Jeudi 20 juillet 2006
Personne ne contestera que l'impérialisme américain repose et fonctionne d'abord sur l'entreprise mimétique. Sa prodigieuse maîtrise par l'industrie culturelle américaine officielle (exportée, c'est-à-dire aussi désirée) en est l'outil. Lorsque le mimétisme échoue, la machine contraignante, répréssive - des rétorsions économiques à "la guerre contre l'axe du mal" s'ébranle. Le processus est connu depuis la Contre-Réforme du XVIe siècle.

Mais l'ironie de tout système mimétique fermé (modélisant) est au fond d'entendre toujours "l'autre-du-modèle" comme subordonné et/ou réfractaire : il ne peut s'y dire qu'en termes de défaut ou de résistance par rapport au modèle. Or de ce fait le modèle lui-même perd toute autonomie puisque par définition sa fonction le rend dépendant de sa reproduction par son "autre". Autrement dit, toute visée mimétique primaire est le masque d'une domination qui est d'abord auto-aliénation : ce qui s'y dit sous le terme "différence" est un défaut dans l'identité du même : "Arracher la différence à son état de malédiction semble alors le projet d'une philosophie de la différence" (1)

Il n'y a jamais de mimétisme collectif constructif (les cauchemars totalitaires le prouvent). Le mimétisme est toujours individuel et referme l'individu sur sa propre contrainte. Il est le masque d'une domination qui vise à effacer, avec l'altérité, l'auto-détermination.

Le mimétisme individuel est l'élément-racine qui conduit à la modélisation collective. Le résultat collectif d'une opération de "mimesis primaire" est toujours additionnel : or, dans cette addition, est refoulé l'ordre symbolique qui, seul, permet qu'une représentation soit viable en produisant précisémment l'écart différentiel créateur de l'acte représentant.

L'exclusion de la médiation symbolique est aisée à comprendre si l'on considère la manière dont fonctionne la mimesis inférieure sur le plan linguistique, c'est-à-dire l'identification à la langue et par extension à la culture. Ce qu'on appelle "programmation neuro-linguistique" en est un exemple. Il est intéressant aussi de considérer l'identification mimétique d'une classe sociale ou d'un peuple à sa langue et à sa culture lorsque cette classe ou ce peuple et leurs langues se trouvent en position hégémonique.

On peut prendre deux exemples : la noblesse française de l'Ancien Régime et le peuple américain aujourd'hui et la manière dont leurs "cultures" se sont imposées, la première dans l'Europe des Lumières, la seconde dans le monde contemporain. J'entends ici bien évidemment que le terme "peuple américain" n'implique évidemment pas la volonté consciente et éclairée des individus qui le composent, mais désigne une sorte d'agrégat abstrait, fictif, érigé en symbole aux dépens de ce même peuple - et des autres - par l'État.

Dans l'un et l'autre cas, les individus identifiés à la culture dominante s'expriment non en tant que personnes mais en tant que symboles : c'est-à-dire substitués au réel. Or, aucun être humain ne peut se constituer en symbole et se substituer lui-même au réel, c'est-à-dire interdire par là à autrui et à lui-même toute médiation symbolique (sinon l'identification mimétique "vide") sans être aussitôt menacé de destruction.

Ce fut exactement là le lot des noblesses françaises et russes pré-révolutionnaires. C'est aujourd'hui celui "du peuple américain" - lequel, en tant qu'unité véritablement homogène et à ce titre signifiante, n'existe nulle part, sinon dans le discours dominant de ses dirigeants, politiques et économiques - ses chefs, de guerre et de pouvoir.

Aussi, la dénonciation de Baudrillard (Le Monde , 20 Octobre 2001) supposant, à propos du 11 Septembre 2001, la pertinence des terroristes à "avoir compris la capacité qu'a l'ordre médiatique à produire du symbolique et, à ce titre, à avoir accompli un attentat mis médiatiquement en scène en temps réel comme évènement symbolique", et posant donc l'origine de la portée symbolique de l'évènement dans le seul pouvoir de sa symbolisation (c'est-à-dire de sa "sortie du temps historique") par sa médiatisation simultanée au fait, cette analyse, donc, est radicalement fausse.

