"Il ne faut pas seulement prétendre philosopher, mais être philosophe en réalité".
Il convient de garder en mémoire qu'Epicure avait à l'égard du savoir purement thèorique un mépris non dissimulé, posant au contraire pour la philosophie une éxigence d'efficacité
dans la vie pratique (finalité essentiellement pratique de sa philosophie).
La Démocratie athénienne perdue:
Epicure: 340 - 270 avant Jésus Christ.
Athènes, qui avait dominé la Grèce pendant une longue période, connu son âge d'or au Vème siècle avant J.C. avec Périclès. Au IVème siècle, Athènes s'affaiblit progressivement,
jusqu'à tomber sous la domination Macédonienne en 338 av. J.C. L'on passa alors d'un régime démocratique à une monarchie héréditaire.
Epicure fut donc contemporain d'une vie politique désordonnée où le Bien publique n'avait plus la priorité. Sa philosophie sera donc une philosophie du refus de l'idéal
politique, qui s'est avéré trompeur: elle sera l'expression d'un replie sur l'existence personnelle et non publique, au contraire du stoïcisme qui veut que le philosophe soit cosmopolite, et
qui va dans le sens de l'évolution politique de l'époque, la trouvant même encore insuffisante.
L'origine d' Epicure:
Epicure est originaire de l'île de SAMOS (près des actuelles côtes turques), colonisée par Athènes: son père était un colon athénien. D'origine modeste, Epicure était d'une santé
fragile, ce qui ne sra pas sans influence sur sa philosophie, et notamment sur sa conception du plaisir comme étant essentiellement la cessation de toute
douleur.
Etant à la fois familier du chagrin et de la douleur, l'on comprend que la question principale de sa philosophie ait été de savoir comment vivre heureux si tout est matériel, et
si l'on peut être atteint par la douleur et le chagrin...
La vie d'Epicure:
A 18 ans, il effectua son service militaire à Athènes. Mais une fois clui-ci achevé, il ne put cependant pas retourner chez son père à l'île de SAMOS, l'empire Athénien s'étant
finalement effondré, et les terres colonisées ayant été restituées.
Il se rendit alors sur la côte Ionienne où il s'initia à la doctrine matérialiste de DEMOCRITE (il connaissait bien sûr déjà le platonisme), fondateur de l'atomisme (réalité
faite d'atomes et de vide), et suivit pour celà les cours de NAUSIPHANE. Pourtant, il refusera toujours de reconnaître dans sa philosophie une quelconque influence d'un autre.
Plus tard, (311 av. J.C.), il ouvrit une école dans l'île de LESBOS, île où les doctrines dominantes étaient essentiellement le platonisme et l'aristotélisme. Sa philosophie fut
donc plutôt mal acceptée. Il dut senfuir plus ou moins précipitamment, et alla s'installer près du détroit de la mer noire, où il fondit une nouvelle école dans laquelle il forma ses premiers
disciples: METRODORE et HERMAQUE.
Après le succès qu'il connut durant ce séjour, Epicure s'installa alors à Athènes où il acheta une maison et un jardin pour y accueillir ses amis, des femmes et des esclaves. Là,
tous pratiquaient la philosophie sur un même pied d'égalité, et Epicure n'avait de cesse d'enseigner à ses auditeurs les principes fondamentaux de sa philosophie, principes qu'il ne transforma
pas de toute la durée de son enseignement.
Lorsqu'en 270 av. J.C., Epicure mourut, il affranchit ses esclaves et institue des festins tous les 20 de chaque mois, ainsi que l'exignce de fêter l'anniversaire de sa mort. Il
faut noter en effet que pour Epicure, le souvenir joue un grand rôle, puisque selon lui, le simple souvenir d'un bonheur passé suffit pour échapper à la douleur qui est entrain de vous
frapper.
L'Epicurisme latin:
Au premier siècle av. J.C., l'on put assister à un développement très net de l'Epicurisme, notamment avec LUCRECE (De Natura Rerum) et PHILODEME.
Le monde Grec de la fin du IIème siècle après J.C. connut également un nouvel essort de l'Epicurisme, notamment grâce à DIOGENE d'OENANDA, mais surtout grâce aux compilations
effectuées par DIOGENE LAERCE, épicurien, qui consacra le chapître X de son livre (La vie des Philosophes), à Epicure.
