qu’il y a des « représentants » permanents, l’autorité, l’activité et l’initiative politiques sont enlevées au corps des citoyens pour être remises au corps restreint des « représentants », qui en usent alors à leur convenance et en fonction de leurs intérêts. »51

« Le refus de la représentation, qui est inévitablement aliénation (transfert de la propriété) de la souveraineté, des représentés vers les représentants »52, est lié au refus de la division du travail politique : Castoriadis critique « la division fixe et stable de la société politique entre dirigeants et exécutants, l’existence d’une catégorie d’individus dont le rôle, le métier, l’intérêt est de diriger les autres »53. Il affirme « le refus de toute science politique détenue par des spécialistes, (...) dont la revendication est profondément liée à l’idée d’une maîtrise et d’une conduite technocratique de la société »54. Il remet donc en question toute organisation politique basée sur ce principe de représentation, y compris dans le mouvement ouvrier, et rejette les partis : le parti est pour lui une « institution de nature essentiellement bureaucratique, où le pouvoir est exercé par une structure hiérarchique auto-cooptée, et qui n’est pas la seule forme d’expression concevable du pluralisme des opinions, qu’elle aurait plutôt tendance à étouffer et rigidifier »55.

Face à notre modèle de démocratie représentative, Castoriadis propose celui de démocratie directe, « que caractérisent trois traits essentiels : le peuple par opposition aux « représentants », le peuple par opposition aux « experts », la communauté par opposition à « l’Etat ». »51. Dans la démocratie directe, selon le principe d’autonomie, chaque loi est décidée directement et collectivement par toutes les personnes auxquelles elle s’applique, « en sorte que l’individu puisse dire, « réflexivement et lucidement, que cette loi est aussi la [s]ienne »56. L’autonomie suppose donc « un état dans lequel la question de la validité de la loi reste en permanence ouverte. »57. C’est ce questionnement politique même, collectif, lucide, délibéré et continuel, qui importe : Castoriadis l’associe à la philosophie et à « la vérité comme mouvement interminable de la pensée mettant constamment à l’épreuve ses bornes et se retournant sur elle-même (réflexivité) »58.

Pour mettre en place la démocratie directe, il nous faudra bien sûr abandonner la démocratie actuelle et changer nos institutions, mais il faudra aussi et surtout changer les mentalités. « Si [les citoyens] ne sont pas capables de gouverner - ce qui reste à prouver -, c’est que « toute la vie politique vise précisément à le leur désapprendre, à les convaincre qu’il y a des experts à qui il faut confier les affaires. Il y a donc une contre-éducation politique. Alors que les gens devraient s’habituer à exercer toutes sortes de responsabilités et à prendre des initiatives, ils s’habituent à suivre ou à voter pour des options que d’autres leur présentent. Et comme les gens sont loin d’être idiots, le résultat, c’est qu’ils y croient de moins en moins et qu’ils deviennent cyniques (...) Les institutions actuelles repoussent, éloignent, dissuadent les gens de participer aux affaires ». »59 Les humain-e-s doivent cesser de considérer la politique comme un domaine séparé et spécialisé, et doivent apprendre à la voir « comme un travail concernant tous les membres de la collectivité concernée, présupposant l’égalité de tous et visant à la rendre effective »60.

La praxis
« Castoriadis adopte et propose une vision politique de la démocratie, et non une vue sociologique ou simplement historique ; ce qui signifie non seulement comprendre, mais articuler l’interprétation à un projet pratique. »

Castoriadis ne veut pas se limiter au domaine de la théorie : il aborde aussi la question de la mise en pratique de nos idées. Cet aller-retour constant entre théorie et pratique, il l’appelle praxis (comme déjà le faisait Marx), et le défend avec ferveur. Rejetant la division entre celleux qui pensent et celleux qui agissent, Castoriadis propose une démarche où, pour chaque individu, la pensée et l’action se complètent et s’enrichissent mutuellement. « Non plus seulement interpréter le monde, mais le transformer. »61 « S’interroger sur la loi et ses fondements, et ne pas rester fasciné par cette interrogation, mais faire et instituer. »62

Cette démarche, cette praxis, est pour Castoriadis une brique essentielle dans la construction de l’autonomie, car elle fait de chaque individu-e l’acteur ou actrice d’initiatives, recherches, expérimentations, sans dépendre de maîtres-ses à penser. « La praxis est donc ce qui vise le développement de l’autonomie comme fin et utilise à cette fin l’autonomie comme moyen. Ainsi définie, la praxis ne se réduit pas à l’application d’un savoir préalable. Elle est un processus créatif : « l’objet même de la praxis c’est le nouveau » et « son sujet lui-même est constamment transformé à partir de cette expérience où il est engagé et qu’il fait mais qui le fait aussi. »63 Elle est « l’agir réflexif d’une raison qui se crée dans un mouvement sans fin comme à la fois individuelle et sociale »64.

Là encore Castoriadis s’éloigne du marxisme, critiquant un système de pensée trop fermé, dogmatique. Aux dogmes il oppose « la praxis, qui n’est pas application d’un savoir préalable, mais ce par quoi l’élucidation et la transformation du réel progressent dans un rapport intrinsèque et font surgir un savoir nouveau »65.Il ne s’agit pas, évidemment, d’abandonner la théorie révolutionnaire, mais bien de la rendre dynamique, vivante, questionnable, ouverte. « Il est (...) absurde de vouloir fonder le projet révolutionnaire sur une théorie complète - mais tout autant, a contrario, de le rejeter en raison de cette impossibilité »65.

Histoire du projet d’autonomie
Le projet de société autonome peut paraître une belle utopie, abstraite et idéale... Mais Castoriadis rappelle que ce projet, ce rêve existe depuis des centaines et des milliers d’années, depuis qu’on a commencé à parler de démocratie. « La tradition du projet d’autonomie se confond avec la tradition démocratique »66. Bien sûr, la « démocratie » d’aujourd’hui est très loin du projet d’autonomie : elle doit être étendue, approfondie, Castoriadis parle de « radicalisation de la problématique démocratique »67. Mais il est bon de rappeler que l’aspiration à l’autonomie a des racines solidement ancrées dans l’Histoire, qu’elle ne vient pas de nulle part et qu’il n’y a aucune raison qu’elle s’arrête aujourd’hui. « Il est certain que ce projet politique est fort loin d’être réalisé, mais il n’est pas pour autant une pure vue de l’esprit. Car la démocratie existante est une société autonome en puissance, et cela, point décisif, parce qu’elle est déjà partiellement en actes »68.

Les premières origines du projet d’autonomie, c’est « la création et valorisation de la démocratie, de la philosophie, de la « possibilité du choix » »69. Ainsi, ce projet « est inauguré par l’émergence, en Grèce ancienne, (...) de la philosophie et de la politique, par la création de l’interrogation illimitée et celle de l’activité explicitement tournée vers l’auto-institution de la société. » Les Grecs « n’ont jamais cessé de réfléchir à la question : qu’est-ce que l’institution de la société doit réaliser ? »70 Ils ont construit une société qui sur certains points était réactionnaire (vote interdit aux femmes, aux étranger-e-s), et sur d’autres était révolutionnaire (égalité des citoyens, participation de tous les citoyens à la vie publique, existence d’un espace public dédié à cette activité, importance du logos et de l’ethos). « Il n’y a pas de « spécialistes » des questions politiques [à Athènes]. (...) « Le bon juge du spécialiste n’est pas un autre spécialiste, mais l’utilisateur » »51.

Le projet d’autonomie a continué à exister tout au long de l’Histoire, porté par tous les mouvements qui visaient une société plus démocratique, plus égalitaire : les révolutions du XVIIIème, les Lumières, le mouvement ouvrier... Ces mouvements et ces expériences avaient toujours leur spécificité, réinventant à chaque fois le projet d’autonomie, notamment dans les périodes de révolutions (commune, soviets...). Le projet démocratique a fait sens dans l’Histoire et fait sens à chaque fois qu’il est « repris, recréé en tant que projet »71. Il s’appuie aujourd’hui sur « des précédents historiques qui, malgré leurs échecs relatifs ou leurs insuffisances, et sans être nullement des modèles, valent et jouent comme des « germes » »71. Tout cela nous aide à garder en mémoire que la petite part de démocratie qui existe dans nos sociétés « n’a pas été engendrée par la nature humaine ni octroyée par le capitalisme, mais est là comme le résultat (...) de luttes et d’une histoire qui ont duré plusieurs siècles »72.