Ce n'est pas le caractère "hollywoodien", médiatique, de l'attentat qui en fait un symbole, mais le caractère symbolique conféré à ceux qu'il a détruits, et qu'il visait précisément à ce titre. C'est seulement le caractère symbolique de la victime qui confère à l'évènement sa portée de symbole : exactement comme décapiter Louis XVI fonda la république française - dans la terreur. La différence, ici, est que nulle révolution sociale n'était en marche, qu'il s'agissait seulement d'un règlement de comptes comparable à ceux qui se réglèrent et se règlent toujours entre les parrains maffieux (la CIA) et leurs séides ou leurs seconds (Ben Laden). Le symbolique institué par l'attentat du 11 Septembre 2001 est donc de cet ordre-là.

En réalité, c'est au "Septembre noir" de la crise de 29 et à ses bandits qu'il renvoie les USA - plus qu'au 11 Septembre 1973 qui vit l'assassinat d'Allende avec l'appui de la CIA -. Et au-delà, à la loi du "far-West" fondatrice de la colonisation américaine. Son exploitation médiatique, elle, tend à poser la victime symbolique ("l'être" américain) comme le tabou (sacré) sur lequel devrait s'appuyer l'ordre nouveau : telle est bien l'élaboration, mystique, d'un symbolisme de nature religieuse, que semble poursuivre l'administration américaine. Ses agresseurs (les "kamikazes"), eux, auraient fait le pari inverse : détruire le symbole fondera la révolution de l'ordre nouveau - sans préjuger ici de sa nature et de sa forme -. Mais dans les deux cas, le résultat est la terreur primaire de l'ordre maffieux originel - source même de l'attentat. L'ordre du monde, du point de vue symbolique, se trouve donc actuellement déchiré entre ces deux tentations irréconciliables qui se miment mutuellement, d'une fondation pseudo-symbolique : autant dire qu'il se débat dans le diabole et non plus se réfère au symbole .

Nous ne pouvons donc que nous mobiliser et lutter contre l'ordre pseudo-symbolique institué en ces termes, et qui ne veut se dire que dans l'un ou l'autre pôle de l'opposition. Cet ordre, et l'aberrant conflit qu'il institue, doit être dénoncé, analysé, déconstruit et rejeté. Hors de quoi l'institué ne sera que l'institution de la violence et de la régression. Tout référent/modèle, lorsqu'il s'agit d'un être de langage, c'est-à-dire d'un être humain, perd son autonomie et donc sa liberté en se faisant symbole : il ne peut dès lors être autre que mimé ou détruit, condamné à ne désirer reconnaître aucun "Autre" que lui-même - son "bien" - ou se vouer, dans un combat mortel, à son ennemi radical, son adversaire ontologique - son "mal". Ainsi se dévoile l'aliénation du modèle.

La question à approfondir alors, en ce début du XXIe siècle, au vu de l'expérience historique que possède désormais l'humanité et du point de vue psychanalytique individuel et collectif, est celle-ci : est-ce véritablement l'accès au symbolique qui implique la castration (soit, sur le plan collectif, sacrifice, massacre, génocide), ou bien n'est-ce pas simplement la contrainte mimétique elle-même, qui est, dans sa nature même, telle qu'elle s'organise artificiellement aujourd'hui par l'image industrielle, castratrice et meurtrière ? La réponse à cette question déterminerait une évaluation essentielle : à savoir que l'humanité peut avoir, depuis Hiroshima et Auschwitz (et non depuis Septembre 2001 qui au contraire n'en exprimerait en quelque sorte que le "retour du refoulé" au coeur de la réification capitaliste qui la nie), franchi un certain seuil d'intégration quant à la conscience générique d'elle-même. Cela impliquerait une mutation de l'ordre symbolique et de l'accès à celui-ci.

Car l'ordre pseudo-symbolique auquel prétend de part et d'autre le "11 septembre" n'est qu'une perversion radicale du symbole. Elle veut se poser en définition de l'humanité. Or celle-ci ne saurait plus se constituer par l'identification des uns et la soumission des autres à l'abstraction d'un modèle qui s'instituerait en tiers référent et transcendant à la libre relation entre les hommes, dans le "simple appareil" de leur humanité enfin adulte.