C'est d'ailleurs dans cet ouvrage que l'on retrouve les différentes Lettres: Lettre à Hérodote (principes généraux); Lettre à Pythoclès (principes des phénomènes
célestes); Lettre à Ménécée (sur le bonheur).
I. EPICURE ET DEMOCRITE:
De notre point de vue, Démocrite semble avoir été le fondateur de la tradition matérialiste atomique, et les points communs entre Démocrite et Epicure nous semblent évidents,
d'autant que pendant près de 20 siècles, nous n'avons connu d'un seul matérialisme atomistique. Pourtant, Démocrite a toujours été rejeté par Epicure.
A. La méthode de Démocrite :
Démocrite pose le prima de l'intelligence, qui, seule, peut nous faire comprendre la nature véritable de la réalité. Selon lui, la réalité objective ne peut être saisie qu'hors
de la connaissance sensible. Ainsi, il y aurait deux niveaux de la connaissance:
* Les sensations: elles constituent un niveau de connaissance changeant et instable (ex: le doux, l'amer). La connaissance sensible s'opposerait
en fait à la réalité, qui est constituée d'atomes et de vide, car une même structure atomique peut être perçue de façon différente selon le sujet: ce que nous livre les sens n'est pas la
réalité, mais seulement les apparences de la réalité.
* L'intelligence: alors que la connaissance sensible s'occupe d'un niveau inférieur qui est celui du changement et de l'instabilité (il n'y a
rien de fixe ni de clair dans la connaissance sensible), l'intelligence discursive ou raisonnement, nous permet d'obtenir la connaissance des atomes, puisque de toute façon ceux-ci sont trop
petits pour être saisis par les sens.
Chez Démocrite, tout ce qui est saisi par les sens est donc considéré comme impur, et la vraie connaissance commence avec, et porte sur, l'invisible.
Le système de Démocrite est donc un platonisme inversé: si le monde de la sensation doit bien être rejeté, la réalité n'en est pas moins matérielle.
Pour Epicure au contraire, si nous refusons la vérité de la sensation, il ne reste plus aucune base pour connaître la vérité. De son point de vue, le doctrine de Démocrite est
insuffisante: l'atomisme y est insuffisant parce que les principes de Démocrite sont posés de manière extérieure à la connaissance sensible, et il n'y a pas de reconnaissance perçue de la
vérité de l'atomisme; il n'y a aucun senti à la théorie. Par ailleurs, les principes de Démocrite ne produisent aucun effet, aucun résultat sur le point de vue moral. Pour Epicure, l'atomisme
est avant tout vécu (nous sentons de façon évidente la résistance des choses), et donc l'atomisme est tenu pour évident. De plus, il y a une répercussion de l'atomisme sur le plan moral, dans
la mesure ou l'affection, c'est-à-dire la façon dont nous ressentons le bien et le mal à un rapport direct à la vérité morale.
Il y a aussi, dans le système de Démocrite, des contradictions dans l'organisation interne:
Il y aurait un prima de l'intelligence, même pour expliquer l'être:
L'intelligence connaît la réalité parce que la réalité est organisée par l'intelligence: il y a une identité de la pensée et de l'être, un peu comme chez Parménide. Cela signifie
que ce qui est conçu par l'esprit existe aussi dans la réalité. Or, ce principe, traditionnel dans l'idéalisme finaliste, est appliqué par Démocrite à l'atomisme lui-même: pour lui, les atomes
ont des formes infinies en nombre, car il n'y a pas de raison pour qu'une forme pensable existe, et pas une autre (identité de la pensée et de l'être).
Au contraire, pour Epicure, les formes des atomes ne sont pas en nombre infini: les formes des atomes sont certes en très grand nombre, mais non en nombre infini, car sinon, il
se pourrait aussi concevoir qu'il puisse exister des atomes d'une taille telle qu'ils puissent être visibles. Mais les atomes sont toujours et obligatoirement invisibles. Epicure rejette donc
l'idée selon laquelle un raisonnement purement logique dirigerait le monde réel, et pose à l'opposé que le raisonnement ne doit prendre pour point de départ rien d'autre que la perception.
Prendre l'intelligence comme fin ontologique et comme explication absolue, conduit à être aveugle à la réalité.