La validité du projet d’autonomie
Pourquoi choisit-on un projet de société plutôt qu’un autre ? Comment le justifie-t-on ? Quelles sont les raisons profondes, ultimes, qui rendent le projet d’autonomie préférable à d’autres ? Nos positions politiques partent souvent de principes de base, de présupposés, d’hypothèses inaugurales, difficiles à démontrer : « l’humain-e est naturellement bon-ne », « l’humain-e est naturellement mauvais-e », « Dieu existe », etc. etc. Si on creuse les discussions politiques, on se heurte souvent, au bout de la conversation, à de tels postulats.

Le postulat de base du projet d’autonomie, c’est la raison. L’humain-e serait doué de raison et aurait intérêt à s’en servir pour construire la société qui lui convient, pour la faire fonctionner en toute autonomie. Une démonstration rationnelle pourrait confirmer ce postulat de base. Mais le choix d’une démonstration rationnelle est déjà un choix. « Ce projet est une option raisonnable, mais non pas un « choix rationnel », car il n’existe pas d’argumentation soutenant le choix des valeurs ultimes orientant l’agir humain. Dire cela n’est pas refuser la raison, mais simplement reconnaître que « rien ne permet de « fonder » les choix ultimes (...). Rien ne peut nous sauver de notre responsabilité ultime (...). Pas même la Raison. »73

Impossible, alors, de clamer que le projet d’autonomie est objectivement le meilleur. Car le choix de la raison, qui le sous-tend, est un choix subjectif. « L’autonomie n’a rien d’une nécessité, elle est un projet dont la réussite n’est nullement assurée »74. Cela ne veut pas dire qu’il faut tomber dans un relativisme désespéré, et abandonner tout projet de société. Cela veut simplement dire que nous devons assumer cette subjectivité, cette liberté, cette responsabilité, sans s’en remettre à un principe supérieur.

« Castoriadis juge même que le fait de fonder philosophiquement en raison le projet de la raison est un « mauvais usage de la raison », car la décision même de philosopher n’est elle-même qu’une manifestation de la liberté, comme tentative d’être libre dans le domaine de la pensée : « nous avons décidé que nous voulons être libres - et cette décision est déjà la première réalisation de la liberté »75. « Il est impossible de fonder rationnellement la raison sans la présupposer. On doit dès lors accepter que (...) la position de la raison soit inaugurale, qu’elle soit une auto-position inaugurale. »76 « Il reste par exemple le problème du refus de la raison, du droit, de la justification, de la discussion. Cette question difficile ne peut pas être éludée, car il est clair que pour reconnaître (ou refuser) des raisons, il faut se situer à l’intérieur de la raison. »74

Castoriadis affirme donc que nous ne pouvons nous reposer sur aucune certitude, aucun principe absolu, pour justifier nos choix de société. Il rappelle que toute la responsabilité d’un choix politique revient à l’humain-e, que ce choix ne dépend que de lui ou elle, qu’ille doit en être conscient-e et assumer cette responsabilité. C’est une position plus honnête que toutes les prétendues vérités universelles. Et c’est une position encore une fois cohérente avec cette idée d’autonomie, selon laquelle l’humain-e peut décider et agir librement, qu’aucune instance supérieure ne le gouverne ou ne préside à ses choix.

Mais à ce moment-là se pose la question de l’universalité du projet d’autonomie, comme de tout projet de société. Le choix de la raison serait-il un choix culturel, lié à l’histoire de l’Occident, serait-ce prétentieux, serait-ce un ethno-centrisme que de prétendre à ce qu’il se répande dans le monde entier, même chez des peuples qui ont d’autres cultures ? C’est ce que Castoriadis appelle la question de « la transvalidité du projet d’autonomie - le fait qu’il puisse valoir au-delà de son contexte d’apparition »77. Car l’acculturation à l’autonomie « repose sur le fait que [l’autonomie] peut faire sens pour d’autres sujets dans d’autres cultures »78.

Cette question ramène encore une fois à celle du relativisme. « Face à la pluralité et l’altérité des sociétés humaines (...) on peut se borner à reconnaître la différence comme telle, débouchant ainsi sur un relativisme intégral. Mais on peut aussi (...) distinguer la validité de fait, validité non questionnée de l’institué pour chaque société, et la validité de droit (...) que nous introduisons/acceptons dès que nous questionnons la validité de fait. [En s’appuyant sur] la réflexion et la délibération, c’est-à-dire la raison. »76 La différence des cultures humaines n’est donc pas un prétexte pour ne jamais les questionner, pour les accepter telles quelles sans discuter. Elle devrait à l’inverse alimenter des réflexions et permettre des débats inter-culturels sur des projets de société. Les valeurs, relevant du domaine de la subjectivité, du choix, de l’opinion, peuvent être remises en cause. Et l’on peut défendre l’autonomie comme « une valeur trans-sociale de droit, (...) qui repose elle-même sur une potentialité de tout être humain-social, celle de devenir une subjectivité réfléchissante, un être autonome et citoyen, et sur une potentialité de toute société humaine, celle de devenir une société autonome capable de se réfléchir et de se décider après délibération »77.

Mais défendre la valeur d’autonomie en tant que valeur trans-culturelle, universelle, ne veut pas dire l’imposer aux autres cultures. Car le principe même de cette valeur implique qu’elle soit adoptée en toute connaissance de cause et en toute liberté de choix. « Toute méthode violente est exclue par principe, car auto-contradictoire. (...) C’est seulement moyennant la propagation par l’exemple de ces valeurs et principes fondamentaux (...) et moyennant leur appropriation par les autres cultures, les autres sociétés et les autres individus, que le projet d’autonomie peut acquérir une transvalidité à la fois de droit et de fait. »78 Quoi qu’il en soit, plusieurs exemples de luttes sociales dans des pays lointains montrent que les principes liés à l’autonomie existent en germe dans d’autres cultures que la nôtre, au point que les autorités locales présentent le besoin de leur opposer une forte répression.79

Une société autonome
« L’objectif de la politique n’est pas le bonheur, « affaire privée », mais la liberté. »80

Que sera, concrètement, une société autonome ? L’autonomie appliquée à diverses cultures donnera-t-elle des sociétés similaires voire identiques ? Quels sont les principes liés à l’autonomie ? L’autonomie entraîne-t-elle automatiquement avec elle d’autres valeurs sociales ? « L’autonomie vaut aussi et surtout pour pouvoir faire des choses. Mais faire quoi ? Ce « quoi » a rapport aux contenus, (...) aux valeurs positives d’orientation de l’action. »50 Ces valeurs seront diverses selon les sociétés et n’ont pas à être prescrites, mais on devine qu’elles auront à voir avec l’égalité, la liberté, la justice.

Développons un peu. La liberté, c’est « l’espace de mouvement et d’action le plus large possible. » L’égalité, c’est une « égalité de droits et de devoirs, (...) et de toutes les possibilités effectives de faire »81. « Liberté et égalité s’impliquent réciproquement. »82 Et quant à la justice, « une société juste n’est pas une société qui a adopté, une fois pour toutes, des lois justes, [mais] une société où la question de la justice reste constamment ouverte - autrement dit, où il y a toujours possibilité socialement effective d’interrogation sur la loi et le fondement de la loi »83.

Quand Castoriadis parle d’égalité, « il s’agit « d’égalité politique, d’égalité de participation au pouvoir » ; et non d’identité ou d’uniformité entre les individus »84. « Le projet d’autonomie est incohérent et inconsistant s’il ne réserve pas d’emblée une place centrale à la question des conditions d’exercice de l’autonomie. »85 En effet, l’autonomie a-t-elle un sens si elle est réservée à quelques privilégié-e-s ? « Pas d’exécution sans participation égalitaire à la prise de décisions. »86 Quelles sont alors les conditions de cette égalité politique, comment la construire ? L’égalité démocratique « implique non seulement la capacité de juger, mais aussi « le temps nécessaire pour l’information et la réflexion - ce qui conduit directement à la question de la production et de l’économie » »87. L’égalité politique requiert donc d’une part une éducation et une information qui donnent à tou-te-s les moyens intellectuels de participer à l’autogestion de la société, et d’autre part une économie qui n’accapare pas toute entière le temps et les forces des humain-e-s, qui leur en laisse suffisamment pour qu’illes puissent se pencher véritablement sur les questions de société. Le principal argument des partisan-e-s de la démocratie représentative n’est-il pas qu’illes manquent de temps, le soir en rentrant du travail, pour se préoccuper de politique, et qu’illes sont content-e-s de pouvoir déléguer cette tâche à des spécialistes ?