(1) Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF 1996, p. 44

L'enjeu mimétique du rituel du 11 septembre

Anne VERNET, Docteur es-sciences du langage.

septembre 2002.

par Anne Vernet, Docteur es-sciences du langage. publié dans : Pensées communauté : La commune des philosophes
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Mardi 18 juillet 2006

Il y a un peu plus de quatre-vingts ans de cela, le philosophe Georges Palante (1862-1925) se suicidait dans sa petite maison d'Hillion, à quelques kilomètres de Saint-Brieuc. Redécouvert par Michel Onfray qui lui consacre, en 1989, son premier livre1 le penseur briochin, ardent défenseur de l'individualisme, tend petit à petit à retrouver une place de moins en moins confidentielle dans le monde de la philosophie2. Et ce n'est que justice car loin d'être obsolète la pensée de Palante et son combat pour l'individu sont encore, très clairement, d'actualité.

 


 

Au niveau politique, Palante possède cette particularité troublante d'être revendiqué comme étant proche de leurs idées par des personnes provenant de tous les horizons : « de l'extrême droite nationaliste à l'extrême gauche anarchiste en passant par la droite conservatrice ou la gauche socialiste » (Hurel, 1991, p.33). Et il est vrai qu'il n'est pas toujours facile d'y voir clair dans sa pensée politique qui oscille effectivement entre aristocratisme et socialisme, individualisme et patriotisme ou libéralisme et anarchisme. Si l'on ajoute à cela une pointe d'antisémitisme et des sympathies pour des personnalités aussi diverses que celles de Nietzsche, Jaurès, Gobineau, Clemenceau, Proudhon, Seillière, Ryner, De Gaultier, Vacher de Lapouge etc., la tentation est forte de jeter l'anathème sur ce qui semble n'être qu'un désespérant tissu de contradictions.

 


 

Malgré cela, nous posons l'hypothèse qu'une véritable réflexion sur la pensée politique de Palante doit pouvoir dépasser le simple constat de ces contradictions.

 


 

Patrick Hurel, dans son étude sur Palante et la question politique, note naturellement que « la pensée politique de Palante manque, c'est évident, de systématicité, voire de cohérence » (Hurel, 1991, p.32). Il s'attache néanmoins à définir une certaine logique évolutive dans les errances idéologiques du philosophe breton. Partant du principe que « les jeunes libertaires font les vieux libéraux » (p.32), il s'efforce de démontrer que, au-delà des contradictions de détail, le parcours politique de Palante peut être au moins divisé en deux stades : une jeunesse marquée par un certain attachement à des valeurs libertaires de gauche, ouverte au changement et au progrès, et une vieillesse plus sensible aux idéologies réactionnaires, au libéralisme, au patriotisme, voire à l'antisémitisme.

 


 

C'est cette idée de progression vers le pire, dans la pensée politique de Palante, que nous allons mettre en discussion dans cet article en reprenant successivement, dans le détail, la nature réelle des rapports entretenus par Palante avec les grands courants idéologiques que sont : le socialisme, l'anarchisme et le libéralisme.

 


 

Palante et le socialisme

 


 

Michel Onfray a décrit Palante comme étant un « nietzschéen de gauche ». La formule est belle et elle n'est pas forcément fausse… ni vraie d'ailleurs. La réalité est, comme souvent, plus complexe.

 


 

Nous savons que le « jeune Palante » (avant 1900) suit de très près l'évolution des idées socialistes. A la lecture de sa préface du livre de Ziegler (La question sociale est une question morale3), rédigée en 1893, il apparaît de manière évidente qu'il ne découvre pas son sujet, mais qu'il est déjà très au fait des débats qui opposent les différents courants et les différents leaders du socialisme : Bebel, Liebknecht, Lassalle, Engels mais aussi Marx.

 


 

Très vite, en fait, Palante pose un regard critique sur le socialisme. Celui-ci lui convient dans la mesure où

 


 

il se propose l'émancipation économique de l'individu et veut l'arracher aux étreintes du capitalisme,

 


 

et au-delà, quand

 


 

il veut détruire non seulement le capitalisme comme régime économique, mais les institutions et fondations sociales qui sont les conséquences de ce régime : le droit capitalistique et bourgeois qui nous régit, la morale propriétaire et bourgeoise faite dans un intérêt de classe et oppressive à l'individu » (Palante, 1901, p.175).