Démocrite, dans son système, pourrait fort bien considérer que l'atomisme est confirmé après coup par l'expérience, c'est-à-dire que l'intelligence pose des hypothèses qui sont
confirmées ou non par l'expérience, et ainsi poser la vérité des sensations. Or, il n'en fait rien.
La supériorité de l'atomisme semblerait ainsi fondée, au moins en partie, sur l'expérience. Mais alors, il faudrait dire aussi que l'expérience sensible nous indique la réalité,
et que l'atomisme peut être directement confirmé dans l'expérience. Nos sensations n'étant que le résultat d'une rencontre d'atomes, il faudrait alors avouer qu'elles sont bien réelles. En
effet, s'il y a l'expérience pour confirmation, il faut aussi reconnaître la vérité des sensations.
C'est ce qu'Epicure reproche à Démocrite de n'avoir pas vu.
B. La méthode d'Epicure:
Pour Epicure, la sensation est toujours réelle, puisque constituée de rencontres d'atomes. Par ailleurs, elle est toujours vraie, et même toujours évidente.
Alors que pour Démocrite, tout étant compréhensible, il s'ensuit que tout est déterminé, pour Epicure au contraire, le mouvement des atomes est libre. En fait, pour ce dernier,
la nécessité n'est que la superstition des hommes qui considèrent que tout doit répondre à un finalisme, et donc à une volonté des Dieux.
II. EPICURE ET LE PYRRHONISME:
1. PYRRHON (370-310 Av. J.C.) ou l'impossibilité d'accéder à la
vérité :
Nausiphane, premier maître d'Epicure, aurait été influencé par Pyrrhon, ce qui explique qu'il soit ici intéressant d'entamer une comparaison entre le système d'Epicure, et celui
de Pyrrhon.
Selon Pyrrhon, tout jugement prend appui sur une sensation particulière, ce qui bien sûr autorise une grande diversité de jugements, mais aussi une multiplicité des conceptions
et des appréhensions du monde. L'unité des jugements n'est donc finalement possible selon lui que dans la SUSPENSION DU JUGEMENT, c'est à dire dans le doute ou l'interrogation, qui sont des
moments où l'on ne prend plus aucune décision concernant les choses, mais où l'on s'abstient d'affirmer, au profit de la seule interrogation.
En fait, la solution sceptique que propose Pyrrhon, consiste, en dernier recours, à se taire (aphasie), plutôt que de vouloir affirmer des principes théoriques. L'on voit en
effet que dans un tel système, tous les jugements finissent par se valoir, et il n'est plus possible d'apprécier la vérité: la vérité du pyrrhonisme serait finalement que rien n'est plus
agréable ou mieux qu'autre chose, et, dans ces conditions, le sujet doit chercher l'apathie ou impassibilité.
L'on voit donc que la doctrine de Pyrrhon mène à un relativisme de la connaissance et des affections, ce qui exige l'apathie. Or, il semble que l'on retrouve cette notion chez
Epicure, avec le terme d'ataraxie, qui renvoie à un état de sérénité et d'équilibre, à ceci près que chez Epicure, il y a une reconnaissance de la vérité des sensations et des affections, une
reconnaissance de la réalité du pathos.
L'Epicurisme n'est donc pas réductible au pyrrhonisme:
Pour le pyrrhonisme en effet, s'il y a des apparences, celles-ci n'ont cependant aucune réalité, et les sensations ne sont donc ni vraies, ni fausses. Simplement, elles
produisent en nous des jugements contradictoires entre eux, ce qui mène à affirmer que tout jugement est relatif, et que la sensation ne nous permet pas d'accéder à la vérité, même si elle est
à la base de chacun de nos jugements. Rien n'est vrai, et c'est pourquoi il faut rester impassible.
Par ailleurs, même si la vérité existait, l'on n'en aurait aucun signe.
2. CRITIQUE DE PYRRHON PAR EPICURE :
Epicure, au contraire de Pyrrhon, affirme que suivre les apparences est la seule solution pour pouvoir accéder à la vérité. En effet, la sensation nous indique ce qui est, quel
est l'être, parce que ce qui est existe sous la forme d'une composition ou combinaison d'atomes, combinaison dont nous avons la sensation par l'intermédiaire des simulacres: Rien n'existe que
des atomes et du vide.