Toutes ces idées sont bien belles, mais, diront les sceptiques, comment les appliquera-t-on dans la réalité ? Comment faire fonctionner, concrètement, une société autonome ? Castoriadis se garde de donner une réponse toute faite, une recette magique et figée. Mais il a quand même donné quelques pistes, notamment à l’époque de la revue Socialisme et Barbarie, en s’inspirant du conseillisme88. Il rappelle d’abord qu’il s’agit de permettre « une participation civique maximale, elle-même rendue possible par des institutions adéquates. » « Les institutions, et au premier chef le travail, doivent devenir compréhensibles et contrôlables »89. Les institutions sont des outils, des moyens, qui doivent rester entièrement maîtrisés par leurs usager-e-s, et qui doivent aider l’exercice égalitaire de l’autonomie. Par exemple ce seront des outils d’information pertinente. Ou des corps de délégué-e-s tournant-e-s et révocables (« toute irrévocabilité (...) tend logiquement et réellement à « autonomiser » le pouvoir »90). Ou des fonctionnements qui permettront au peuple de « revenir éventuellement sur une décision erronnée ou sur une mauvaise loi et la modifier »91. Ou des structures fédérales qui uniront les différentes collectivités locales, (les « conseils ») assurant à la fois leur mise en réseau efficace, à la fois une décentralisation maximale de la société89. Ou des entreprises administratives, soumises au pouvoir de l’A.G. des conseils, qui restent en place entre ces A.G. et qui en assurent la continuité92.

Et sur le plan économique ? Castoriadis énonce l’idéal d’une économie autogérée qui pourrait « restaurer la domination de l’homme sur la technique et rétablir le travail dans son caractère d’activité créatrice »89. Il note bien que « la démocratie implique l’autogestion, qui est elle-même la démocratie dans la production »93. Autrement dit, cette fameuse autogestion correspond à « la réunification des fonctions de direction et d’exécution et la suppression de la contrainte économique »89.

Castoriadis décrit également une institution possible pour aider l’autogestion de l’économie : « l’usine du plan ». « La gestion de l’économie par les travailleurs mobilise un dispositif technique sans pouvoir propre, « l’usine du plan », qui permet d’élaborer, à partir d’un objectif final, des plans comportant toutes les implications en termes de quantité de travail, de productivité, etc. Déterminant les 2 données fondamentales - le temps de travail qu’elle veut consacrer à la production, la répartition de la production entre consommation privée, consommation publique et investissement - la collectivité choisit en toute connaissance de cause dans la gamme des orientations possibles, définies à l’aide des plans. »89

Autant ces formes d’institutions peuvent donner des idées et répondre aux pragmatismes primaires et désespérés, autant elles ne doivent pas être vues comme indiscutables et parfaites : dans l’autonomie rien n’est indiscutable, et rien ne sert de modèle absolu. Castoriadis rappelle constamment que les institutions, dans une société autonome, seront le fruit de la délibération, de l’imagination des expérimentations de chaque collectivité. Et pour préciser la manière dont il voit leur rôle, il écrit que « le problème crucial d’une société post-révolutionnaire n’est ni celui de la « gestion de la production » ni celui de l’organisation de l’économie. C’est le problème politique proprement dit, ce que l’on pourrait appeler le négatif du problème de l’Etat, à savoir, la capacité de la société d’établir et de conserver son unité explicite et concrète sans qu’une instance séparée et relativement autonome - l’appareil d’Etat - soit chargé de cette « tâche » »94.

L’auto-limitation
« La société autonome ne connaît d’autre limitation que son auto-limitation. »95 Pas d’Etat, pas de police, pas de traditions à craindre, pas de promesses de paradis ou d’enfer : qui posera des limites à la liberté humaine, qui empêchera les humain-e-s de commettre des bêtises ? Rien ni personne d’autre que leur propre conscience, leur propre éthique, leur propre réflexion. C’est le paradoxe de l’autonomie, qui à la fois cultive la liberté des humain-e-s, et à la fois cultive une capacité de cette liberté à se mesurer elle-même. « Les deux aspects - créativité et auto-limitation - sont inséparables : la liberté ne peut être dissociée de l’adoption de comportements prudents. »96 Il y a une « tension entre l’illimitation - (...) la possibilité illimitée par principe de se transformer - et l’auto-limitation. Or, affronter ce problème récurrent, que rien ne peut résoudre d’avance, c’est la tâche des individus éduqués dans, par et pour la démocratie »97. « Il faut à la fois favoriser l’activité instituante et introduire le maximum de réflexivité en elle. »95

Ainsi, la démocratie peut faire peur. « Régime de la liberté, cette démocratie est donc le régime du risque historique. Mais elle est aussi, ipso facto, le régime de l’auto-limitation. »51 La démocratie, « régime tragique » du « risque historique » : cela « ne signifie pas qu’elle est plus exposée que d’autres formes de société aux menaces sur son intégrité, mais qu’elle se confronte à l’absence totale d’assurances ultimes quant à son être propre, ses orientations, ses décisions et leurs conséquences »98. En effet, qu’en est-il des autres sociétés, de la démocratie représentative par exemple ? Comportent-elles plus d’assurances ultimes quant à leur intégrité ? Pas vraiment : elles ne font que cultiver des assurances illusoires ; les citoyen-ne-s effrayé-e-s par l’abîme de la liberté pensent se préserver en confiant les dangereuses tâches politiques aux sécurisant-e-s expert-e-s politicien-ne-s. Ce faisant, illes ne se confrontent pas directement au « risque historique », illes le fuient en le délégant... Mais doivent bien s’apercevoir au bout du compte que les expert-e-s ne sont pas plus raisonnables qu’elleux-mêmes, qu’illes mènent tout droit la société dans l’hubris, l’expansion illimitée et incontrôlée. Ainsi les humain-e-s ont tout intérêt à reprendre possession de leur sort collectif, « en opposant leur créativité au processus de réification, et dans celui d’une frugalité raisonnable, en opposant leur autolimitation à la démesure capitaliste »96. Il s’agit donc d’affirmer haut et fort la portée politique de la responsabilité, de la conscience et de l’auto-limitation, principes subversifs dans une société qui noie ses angoisses existentielles dans une fuite en avant aux relents pharaoniques. « Ce n’est qu’à partir de cette conviction, à la fois profonde et impossible, de la mortalité de chacun et de tout ce que nous faisons, que l’on peut vraiment vivre comme être autonome et qu’une société autonome devient possible. »99

Comment, dans une société autonome, gérer concrètement cette « tension/contradiction entre, d’un côté, la libération (...) de la créativité sociale (cette libération étant une caractéristique centrale d’une démocratie véritable) et de l’autre, les dispositions « prudentes », les dispositifs institutionnels et les dispositions anthropologiques « raisonnables » chargées de prévenir l’hubris, la démesure »100 ? Quels seront ces dispositifs et dispositions, ces outils de l’auto-limitation ?

Les institutions de l’auto-limitation peuvent certes être multiples, ce peuvent être des structures démocratiques qui veillent au respect du principe d’autonomie, qui empêchent les prises de pouvoir unilatérales, qui assurent le maintien des droits et des acquis sociaux. Ce peuvent être des organes de « production et diffusion maximales de l’information politiquement pertinente, indispensable aux citoyens pour une prise de décision en connaissance de cause »101.

Mais aucune institution ne suffira jamais à garantir les principes d’autonomie et d’auto-limitation. Ces principes doivent être intériorisés par les humain-e-s : leur éducation doit leur transmet

par Paris 8 philo publié dans : Pensées communauté : Politique Directe
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Samedi 9 décembre 2006

Introduction

L’a priori historique est l’un des concepts majeurs dans le discours philosophique de Michel Foucault. Il joue un rôle prépondérant, non seulement dans la disposition de l’ensembles des strates empirico-historiques (positivités selon Foucault) dans une époque donnée, mais son importance dans les écrits mêmes de l’auteur, qui ne cesse de référer à cet artifice rétrospectif qui rend possible et organise le champ du savoir. On trouve par exemple l’utilisation du mot dans son premier livre qu’il a publié en 1954, maladie mentale et psychologie (PUF, p.101).