 


 

Il se sent alors proche d'un Jaurès qui professe que :

 


 

Quelle que soit la tendance de l'homme nouveau, à s'agrandir de toute la vie humaine et de toute la vie du monde, c'est l'individu qui restera toujours à lui-même sa règle (Jaurès, 1898)

 


 

Par contre, s'il accorde quelque crédit au socialisme en tant que programme de lutte contre l'oppression, il ne se fait aucune illusion quant à la nature d'un éventuel « socialisme d'État ». En 1902, dans un article publié par La Plume, il écrit :

 


 

Toute doctrine politique, si généreuse qu'elle soit dans les apparences et même dans l'intention, du jour où elle arrive au pouvoir, où elle se convertit en un système de gouvernement, se convertit par là même en un système de mensonge (Palante, 1902).

 


 

Pour lui, les dérives d'un éventuel État socialiste sont inévitables. Parmi elles,

 


 

La manie probable d'administration et de réglementation à outrance ; la prétention accrue de la société au droit de contrôler l'activité des individus, l'omnipotence de plus en plus grande de l'opinion qui deviendrait dans le régime socialiste la principale sanction morale (Palante, 1902)

 


 

Concrètement, dès 1893, Palante est persuadé que le principe même d'un « socialisme d'État serait une nouvelle forme de tyrannie » (Palante, 1893, p.XII). Affichant sans ambiguïté son opposition au marxisme, il précise :

 


 

Dans la donnée marxiste le socialisme d'État est un régime aussi odieux que le régime actuel. Il ne faut pas l'appeler socialisme d'État, mais capitalisme d'État (Liebknecht), attendu qu'il veut concentrer tout le capital entre les mains de l'État pour perpétuer l'écrasement d'une classe par l'autre et pour « imposer à la démocratie le double joug de l'exploitation économique et de l'esclavage politique ». (Proposition Liebknecht.). (Palante, 1893, p.IX)

 


 

Il refuse également catégoriquement d'accorder une quelconque valeur à la notion de classe :

 


 

De tout temps on a appelé lutte de classes la lutte des riches et des pauvres. Mais pour ne voir que cela dans l'idée de classe, il faut la volontaire absence de psychologie sociale où s'arrêtent les marxistes. […] La division entre riches et pauvres, propriétaires et prolétaires est trop simpliste. L'idée de classe représente dans les groupes humains un principe de division à l'infini. […] La bourgeoisie ne forme pas le bloc qu'on se représente quelquefois. Là aussi il y a des divisions et des subdivisions (Palante, 1893).

 


 

A partir de 1901, Palante se rend compte que l'idéal socialiste tel qu'il se le représente, c'est-à-dire prônant l'émergence d'un modèle de société offrant le maximum de libertés à tous les individus ne dépassera jamais le stade de l'idéal.

 


 

En 1904, à l'occasion de la parution de Combat pour l'Individu, volume regroupant ses premiers articles parus en revues, il coupe même la fin d'un article intitulé L'esprit administratif (paru pour la 1ère fois en 1900 dans la Revue Socialiste). Avec le recul, ses conclusions plutôt optimismes à l'égard d'un éventuel État socialiste lui apparaissent « utopiques » (Palante, 1904).

 


 

En 1922, parlant de l'époque de la parution de son Précis de Sociologie (1901), il se rappelle :

 


 

J'étais alors beaucoup plus « socialiste » que je ne suis aujourd'hui…4.

 


 

Ces derniers éléments semblent accréditer l'hypothèse d'une évolution de Palante vers un refus de plus en plus marqué du socialisme. Cette hypothèse se heurte pourtant à différentes données qui tendent à l'invalider.

 


 

En effet, si l'on y regarde de près, on constate que le discours de Palante à l'égard de l'idéologie socialiste n'a guère variée dans le temps. Il a cru un temps que le socialisme pourrait permettre la libération des individus. Mais il a rapidement pressenti que l'instauration d'un État socialiste n'apporterait finalement rien d'autre qu'une nouvelle forme d'oppression des individus. Dans l'ensemble de ses écrits, les jugements qu'il porte sur le socialisme restent toujours dans la même logique : dénonciation des dérives inhérentes aux applications politiques du socialisme, condamnation du marxisme et du socialisme d'État etc.