Toutes les sensations sont donc vraies, et le problème de la fausseté ne se pose pas au niveau des sensations. Ce n'est que lorsque nous opérons des comparaisons ou des réunions
de sensations, c'est-à-dire dès que nous passons dans le domaine de l'opinion, que le risque d'erreur apparaît. Le jugement en effet repose sur la comparaison de sensations ou sur des
anticipations, et, même s'il repose toujours sur des sensations (rôle de la mémoire), risque d'ajouter ou de retrancher quelque chose à ces dernières, et par là, risque d'entraîner
l'erreur.
L'on voit donc qu'Epicure se distingue bien à la fois de Démocrite et de Pyrrhon, sans pour autant pouvoir être accusé de faire un mélange des doctrines.
III. LES CRITERES DE LA CANONIQUE :
Il faut noter qu'Epicure ne présente pas de logique, au contraire des stoïciens ou des aristotéliciens. En effet, pour Epicure, la connaissance est immédiate et n'a nul besoin de
raisonnements laborieux ou scientifiques. La vérité ne se conçoit que de manière directe, et la connaissance qui se caractérise par des détours et une perte de temps, à savoir la logique, est
parfaitement inutile: ce n'est pas en devenant savant ou grand logicien que l'on accédera plus facilement au bonheur.
La vérité, c'est la SENSATION, et ce qui l'accompagne: l'affection. Car la sensation est toujours vraie. Ce n'est que lorsque que nous passons dans le domaine de l'opinion et
donc que nous passons au troisième critère, la prolepsis ou prénotion, ou anticipation, que nous risquons de sombrer dans l'erreur, dans la mesure où nous ne nous contentons plus de ce qui nous
est donné dans les sensations, mais où nous y ajoutons un jugement. La prolepsis relève de la doxa ou opinion.
Pour limiter le risque d'erreur, il ne faut rien ajouter dans l'opinion qui ne se trouvait déjà dans la sensation, mais nous sommes pourtant contraints d'aller souvent au delà de
ce qui nous est simplement donné, et donc de faire appel à des présomptions.
Reste enfin un quatrième critère de vérité: la projection imaginative de la pensée.
1. Les éléments de la connaissance:
a. LA SENSATION est toujours vraie.
b. L'AFFECTION :
L'affection complète la sensation, car si elle ne dit pas directement le vrai ou le faux, c'est cependant elle qui nous fait connaître l'agréable et le désagréable. En ce sens, et
parce qu'elle est directement liée à la sensation, l'affection est elle aussi toujours vraie
L'affection est bonne car l'agrément de la sensation est un guide pour la moralité aussi bien que pour la médecine, et ce contrairement à ce qu'en disait Platon. Pourtant, il faut
pouvoir évaluer aussi bien à court terme qu'à long terme, avant de répondre à une affection nous faisant connaître l'agréable ou le désagréable, car ce qui est maintenant agréable pourrait
devenir un jour désagréable et nous faire regretter notre acquiescement, et inversement.
c. LA PRENOTION:
Elle existe chez les stoïciens, qui considèrent que les prénotions sont en notre esprit comme des indications finalistes mises en nous par les Dieux pour nous guider dans le
déroulement de notre existence.
Chez Epicure au contraire, nous formons les prénotions par l'expérience: nous nous formons en notre esprit un type, un aspect perceptif pour chaque chose. Il existe donc en nous
des sortes de schémas ou formes correspondant à un ensemble d'objets, et qui nous permettent de reconnaître les sensations à venir. En fait, les prolepsis sont comme l'empreinte laissée en nous
par des sensations répétées d'un même objet.
Les formes ainsi obtenues en notre esprit pourront être appliquées à tout ce que nous voyons par l'expérience directe, soit par ressemblance, soit par combinaison.
d. LA PROJECTION IMAGINATIVE DE LA PENSEE:
La projection imaginative de la pensée est un effort pour constituer la compréhension de ce qui est invisible. Ainsi en est-il par exemple des images des Dieux que l'on aperçoit
dans notre âme, et qui correspondent bien à une action matérielle.
Pour ce qui est de l'existence des atomes, c'est par analogie que l'on peut se représenter leur existence.
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Vrai
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Faux
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Le Perceptible
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Confirmation
par la sensation.