Il en va de même en ce qui concerne son livre monumental Histoire de la folie à l’âge classique, publié en 1961 (Plon, réédition chez Gallimard, 1972 ; p.143, pp.245-246), et son livre intitulé Naissance de la clinique (PUF/Quadrige, 1988, p.197). Dans son opus magnum, Les Mots et les choses : une archéologie des sciences humaines (Gallimard, 1966), on trouve une définition de l’a priori historique comme un champ d’organisation pour un savoir possible (p.171).

Son ouvrage L’archéologie du savoir (Gallimard, 1969) qui a été publié à la suite d’une série d’interrogations que les ouvrages précédents avaient laissé sans résolution, à savoir la notion du discours et de l’énoncé, la pratique et la formation discursives, la science et le savoir, l’archéologie et l’histoire des idées ; inclut un sous-chapitre intitulé : l’a priori historique et l’archive. Il analyse ici d’une manière approfondie la notion d’a priori historique comme un espace d’émergence et d’organisation pour les énoncés qui se juxtaposent et se transforment dans un champ associé que Foucault appelle l’archive (nous y reviendrons).

En outre, une définition de l’a priori historique n’est pas possible sans d’autres notions qui la complètent, voire la supposent. Les notions, entre autres, de la positivité, de l’épistémè, de l’archive, du discours et de l’énoncé jouent un rôle capitale pour savoir ce que veut dire l’a priori historique. Il a ce qui le délimite du dehors (positivité, épistémè,..), mais il a aussi ce qui le déborde du dedans (discours, énoncé, archive,..). S’il est défini comme l’ensemble des règles qui caractérisent une pratique discursive (1), s’il est délimité comme condition de réalité pour les énoncés, et s’il est déterminé enfin comme ce qui se rapporte à un système de positivités ; on a là donc tout un réseau de notions enchevêtrées et interpénétrées dont il faut savoir la structure et la fonction des règles auxquelles obéissent l’ensemble des pratiques discursives ; savoir aussi la notion du discours et pour quelle raison est-il considéré comme une pratique ayant sa propre régularité et ses modes d’existence, de coordination et de subordination avec d’autres pratiques ; saisir les rapports que le discours entretient avec les pratiques non discursives, à savoir les institutions, les champ sociaux et économiques, le système des comportements individuels, les décisions politiques, les modes de vie adoptés dans une époque donnée, etc ; comprendre la notion d’énoncé qui se présente comme une simple fonction d’existence pour les signes (construits grammaticalement ou déduits logiquement) ; comprendre ce que veut dire une positivité, quel est le système qui régit son apparition et sa métamorphose, quelles sont les caractéristiques d’une analyse énonciative définissant une positivité au niveau d’une formation discursive qui ne se rapporte ni à une rationalité donnée, ni à sujet pensant, mais qui soit analysée par des règles immanentes au discours, etc. L’a priori historique apparaît donc comme une tâche inlassablement déployée et sans cesse modifiée qui rend compte des règles de formation, des pratiques discursives, des positivités et des savoirs dans leur apparition manifeste, dans le fait qu’ils existent sans les ramener aux lois de l’esprit, ses intentions et ses représentations, ni aux lois d’une mentalité individuelle ou d’une mémoire collective, ni éventuellement aux lois d’un devenir téléologique étranger.


Morphologie de l’a priori : du fondement à l’effondrement.


L’a priori et ses apories :


Dans son vocabulaire technique et critique de la philosophie (2), André Lalande définit l’a priori par 1°) le point de vue gnoséologique qui consiste à distinguer entre les connaissances qui viennent de l’expérience (a posteriori) et ce que celle-ci suppose (a priori) ; 2°) le point de vue méthodologique qui considère l’a priori comme une idée ou connaissance antérieure à cette expérience ou série d’expériences spéciale. L’a priori est in dépendant du cadre de la connaissance empirique et fonctionne comme condition de possibilité de la connaissance : " Est a priori tout élément qui appartient à la structure de notre appareil de connaissance et qui est radicalement indépendant dans son origine de la seule expérience que Kant reconnaisse : l’expérience sensible " (3)

Mikel Dufrenne présente les grandes caractéristiques de l’a priori en se basant sur son caractère transcendantal :


1.. "l’a priori ne peut être que formel"


2.. "l’a priori est toujours antérieur à l’expérience"


3.. "il n’offrira pas comme du constitué"


4.. "l’a priori est le fondateur de l’expérience".

" L’a priori se définit bien par rapport à l’expérience, mais comme ce qui lui est antérieur, et ceci détermine déjà sa nature transcendantale " (4)

Etant fondateur, formel, constituant et antérieur, l’a priori rend possible l’expérience non pas dans l’ordre du fait (Quid facti ?), mais dans l’ordre du droit (Quid juris ?), c’est justifier ou autoriser.

Kant propose une différence entre ce qu’il appelle "la connaissance pure" irréductible à toute expérience sensible et "la connaissance empirique" qui se rapporte à cette expérience. Il s’interroge ainsi sur la possibilité d’existence de connaissances indépendantes de l’expérience et de toutes les impressions sensibles. Ce type de connaissance, Kant le nomme "a priori". D’après lui, l’écart qui distingue l’a priori de l’a posteriori peut se présenter comme une règle générale à partir de laquelle ils se communiquent et nouent des rapports spécifiques. Elle joue le rôle des deux caractéristiques de l’a priori qui sont l’universalité et la nécessité : " Nécessité et universalité rigoureuses sont donc des caractéristiques certaines d’une connaissance a priori, et sont inséparables " (5)

En dépit de cette rigoureuse architecture qui accorde à l’a priori toute priorité de fondement, il n’est pas, pour ainsi dire, à l’abri d’un coup de marteau que Foucault peut lui braquer. Il semble que son fondement ne peut pas résister au séisme qui affecte son édifice harmonieux. Il affronte, en effet, un infaillible effondrement dans l’entreprise archéologique foucaldienne pour deux raisons :

1) Foucault substitue à la norme du droit, un ordre de fait. Il semble définir l’a priori, non pas comme condition de validité pour des jugements, mais comme condition de réalité pour les énoncés. Alors que l’a priori formel se définit par rapport à l’expérience comme ce qui lui est antérieur, l’a priori concret, ou l’a priori de réalité " est une figure purement empirique " (6). Foucault sort donc du tribunal kantien pour faire une enquête historique et se met à la quête des discours pour définir leur mode d’existence.

2) Il ne fait aucun recours à l’aspect transcendantal de l’a priori. Alors que l’a priori formel se tient à juger et valider l’expérience (question de droit), ce qui justifie son recours au sujet (réalité transcendantale), l’a priori concret sert simplement à décrire un état, un mode d’existence, une transformation (question de fait) sans qu’il y ait l’intervention d’un sujet pensant, d’un Cogito visant son cogitatum. Le propre d’un a priori, chez Foucault, est le mode d’être des énoncés, leurs conditions d’émergence, la loi de leur coexistence avec d’autres énoncés, les principes selon lesquels il subsistent, se transforment et disparaissent : " Cet a priori doit rendre compte des énoncés dans leur non-cohérence, dans leur chevauchement et leur remplacement réciproque, dans leur simultanéité " (7)

Le propre d’un a priori est l’il y a des énoncés. Il ne s’agit pas de valider ou de légitimer, bref, de donner un jugement qui accorde un ses ou déclare une vérité, mais simplement de suivre le processus des discours, la manière dont ils fonctionnent comme pratique vouée à des règles strictement mises en jeu, la manière dont ils se transforment et donnent lieu à d’autres discours et la manière dont ils subissent un éventuel effondrement.