 


 

Ainsi, l'évolution de Palante par rapport au socialisme, si évolution il y a, porte en tout cas moins sur la nature de sa propre vision de ce que devrait être le socialisme que sur la manière dont cette doctrine a peu à peu perdu de vue ses aspirations individualistes pour s'enfermer de plus en plus dans une approche de plus en plus collectiviste.

 


 

De plus, dire qu'après 1904, Palante a définitivement tourné la page du socialisme n'a pas vraiment de sens. Comment expliquer alors qu'un homme qui a tracé une croix sur son intérêt pour le socialisme continue à écumer les débats politiques publics et les « réunions de syndiqués »5 ? Comment expliquer que, dans Du nouveau en politique ! Des problèmes nouveaux ! Des partis nouveaux ! Des hommes nouveaux !, petit livre écrit en 1919 à l'occasion des élections municipales, Palante propose, dans son programme l'émergence « d'initiatives locales de socialisme municipal » ? (Palante, 1919)

 


 

Et enfin, rappelons que lorsqu'il se présente aux élections municipales à Saint-Brieuc en 1908 puis en 1919, c'est bien sur une liste socialiste que son nom apparaît.

 


 

D'ailleurs, que Palante ait été socialiste on non importe peu finalement. La question qui compte est celle-ci : Palante était-il un homme de gauche ? Pour Michel Onfray, qui voit en lui un « anti-marxiste de gauche » la réponse ne fait aucun doute (Onfray, 1990, p.9).

 


 

Cet ancrage à gauche de Palante pose néanmoins question. Comment peut-on être de gauche lorsque l'on ne reconnaît quasiment aucune valeur au socialisme, au communisme, au marxisme, au syndicalisme etc. Plus encore, comment peut-on revendiquer son attachement à la gauche quand, comme le fait justement remarquer Patrick Hurel, on ne se reconnaît dans aucun des grands principes historiques de la gauche (La référence à la République, issue de la Révolution française, La référence à la démocratie représentative et parlementaire, L'anticléricalisme, L'antimilitarisme) (Hurel, 1991)

 


 

Cette réflexion nous entraîne bien au-delà du cas particulier de Georges Palante car qui, aujourd'hui, peut dire avec certitude ce que signifie « être de gauche » ? Quels critères retenir, en cette aube du 21e siècle où, de l'extrême droite à l'extrême gauche, tout le monde se dispute le monopole du cœur, et où il est de bon ton de se soucier de la « France d'en bas » et des méfaits de la « Fracture sociale » ?

 


 

Pour Michel Onfray, Palante est de gauche « parce qu'il s'est toujours proposé de penser le concret, le réel immédiat » (Onfray, 1990, p.9). La proposition est intéressante, mais insuffisante. En effet, en l'état, cette définition convient tout aussi bien à n'importe quel golden boy boursicoteur, dénué de tout scrupule et uniquement intéressé par son profit immédiat.

 


 

Dans sa Politique du Rebelle, Michel Onfray affine sa définition. Ce qui caractérise selon lui la conscience de gauche,

 


 

c'est cette invincible colère assimilable à un genre de foudre, une sorte de tonnerre, une gerbe d'éclairs destinés au monde quand il se complaît dans la fatalité à l'endroit des misères, des exploitations et des servitudes (Onfray, 1997, p.136).

 


 

C'est une sympathie naturelle pour

 


 

les exclus, les démunis, les exploités, les miséreux, les pauvres, les damnés, les esclaves, les oubliés d'une machine qui produit des richesses et des biens en quantité monstrueuse partagés par quelques-uns au détriment de ceux qu'elle n'oublie pas et qu'elle entend défendre " (Onfray, 1997, p.139).