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Non Confirmation.
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L'Invisible
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Non Infirmation
par la sensation
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Infirmation
des opinions fausses.
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La NON INFIRMATION peut avoir deux significations:
* elle peut désigner la nécessité exclusive, certaine, apodictique, des principes de l'atomisme (CF: "il n'existe que des atomes en mouvement et du vide"), et dans ce cas, il
faut comprendre que le contraire est impossible.
* pour les explications concernant des choses éloignées, Epicure reconnaît qu'il puisse exister plusieurs explications possibles, c'est à dire des explications dont la vérité
n'est pas impossible (Cf. les explications multiples que donne Epicure du tonnerre, des météores, des éclipses ... ).
De toute façon, dès lors que les principes de l'atomisme sont admis, peut importe les explications que l'on peut ensuite donner des phénomènes, pourvu que ces explications soient
libres de toute superstition. Car ce qui est prédominant, c'est la sauvegarde des principes fondamentaux de l'atomisme. Il n'est pas spécialement intéressant de connaître la véritable
explication puisqu'on ne sera pas plus heureux pour cela (la science exacte n'est qu'une perte de temps).
L'important, c'est d'avoir quitté la superstition et d'envisager le monde comme étant sans mystère c'est-à-dire explicable avec un peu d'attention. Les principes de l'atomisme
ont donc avant tout un ENJEU ETHIQUE.
IV. LES PRINCIPES DE LA PHYSIQUE :
Lettre à Hérodote ; § 38 à 43 :
" En premier lieu, cher Hérodote, il faut découvrir ce qui est à la base des mots, afin que, en y ramenant les opinions ou les objets en discussion ou les sujets de
doute, nous puissions juger et que toutes choses ne restent incertaines pour nous et nous obligent à les prouver indéfiniment, ou nous ne posséderions que des mots vides. En effet, il
est nécessaire que la signification primitive de chaque mot soit mise en évidence et n'ait plus besoin de preuve, si toutefois nous voulons posséder quelque chose à quoi nous
puissions rapporter l'objet en discussion ou le sujet de doute ou l'opinion. Il faut de plus observer d'une manière complète les sensations et les notions réelles, soit de l'esprit
soit de n'importe quel critère, de même encore les affections dominantes, afin de pouvoir, à leur aide, donner des indications sur ce qui est en suspens et sur l'invisible.
Ces points étant établis, il convient maintenant de fixer l'attention sur les choses invisibles.
Tout d'abord, rien ne naît de rien, autrement tout pourrait naître de tout sans avoir besoin d'aucune semence. Et si ce qui disparaît était réduit à rien, toutes choses
auraient déjà péri, étant donné que celles en lesquelles elles se sont dissoutes n'existeraient pas. L'univers a toujours été le même qu'il est maintenant et sera le même dans toute
éternité. En effet, il n'y a rien en quoi il puisse se transformer, car il n'existe rien en dehors de l'univers qui puisse y pénétrer et produire un changement.
L'univers est constitué de corps et de lieu. Que les corps existent, la sensation l'atteste en toute occasion, et c'est nécessairement en conformité avec elle qu'on
fait, par le raisonnement, des conjectures sur l'invisible, comme je l'ai dit plus haut. Si, d'autre part, il n'y avait pas ce que nous appelons vide, espace ou nature impalpable, les
corps n'auraient pas où se placer ni où se mouvoir, ce qu'ils semblent bien faire. En dehors de ces choses on ne peut rien concevoir, ni par généralisation ni par analogie, qui puisse
être pris pour des substances parfaites et non pas pour ce qu'on appelle attributs ou accidents de ces dernières.
Parmi les corps il y en a qui sont composés et d'autres dont les composés sont constitués. Ceux-ci sont indivisibles et immuables, si l'on ne veut pas que toutes choses
soient réduites au non-être, mais qu'il reste, après les dissolutions des composés, des éléments résistants d'une nature compacte et ne pouvant d'aucune manière être dissous. Donc,
les principes indivisibles sont de toute nécessité les substances des corps.
L'univers est infini. En effet, ce qui est fini a une extrémité ; or, celle-ci est considérée par rapport à quelque chose qui lui est extérieur, de sorte que s'il n'a
pas d'extrémité il n'a pas de fin ; mais s'il n'a pas de fin il est infini et non pas fini.