L’a priori, chez Foucault, est voué à l’historicité. Bien qu’on peut tracer l’histoire de l’a priori dans les systèmes philosophiques (de Platon à Husserl), on peut même définir un a priori dans l’histoire par le biais des discours et des pratiques qu’il suppose. Au lieu d’être un a priori constituant (comme dans le cas des philosophies transcendantales, l’exemple de Kant) des valeurs, des jugements, des sens et des vérités, il demeure, dans son acception foucaldienne, un a priori constitué à partir d’une série de formations, de transformations et de renvois, " il est lui-même un ensemble transformable " (8)



1.. l’a priori historique et le désenchantement de l’histoire continue :

L’historicité de l’a priori essaie d’évaluer les thèmes qui s’abstiennent d’appartenir à une réalité transcendantale et théologique, à savoir la plénitude sémantique, l’intériorité intentionnelle, le recours originel et l’activité synthétique du sujet. Elle représente un tissu (positivité, épistémè, archive, discours) sans araignée (la stratégie et le stratagème d’un sujet). C’est tissu, puisqu’il est tissé de cette trame enchevêtrée et entrelacée (les objets singuliers qu’elle prétend rendre possible) figurée par l’épistémè (et " Dans une culture et à un moment donné, il n’y a jamais qu’une épistémè qui définit les conditions de possibilité de tout savoir " (9) (nous soulignons)), comme une couche d’interpositivité au sein de laquelle les positivités se croisent et s’intercalent. Ces positivités impliquent un système de disposition (= l’archive) qui régit l’ensemble des discours (prononcés) comme pratiques discursives et des énoncés (effectivement dites) comme événements singuliers, délimitant ainsi les règles de leur formation et leur transformation. L’a priori historique est constitué de systèmes (épistémè, positivités, archive,..) et de sous-systèmes (discours, énoncés,..), un système ayant sa propre structure (positivité, archive, discours, énoncé,..) et sa propre fonction (découpage d’un champ de savoir possible, définition du mode d’être des objets, rendre compte des énoncés dans leur dispersion et leur simultanéité,..). C’est un système qui prouve son autonomie et son auto-affection, son point fixe endogène (10)dira-t-on, sans faire une apothéose d’un sujet qui serait une instance majestueuse guidant théologiquement et téléologiquement sa totalité intrinsèque. Ce sujet, occupe des fonctions variables dans la trame de ce tissu ou dans le champ aléatoire de ce système. Ce que l’a priori historique emploie , ce sont des unités, des ensembles, des séries et des rapports. Ce qu’il met en œuvre, c’est un ensemble de dispersion et de disparition après les conditions de formation et de transformation.

Les systèmes et les sous-systèmes de l’a priori historique (plutôt son tissu) sont toujours traversés par des moments de bouleversements et d’interruptions, là où il y a de nouvelles configurations qui interviennent brusquement sans avis préalable. Certes, ces bouleversements, qui se produisent faisant apparaître une épistémè en guise d’une autre épistémè, ne sont pas l’effet d’une incapacité de lire minutieusement ce qu’on a à lire ou d’une impuissance de voir méticuleusement ce qu’on a à voir, mais il s’agit vraisemblablement d’une mutation souterraine et anonyme, à l’insu des techniques perfectionnées de la lecture et des visions microscopiques rigoureuses. Un léger décalage imperceptible (qui ressemble d’ailleurs à une mutation biologique ou au processus énigmatique des systèmes thermodynamiques) est susceptible de basculer toute une architecture du savoir bien codifiée et ordonnée et rigoureusement organisée. C’est ainsi que le mythe d’une continuité paisible et d’une alliance ininterrompue est le dernier chant du cygne de l’histoire sous sa forme traditionnelle.

L’histoire traditionnelle avait adopté une terminologie visant le bon sens des événements historiques, leur continuité nécessaire et homogène, la signification qu’ils finissent par former et la définition de la totalité selon laquelle l’histoire a une finalité (un telos) vers laquelle elle s’achemine. À ces vieux propos, la nouvelle analyse historique suggère le rôle de la discontinuité comme un instrument opératoire et un objet disposé à la description. Foucault s’intéresse à ces nouveaux thèmes : l’isolement des strates les unes des autres, l’instauration de certain type de séries, l’adoption de certains critères de périodisation, l’établissement des séries de séries, etc. L’objectif de ce décalage concernant le sens et la pratique de l’histoire (11) est de créer des distances, et renforcer l’importance des discontinuités : " Un des traits les plus essentiels de l’histoire nouvelle, c’est sans doute ce déplacement du discontinu : son passage de l’obstacle à la pratique ; son intégration dans le discours de l’historien où il ne joue plus le rôle d’une fatalité extérieure qu’il faut réduire, mais d’un concept opératoire qu’on utilise " (12)

C’est la notion de la discontinuité qui a donc changé de statut. Etant à la fois le donné et l’impensable pour l’histoire sous sa forme classique, étant ainsi ce champ de dissémination événementielle que l’historien avait la charge de supprimer de l’histoire, elle demeure pour la nouvelle analyse historique le mode d’individualisation des domaines : " ...les disciplines historiques ont cessé d’être la reconstitution des enchaînements au-delà des successions apparentes ; elles pratiquent désormais la mise en jeu systématique du discontinu " (13)

À l’instar de l’a priori historique, la nouvelle pratique de l’histoire ne s’adresse plus à l’activité synthétique du sujet, ni au jugement transcendantal qui fonde sa forme et détermine ses règles, mais, au contraire, ses aléas se succèdent, se juxtaposent ou s’opposent selon un jeu de dépendance permanent. Puisque " l’histoire continue, c’est le corrélât de la conscience " (14) elle dévoile un champ fertile et fructueux de significations communes à tous les phénomènes. Elle joue, en effet, le rôle de ce que Foucault semble définir comme l’histoire globale. À cette forme d’histoire, Foucault substitue une autre figure qui " suppose qu’une seule et même forme d’historicité emporte les structures économiques, les stabilités sociales, l’inertie des mentalités, les habitudes techniques, les comportements politiques, et les soumet tous au même type de transformation " (15). Cette figure est l’histoire générale qui analyse le discours comme un événement singulier, le met en liaison avec d’autres discours qui conservent leur propre spécificité, sans qu’il y ait une unité fabuleuse qui les rassemble : " les discours doivent être traités comme des pratiques discontinues qui se croisent, se jouxtent parfois, mais bien aussi s’ignorent et s’excluent " (16). L’histoire générale, ainsi décrite, brise toute providence prédiscursive que l’histoire classique suppose. Elle doit rendre compte du mode d’être du discours, le discours en-tant-que-tel. Ni au-delà (Sujet transcendantal, vérité ultime, histoire téléologique,..), ni en deçà (signification caché, trésor sémantique enfoui, idée profonde,..) le discours se rapporte à lui-même.

l’archive, la nébuleuse des pratiques discursives :

Voiçi donc ce qu’est l’a priori historique : l’ensemble des règles qui caractérisent une pratique discursive. Ce ne sont pas des règles logiquement antérieures, ou ésotériquement intérieures, mais archéologiquement inhérentes au discours lui-même. Ces règles apparaissent en termes de rapports et de fonctions : "c’est la loi de...", "en quoi consiste le...", "la manière de...". Elles expriment une tâche (inachevée) qui se déroule dans le discours comme pratique qui est toujours en-train-de s’établir, se transformer, se découper, s’organiser, se disperser, disparaître, etc. non point celle qui a exploré minutieusement sa géographie discursive. Ces règles doivent rendre compte des quatre schèmes qui articulent une formation discursive : " On appellera règles de formation, les conditions auxquelles sont soumis les éléments de cette répartition (objets, modalité énonciatives, concepts, choix thématiques). Les règles de formation sont des conditions d’existence (mais aussi de coexistence, de maintien, de modification et de disparition) dans une répartition discursive donnée " (17)

La formation des objets :

Le discours psychiatrique au XIXe siècle, par exemple, se caractérise non point par des objets privilégiés, mais par la manière dont il forme ses objets. Cette formation est assurée par un ensemble de relations qui déterminent la loi d’apparition d’un discours et la manière dont il peut donne naissance simultanément ou successivement à des objets différents : " Il existe sous les conditions positives d’un faisceau complexe de rapports " (18), parmis lesquels les institutions, les processus économiques et sociaux, les formes de comportements , les systèmes de normes, les types de classification, etc. Elles n’en forment pas un type de rationalité ou un horizon de scientificité, plutôt ce qui lui permet d’apparaître sous telle ou telle forme, de se juxtaposer à d’autres objets, de se situer par rapport à eux. Outre ces modes de relations, le discours est dôtée de rapports qui lui sont concomitants et se situent à sa limite. Il lui offrent les objets dont il peut parler. Ces objets, loin d’être rapportés au fond des choses, désignent l’ensemble des règles qui permettent de les former comme objets d’un discours et constituent ainsi leurs conditions d’apparition historique.



a.. la formation des modalités énonciatives :