L'univers est encore infini quant à la quantité des corps et à l'étendue du vide. Car, si le vide était infini et le nombre des corps fini, ceux-ci ne resteraient nulle
part, mais seraient transportés et dispersés à travers le vide infini, puisqu'ils n'auraient pas de points d'appui et ne seraient pas arrêtés par les chocs. Si, d'autre part, le vide
était limité, il n'y aurait pas de place pour contenir les corps en nombre infini.
En outre, les corps indivisibles et compacts, dont les composés sont formés et en lesquels ils se résolvent, sont d'une variété de formes indéfinie. Il ne pourrait pas,
en effet, résulter tant de variétés des mêmes formes en nombre limité. Chaque forme est représentée par un nombre infini d'atomes ; quant à la diversité des formes, leur nombre n'est
pas absolument infini, mais seulement indéfini, à moins qu'on ne s'avise de regarder aussi les grandeurs des atomes comme pouvant s'étendre à l'infini.
Les atomes se meuvent continuellement de toute éternité, et les uns en s'entrechoquant s'écartent loin les uns des autres, les autres, en revanche, entrent en vibration
aussitôt qu'il leur arrive d'être liés par l'entrelacement ou quand ils sont enveloppés par les atomes propres à s'entrelacer. Car il est dans la nature du vide de séparer les atomes
les uns des autres, puisqu'il ne peut pas leur fournir un support ; et la dureté inhérente aux atomes produit le rebondissement après le choc, dans la mesure où l'entrelacement leur
permet de revenir après le choc à l'état antérieur. Il n'y a pas de commencement à ces processus, étant donné que les atomes et le vide existent de toute éternité. "
(Diogène Laërce, X, 35-83)
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Les premiers principes de la physique sont établis de manière univoque, par NON-INFIRMATION, et sont absolument certains. Ils relèvent d'affirmations apodictiques, dont le
contraire est impossible.
* Rien ne naît de rien, et rien ne va au néant.
* L'univers est composé de corps et de vide.
* Parmi les corps, les composés sont faits d'atomes, lesquels sont en nombre infini dans l'univers.
A. Rien ne naît de rien, et rien ne retourne au néant:
1. Rien ne naît de rien:
On peut l'établir par la réfutation du contraire: si des objets pouvaient naître de rien, alors il y aurait surgissement de ces objets sans aucune justification ou explication.
N'importe quel objet pourrait naître n'importe où.
Or, nous ne voyons pas des objets apparaître n'importe où, et les choses ne surgissent que là où la matière qui peut les produire est présente. Par ailleurs, les objets ne naissent
pas n'importe quand, mais suivant une genèse, laquelle est inscrite dans le temps et dans la durée: tout corps qui apparaît ne doit son existence qu'à l'agrégation d'atomes
Il existe donc bien des causes déterminées, mêmes si elles sont impossibles à connaître
C'est l'invisible, de nature matérielle, qui explique toujours le visible: nous pouvons le constater dans des expériences concrètes. Ainsi, par exemple, les odeurs sont
transportées par le vent, et pourtant, nous ne voyons pas les éléments nécessairement matériels qui les composent et que le vent transporte
2. Rien ne retourne au néant:
Si les choses pouvaient se mettre à disparaître sans laisser de traces et sans aucune explication, alors le monde serait partout très fragile et tout à fait incompréhensible. Dans
les faits, la "disparition" des objets est due à une désagrégation et à une dispersion des petites particules qui les composent: rien ne disparaît véritablement et complètement.
Rien ne va au néant, parce que sinon toutes les choses de l'univers auraient très bien pu déjà disparaître: depuis l'éternité que le monde existe, la matière aurait déjà eu tout le
temps de disparaître. La condition même de l'éternité de l'univers est que " rien ne se perd; rien ne se crée; mais tout se transforme ".
Les particules des êtres désagrégés vont ensuite alimenter d'autres êtres. Donc, sur fond de destruction du visible, il y a un invisible indestructible: au cours du temps, les
éléments premiers, indestructibles et invisibles, ne changent pas.
B. L'univers est composé de corps et de vide : (Il n'existe que du
vide et des atomes en mouvement).
1. Il y a du vide (§40).
C'est là une grande nouveauté d'Epicure, puisque presque tous les autr