Il s’agit de repérer les positions plurifonctionnelles qu’un sujet peut occuper par rapport au divers domaines ou groupes d’objets : le médecin, dans le discours clinique, est tour à tour le questionneur souverain, l’œil qui regarde, le doigt qui touche, l’organe de déchiffrement des signes, le technicien de laboratoire. Cette fonction multidimensionnelle n’est pas donnée neutre, mais il y a tout un faisceau de rapports qui se trouve mis en jeu : les relations entre l’espace hospitalier comme lieu d’assistance, d’observation, de modes thérapeutiques ; les relations entre le rôle du médecin comme thérapeute, son rôle de pédagogue, son rôle de relais dans la diffusion du savoir médical et son rôle de responsable de la santé publique dans la société. Le discours clinique doit donc montrer les lieux où le sujet peut se déplacer par rapport aux divers domaines et aux différents objets : " Dans l’analyse proposée, les diverses modalités d’énonciation au lieu de renvoyer à la synthèse ou la fonction unifiante d’un sujet, manifestent sa dispersion " (19).



la formation des concepts :


Le système de formation conceptuelle se trouve lui aussi pris dans un ensemble de relations qui le constituent comme tel. La formation de ces objets n’est pas faite à partir d’éléments, si hétérogènes et si dispersés qu’ils soient, mais par la mise en jeu de leurs rapports réciproques. Il existe, en somme, un champ préconceptuel au sein duquel les concepts peuvent coexister. Ce champ, loin d’être donné dans une antériorité logique ou dans une intériorité intentionnelle, est soumis à l’ensemble des règles qui caractérisent la formation des concepts dans l’élément du discours. Le (pré)conceptuel, qui est cependant immanent aux concepts, puisqu’il en est le lieu d’émergence, est l’ensemble des règles qui s’y trouvent effectivement appliquées : " Dans l’analyse qu’on propose ici, les règles de formation ont leur lieu non pas dans la "mentalité" ou la conscience des individus, mais dans le discours lui-même " (20). Le "préconceptuel" et les règles auxquelles ils est soumis ne sont pas le résultat d’opérations faites par les individus, ou des contraintes qui, aux confins de l’histoire et de ses couches sédimentées, s’imposent au discours de l’extérieur. Ils sont le fonctionnement même de ce discours en tant que pratique ayant des rapports spécifiques avec la masse discursive concomitante. Ce préconceptuel et ces règles jouent le rôle d’un a priori historique et concret et d’une couche souterraine et anonyme rendant possible et nécessaire le foisonnement des thèmes, la cristallisation des croyances et l’élaboration des représentations, si on fait recours à l’histoire des idées.



la formation des stratégies :


Les discours (l’économie, la médecine, la grammaire, l’histoire naturelle,..) donnent lieu à certaines organisations conceptuelles, à certains regroupement d’objets, à certains types d’énonciation qui forment, selon leur cohérence et leur rigueur, des thèmes et des théories que Foucault nomme, conventionnellement, stratégies : le discours économique (21) à l’époque classique, se définit par une manière constante de mettre en rapport des possibilités de systématisation intérieures à un discours, d’autres discours qui lui sont extérieures et tout un champ, non discursif, de pratiques, d’appropriations, d’intérêts et de désirs (22). Ces stratégies ou ces choix thématiques ne sont pas le résultat d’un projet fondamental et antérieur au discours, ce ne sont pas non plus des systèmes architectoniques construits sur la base d’une vison du monde, mais ce sont des rapports discursifs restreints et spécifiques se liant à un champ de pratiques non discursives pour pouvoir parler de leurs objets, élaborer leurs concepts et former leurs énoncés.


Ces quatre schèmes (les objets, les énonciations, les concepts et les stratégies) sont mis en jeu par un système de formation qui prescrit ce qui a dû être mis en rapport, dans une pratique discursive, pour que celle-ci réfère à tel ou tel objet, pour mettre en jeu telle ou telle énonciation, pour utiliser tel ou tel concept et pour organiser telle ou telle stratégie. L’unité d’un discours n’est possible que par la mise en œuvre d’une dispersion d’éléments et l’entrelacement d’une multitude de rapports. Elle réside dans le système qui rend possible et régit leur formation. Il ne s’agit pas, certes, d’une unité fabuleuse qui transcende l’ensemble des singularités et des multiplicités enchevêtrées ou qui comble les failles et les interstices et rassemble les éléments répartis et disséminés autour d’un axe totalisant. Ces failles et ces discontinuités, cette dispersion et cette répartition sont des éléments nécessaires pour toute description archéologique, sans quoi il est difficile de repérer le discours dans sa spécificité comme une pratique ayant des rapports avec d’autres discours et d’autres pratiques.


Le discours, entendu comme lieu d’émergence des concepts, est un événement singulier doté d’une matérialité et d’un domaine d’apparition, de transformation et d’effondrement. Ce lieu d’émergence et cet espace d’exploration discursive est l’archive. Celle-ci n’est pas, selon Foucault, la mémoire conservée d’une époque dans une masse documentaire, dûment et rigoureusement transmise, ou la réminiscence d’une époque révolue ; mais le jeu des règles qui déterminent l’apparition et la disparition des énoncés, la rémanence et l’effacement des systèmes énonciatifs : " J’appellerai archive, non pas la totalité des textes qui ont été conservés par une civilisation, ni l’ensemble des traces qu’on a pu sauver de son désastre, mais le jeu des règles qui déterminent dans une culture l’apparition et la disparition des énoncés, leur rémanence et leur effacement, leur existence paradoxale d’événements et de choses " (23)

L’archive montre que les choses dites ne surgissent pas selon les lois de la pensée et n’occupent pas une fonction de signalisation, mais elles apparaissent grâce à tout un jeu de relations qui caractérisent un discours. Elle traite les faits du discours, non pas comme documents ayant une signification cachée ou une règle de construction linguistique et de déduction logique, mais comme monuments ayant un mode d’existence spécifique qui doit être décrit selon les règles d’une pratique discursive. L’archéologie assume la tâche d’une telle description. L’archéologie est contre tout archè, contre tout recours originaire à une réalité transcendantale ou subjective. L’archéologie versus "archè" et l’a priori historique versus "a priori formel" traitent le discours, non pas à partir de "ce qu’il a voulu dire" (il ne s’agit pas de faire un commentaire ou de creuser au fond du discours pour mettre à jour une signification pléthorique), mais en fonction de "ce qu’il dit effectivement".

L’archive demeure, en effet, une machine disparate qui rend compte des énoncés dans leur dispersion et leur éclatement, c’est ce qui déborde les discours et les expose au jeu de la différence, occupant ipso facto une fonction similaire par rapport à l’a priori historique, en ce sens qu’elle fait apparaître les règles d’une pratique qui permettent le jeu de la différenciation des énoncés, leur modification, leur manipulation et leur substitution : " c’est le système général de la formation et de la transformation des énoncés " (24). Il ne s’agit pas de repérer une origine primitive ou un fondement à partir de quoi toute une architecture discursive serait possible, mais de dégager des commencements relatifs, si dispersés et éparpillés qu’ils soient (une tâche instauratrice et non pas une tâche fondatrice). L’archive est une microphysique du discours, non pas en termes d’une harmonie discursive préétablie, mais en vertu d’une nébuleuse énonciative qui foisonne hic et nunc, donnant lieu à un système énonciatif disséminé. Etant à la fois choses et événements singuliers mis en jeu par l’archive, les énoncés ne renvoient pas à la réalité muette des choses ni à l’intériorité profonde des choses, mais se situent à mi-chemin entre les mots et les choses. L’archéologue met hors circuit ces deux derniers, pour ne rendre compte que des énoncés qui circulent à travers leur espace, se dispersent, se juxtaposent, s’opposent et disparaissent. C’est une sorte de topologie énonciative qui ne fait aucune référence à une typologie hiérarchique. L’archive en est la couche discursive (plutôt "discoursphérique") où peuvent se situer et se localiser les énoncés par rapport à d’autres multiplicités énonciatives, formant un champ associé, donnant lieu une position neutre pour être effectivement remplie par des individus différentes.

Mais, l’archive a une bordure dangereuse dans la mesure où elle met en application un ensemble de règles à l’intérieur duquel notre discours est possible. Elle lui donne ses modes d’apparition et de disparition et ses formes d’existence et de coexistence. Elle représente le champ même de notre dire et de notre regard, en radicalisant notre altérité. Elle traduit le problème que Foucault a abordé dans ses analyses archéologiques : " Mon problème pourrait s’énoncer ainsi : comment se fait-il qu’à une époque donnée on puisse dire ceci et que jamais cela n’ait été dit ? " (25). L’archive brise le miroir de notre discours grâce auquel nous avons examiné nos pratiques dans l’instant même où elles s’y manifestent. L’instant de nos pratiques discursives se trouve, désormais, fragmenté par le coup de marteau de l’archive qui brise son unité et élargit son écart. Notre identité est les éclats mêmes de cet instant qui nous dissipe et nous disperse. Il reflète notre différence au sein de laquelle nous agissons sans prétendre une origine oubliée qu’il faut exhumer, ou un but jamais atteint auquel on parviendra. Ni archè ni telos, on se trouve pris dans le jeu de la différence et le labyrinthe de l’archive.


Le jeu de la différence : pour une ontologie historique de nous-mêmes.


Du pronostic au diagnostic : l’actualité du présent.


Etant le tissu de nos pratiques discursives, l’archive est, selon l’archéologue, cette région à la fois proche de nous, mais différente de notre actualité. C’est la part de l’histoire face à la part de l’actuel, la différence entre "ce que nous sommes et cessons d’être" et "ce que nous sommes en train de devenir" comme disait Gilles Deleuze (26). L’archéologue place le diagnostic au premier plan pour toute analyse visant l’actualité dans sa singularité. Pour bien élucider la part importante du présent dans l’analyse des modes d’être actuels des pratiques discursives, Foucault interprète le fameux texte de Kant : was ist Aufklärung ? (Qu’est que les Lumières ?). Il conçoit cet opuscule comme une originalité sur la manière dont les sujets doivent être traités et abordés philosophiquement. Il s’agit d’un art de philosopher qui consiste à traiter son époque dans tous les domaines qu’elle englobe. Il est question du présent : " Qu’est-ce qui se passe aujourd’hui ? Qu’est-ce qui se passe maintenant ? Et qu’est-ce que c’est que ce "maintenant" à l’intérieur duquel nous sommes les uns et les autres " (27). Ce présent que le penseur ou le philosophe analyse et déchiffre ses signes les plus explicites est le présent même auquel il appartient (la bordure de l’archive qui nous entoure dont Foucault parle). Le penseur en est l’élément et l’acteur, le sujet qui analyse et l’objet qui doit être analysé : " bref, il me semble qu’on voit apparaître dans le texte de Kant la question du présent comme événement philosophique auquel appartient le philosophe qui en parle " (28). Cette appartenance que le penseur éprouve vis-à-vis de son présent, n’est pas censée être une époque ou une tradition, mais un certain "Nous" qui se rapporte à un ensemble culturel caractéristique de son actualité qui lui est propre. Sous ce biais, le philosophe assume la tâche d’une problématisation d’une actualité. Ce type de questionnement caractérise ce qu’on pourrait appeler la modernité : " quelle est mon actualité ? Quel est le sens de cette actualité ? Et qu’est-ce que je fais lorsque je parle de cette actualité " (29).

Parler de l’actualité est, dans l’entreprise kantienne, une tâche qui sert à problématiser l’instant présent. À l’herméneutique d’Augustin qui interroge le présent pour essayer de déchiffrer en lui les signes d’un événement prochain, d’où la puissance d’une distentio animi, et à l’aurore d’un nouveau monde comme un tournant décisif pour le présent chez Vico, Kant substitue à ce pronostic téléologique, un diagnostic qui porte sur la pure actualité, dépourvue de toute finalité intérieure d’un processus historique. Diagnostiquer, c’est diagnostiquer à partir des symptômes. Le symptôme est la forme sous laquelle se présente l’événement (comme la maladie d’ailleurs), de tout ce qui est visible. La critique intervient comme un élément crucial qui assure la minutie du décryptage de cette actualité en étant une symptomatologie du présent. L’Aufklärung détermine, en effet, la modernité de l’instant présent que Foucault envisage comme une attitude, " et par attitude, je veux dire un mode de relation à l’égard de l’actualité " (30). Elle est plutôt ce "Nous" auquel le philosophe fait partie et entretient un rapport étroit avec son actualité. Il s’agit pour Baudelaire d’une attitude qui permet de saisir ce qu’il y a d’héroïque dans le moment présent. Un processus d’héroïsation du présent qui ne veut pas dire le conserver et le perpétuer, mais de saisir l’éternité dans l’instant présent et de se situer par rapport au jeu difficile entre la vérité du réel et l’exercice de la liberté. Nous comprenons, d’ores et déjà, le fameux Sapere aude kantien qui donne le courage et la responsabilité de se servir de son propre entendement sans l’instruction d’autrui. C’est l’art de sortir de sa propre minorité et se servir de son savoir au sein d’un jeu dangereux de la liberté.
a.. l’ethos philosophique comme mode d’être actuel :

Cette attitude traduit l’Aufklärung comme un type d’interrogation philosophique " qui problématise à la fois le rapport au présent, le mode d’être historique et la constitution de soi-même comme sujet autonome " (31). Il consiste à mener une critique permanente de notre être historique en traçant les bornes qui nous délimitent. Ce qui nous est donné comme universel, nécessaire et obligatoire doit être substitué par ce qui est singulier, contingent et dû à des contraintes arbitraires. Il s’agit, en somme, d’une critique pratique, qui ne doit pas chercher les structures formelles qui ont une valeur universelle, mais assumer une enquête (une tâche en quête de..) historique à travers les événements qui nous constituent comme des êtres historiques ayant un rapport avec leur actualité sous forme de ce que nous faisons, pensons, disons. Le paragraphe précédent le montre d’ailleurs : il s’agit d’une tache philosophique à trois repères : 1) problématisation du rapport au présent ; 2) problématisation du mode d’être historique ; 3) constitution de soi-même comme sujet autonome. Le rapport au présent reflète l’ensemble culturel (le Nous) auquel on se trouve soumis, le mode d’être historique détermine la manière dont nous agissons au sein même de ce présent et la constitution de soi-même essaie de franchir sa sphère dans le but de déterminer le partage entre la vérité du réel et l’exercice de la liberté.

La critique de ce que nous disons, pensons et faisons, à travers une ontologie historique de nous-mêmes, n’est pas des prolégomènes à toute sciences future qui se présenterait comme métaphysique ; elle est " généalogique dans sa finalité et archéologique dans sa méthode " (32). Archéologie, en ce sens qu’elle traite les discours qui articulent ce que nous pensons, disons et faisons, comme autant d’événements historiques. Généalogie, en ce sens qu’elle pense le jeu de la liberté en acte en se déplaçant de "ce nous sommes et cessons d’être" pour franchir les possibilités de "ce que nous sommes en train de devenir" : " je caractériserai donc l’ethos philosophique propre à l’ontologie critique de nous-mêmes comme une preuve historico-pratique des limites que nous pouvons franchir, et donc comme travail de nous-mêmes sur nous-mêmes en tant qu’êtres libres " (33).

L’ethos philosophique (34) doit rendre compte, non pas des représentations des hommes, leur vision du monde et leur théorie de la connaissance, mais ce qu’ils font et la manière dont ils le font. Il doit ainsi rendre compte des trois grands domaines : celui des rapports de maîtrise sur les choses (le savoir), celui des rapports d’action sur les autres (le pouvoir), celui des rapports à soi-même (l’éthique) : " en d’autres termes, l’ontologie historique de nous-mêmes a à répondre à une série ouverte de question (...) comment nous sommes-nous constitués comme sujets de notre savoir ; comment nous sommes-nous constitués comme sujets qui exercent ou subissent des relations de pouvoir ; comment nous sommes-nous constitués comme sujets moraux de nos actions " (35).

L’ontologie historique de nous-mêmes est motivée par une volonté acharnée qui se préoccupe de son processus actuel dans la trame d’un devenir (ce que nous devenons), et non pas dans l’affection d’un souvenir (ce que nous cessons d’être). Le Nous auquel appartient l’archéologue-généalogiste est l’espace même de son diagnostic. C’est un champ complexe et dangereux et un sol épineux dont il faut savoir où mettre les pieds nus. Si l’archive nous délimite, c’est qu’il y a effectivement un labeur patient qui donne forme à l’impatience de la liberté. Cette tâche cherche toujours à franchir les limites que nécessite le travail de la critique. C’est pour cette raison que la découverte d’un champ transcendantal coïncide avec l’instauration de la finitude comme une bordure établissant les limites de la connaissance. En effet, la mise en abîme de l’aspect transcendantal par Foucault, qui s’est réveillé de son sommeil anthropologique, et le surgissement du discours comme une instance instauratrice de toutes les pratiques et les formes du penser, du dire et du faire impliquent que la finitude occupe une place fondamentale dont il s’agit de créer des modes d’individuation au-delà d’un savoir prégnant et d’un pouvoir régnant : " On dit ceci, on fait cela : quel mode d’existence cela implique-t-il ? Parfois un geste, un mot suffisent. Ce sont des styles de vie, toujours impliqués, qui nous constituent comme tel ou tel " (36)

Les possibilités de franchir la sphère du présent et la constellation de l’archive expriment une manière de passer du nécessaire au possible, de l’existence à l’expérience, de ce qui existe hors de nous vers ce qui demeure en nous. En effet, il n’existe ici aucune trace d’une origine voilée qu’on doit révéler, ni l’ombre d’une restituo ad integrum qu’on a la charge d’en extraire ; car, ce qui est vrai est vrai pour nous, et le diagnostic vaut pour notre actualité. Rien ne le montre qu’un passage de Le Gai savoir : " Si nous établissons tout le nécessaire selon notre actuelle manière de penser, nous n’avons rien prouvé du "vrai en soi" et seulement le "vrai pour nous", c’est-à-dire ce qui rend possible notre existence en vertu de l’expérience - et ce processus est invétéré à ce point que vouloir en convertir la pensée est impossible. Tout a priori se situe là " (37). L’actualité est le mode de ce qui est actuel, ce qui est en acte et non pas en puissance. Ce paradoxe peut se résumer ainsi : l’actuel n’est jamais lui, mais ce qui toujours "en-train-de", puisqu’il échappe à tout commencement et puisqu’il est en recul, en ce sens qu’il ne pourrait jamais être contemporain de lui-même. Il se produit donc une sorte de métamorphose perpétuelle qui, en demeurant aux confins de l’actuel, donne lieu à d’autres possibilités de dire et devoir autrement. Ainsi, ce qui demeure dans le champ de Nous ne se réduit pas au présent, même s’il est pris dans ses lois. Il ne cesse de se rapporter à lui-même dans un renvoi perpétuellement réalisé, sous forme d’un mode d’être qui le caractérise. Ce danger est fort pressenti dans les écrits mêmes de Foucault : " Plus d’un, comme moi sans doute, écrivent pour n’avoir plus de visage. Ne me demandez pas qui je suis et ne me dites pas de rester le même : c’est une morale d’état-civil ; elle régit nos papiers. Qu’elle nous laisse libres quand il s’agit d’écrire " (38). Dès lors, ce qui s’impose du dehors (l’archive, le présent, la morale,..) trace toujours des limites insurmontables, mais ce qui se donne du dedans (le diagnostic, le mode d’être, l’éthique,..) comme règles facultatives, débouche sur une surface libre et étendu. Ce qui nous délimite ici, nous accorde le franchissement là-bas, " Cela veut plutôt dire que, en découvrant les failles du système dans lequel s’inscrit et se produit comme sujet, le sujet s’ouvre du même coup un domaine d’intervention, à l’intérieur du système et non hors de lui, en gagnant la position à partir de laquelle une certaine revendication de liberté prends une sens " (39).

Qu’il soit un art de penser autrement, un essai ou une expérience, une création de concepts, un diagnostic de l’actualité ou une symptomatologie du présent, l’ethos philosophique comme exercice de soi sur soi (Foucault disait " une "ascèse", un exercice de soi, dans la pensée " (40)) dans l’élément de la liberté et à l’intérieur des jeux du pouvoir et des enjeux du savoir, essaie toujours d’échapper à la totalité et à la clôture du système.

Notes

(1) M. Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1989, p.168

(2) A. Lalande, Le Vocabulaire technique et critique de la philosophie, paris, PUF, 1992, p.74

(3) J-M. Muglioni et M. Crampe-Casnabet, "A priori", in Encyclopédie philosophique universelle, les notions philosophiques, Paris, PUF, 1990, pp.140-141.

(4) M. Dufrenne, La notion d’a priori, Paris, PUF, coll. épiméthée, 1959, p.3

(5) E. Kant, Critique de la raison pure, in ? uvres philosophiques, bibliothèque de la Pléiade, Paris, Gallimard, 1980, p.757

(6) Foucault, L’archéologie, idem., p.167

(7) Idem., p.168

(8) Idem., p.168

(9) Foucault, Les mots et les choses, Paris, Gallimard, 1969, p.179

(10) Nous empruntons cette expression à Jean-Pierre Dupuy.

(11) Cf. Michel de Certeau, "L’opération historique", in Faire de l’histoire, I- Nouveaux problèmes, sous la direction de Jacques Le Goff et de Pierre Nora, Paris, Gallimard, coll. folio/histoire, 1986, pp.19-68 ; cf. aussi Michel de Certeau et Régine Robin, Entretiens, in Dialectiques, n°14, 1976, pp.42-62

(12) Foucault, L’archéologie, p.17

(13) Foucault, "Réponse au Cercle d’Epistémologie", in Cahiers pour l’Analyse. Généalogies des sciences, n°9, été 1968, p.11

(14) Idem., p.11

(15) Foucault, l’archéologie, p.18

(16) Foucault, l’Ordre du discours, Gallimard, 1992, pp.54-55

(17) Foucault, l’archéologie, p.53

(18) Idem., p.61

(19) Idem., p.74

(20) Idem., p.83

(21) Cf. Foucault, Les mots et les choses, idem., pp.177-225

(22) Foucault, l’archéologie, p.92

(23) Foucault, Réponse au Cercle, idem., p.19

(24) Foucault, l’archéologie, p.171

(25) Foucault, Dits et écrits, textes établis par François Ewald et Daniel Defert, tome I, Paris, Gallimard, p.787

(26) G. Deleuze, "Qu’est-ce qu’un dispositif ?" in Michel Foucault philosophe, Paris, 9, 10 et 11 janvier 1988, des travaux/Seuil, éd. du Seuil, septembre 1989, pp.185-195

(27) Foucault, Cours inédit, Magazine littéraire, n°207, mai 1984, p.35

(28) Idem., p.35

(29) Idem., p.36

(30) Foucault, Cours inédit (Qu’est-ce que les Lumières ?), Magazine littéraire, n°309, avril 1993, p.67

(31) Idem., p.69

(32) Ethos - subst. gr. Signifiant habitude, coutume, employé par certain pour désigner la manière d’être habituelle des personnes. Cf. Paul Foulquier, Dictionnaire de la langue philosophique, Paris, PUF, 1992, p.238

(33) Foucault, Cours inédit, ML, n°309, idem., p.71

(34) Idem., pp.71-72

(35) Idem., p.73

(36) G. Deleuze, "La vie comme une œuvre d’art", in Foucault vivant, Le Nouvel Observateur, aout-septembre 1986, p.60

(37) F. Nietzsche, Le Gai savoir. Posthuma, trad. fr. de Klossowski, Paris, Gallimard, p.348

(38) Foucault, l’archéologie, p.28

(39) P. Macherey, "Foucault : éthique et subjectivité", in À quoi pensent les philosophes ? Autrement, série mutation, n°102, novembre 1988, pp.94-95.

(40) Foucault, Histoire de la sexualité, t. II, L’Usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1983, p.15

 
 
par Paris 8 philo publié dans : Pensées communauté : Les philosophes épars
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Vendredi 8 décembre 2006

On ne peut pas être tragique et moral à la fois. On peut tout de même garder quelques bribes de moralité et de conformisme histoire de faire passer sa pilule de nouveauté, ce que GMC n’a pas compris (lire ses commentaires ici).
C’est toute la question que nous souhaiterions soulever cette fois du « Socrate est-il chercheur ou professeur ? ». Une chose est sûre, c’est ce thème renvoie à la distinction médiévale des lectores et des auctores (Bourdieu homo academicus, P. 152), ou que l’on retrouve aujourd’hui en philosophie ente analystes et expémentateurs (les premiers étant essentiellement dans la creuse Sorbonne et les seconds à Paris 8). Les premiers, « humbles serviteurs des oeuvres », et la plupart du temps inconnus du grand public, sont « orientés en priorité vers la reproduction de la culture et du corps des reproducteurs » (les futurs professeurs de philosophie), tandis que les seconds, orientés vers les activités de recherche et de création, disposent en général d'une « autorité symbolique » importante liée à la production d’œuvres novatrices, mais n'ont guère de pouvoir institutionnel. On retrouve ici l'opposition entre les deux formes de pouvoir qui structu