 


 

Si l'on envisage la conscience de gauche sous cet angle, nul doute que Palante peut se prévaloir d'appartenir à cette grande famille. De 1899, dans son premier article, où il affirme sa proximité avec « les faibles, les inhabiles à se pousser dans le monde, les mauvais figurants de la comédie sociale » (Palante, 1899b), à 1919 où il s'élève contre « les conditions de la vie matérielle des populations » contre le « problème de la vie chère », et réclame que l'on parle « un peu de la liberté de manger » (Palante, 1919, p.6), le penseur briochin reste indubitablement un homme de gauche.

 


 

Palante et l'anarchisme

 


 

En ce qui concerne les rapports de Georges Palante avec l'anarchisme, la situation n'est guère plus simple.

 


 

Une chose est sûre, néanmoins. Si Palante a accepté, au moins un temps, de s'attribuer l'étiquette de socialiste, il n'a a priori jamais revendiqué celle d'anarchiste. Il l'écrit très clairement, en 1912 à son collègue et ami Camille Pitollet :

 


 

Surtout, je ne suis pas anarchiste. L'anarchisme implique un affinisme social qui est bien loin de ma pensée. Je suis individualiste, c'est-à-dire : pessimiste social ; révolté, partisan du maximum d'isolement (moral) de l'individu ; ami passionné d'une attitude de défiance et de mépris à l'endroit de tout ce qui est social - institutions, mœurs, idées, etc… C'est-à-dire que je n'admets aucuns credos collectifs tels que l'anarchisme…6

 


 

Ce que Palante supporte le moins dans l'anarchisme, du moins dans la représentation qu'il s'en fait, c'est son optimisme et son idéalisme, c'est cette croyance rousseauiste que l'homme naturel est fondamentalement bon et qu'il suffira de le débarrasser des entraves étatiques pour que tout aille pour le mieux.

 


 

Quoi qu'il en soit, l'optimisme de la philosophie anarchiste n'est pas douteux. Cet optimisme s'étale, souvent simpliste et naïf, dans ces volumes à couverture rouge-sang de bœuf qui forment la lecture familière des propagandistes par le fait ! L'ombre de l'optimiste Rousseau plane sur toute cette littérature. L'optimisme anarchiste consiste à croire que les désharmonies sociales, que les antinomies que l'état de choses actuel présente entre l'individu et la société ne sont pas essentielles, mais accidentelles et provisoires, qu'elles se résoudront un jour et feront place à une ère d'harmonie (Palante, 1907).

 


 


 

Palante toutefois n'exclut pas la possibilité d'un lien entre le point de vue anarchiste et son optique individualiste. Il n'y a pas fracture entre les deux approches, mais possible continuité. Selon lui, l'optique anarchiste s'apparente au premier temps de l'individualisme, c'est-à-dire le temps de l'optimisme, le temps de la foi dans une résolution positive possible de l'antinomie entre l'individu et la société.

 


 

Sans doute, en un sens, l'anarchisme procède de l'individualisme. Il est en effet la révolte antisociale d'une minorité qui se sent opprimée ou désavantagée par l'ordre de choses actuel. Mais l'anarchisme ne représente que le premier moment de l'individualisme : le moment de la foi et de l'espérance, de l'action courageuse et confiante dans le succès. L'individualisme à son second moment se convertit, comme nous l'avons vu, en pessimisme social (Palante, 1907).

 


 

Au fond, pour Palante, la pensée anarchiste souffre des mêmes défauts que toutes les pensées collectives : quelle que soit la bonne volonté affichée, à l'arrivée l'individu reste toujours à l'arrière plan et c'est l'intérêt du groupe qui devient l'intérêt dominant.

 


 

L'anarchisme, quelle qu'en soit la formule particulière, est essentiellement un système social, une doctrine économique, politique et sociale, qui cherche à faire passer dans les faits un certain idéal. Même l'amorphisme de Bakounine, qui se définit par l'absence de toute forme sociale définie, est encore, après tout, un certain système social. - Par contre, l'individualisme nous semble être un état d'âme, une sensation de vie, une certaine attitude intellectuelle et sentimentale de l'individu devant la société (Palante, 1907).

 


 

Malgré cela, et même s'il « n'en aime pas toute la mystique fraternitaire »7, Palante reconnaît à la pensée anarchiste un certain nombre de qualités. Il la rejoint même à de multiples niveaux, au point même que l'on est tenter de dire que, si Palante n'est pas anarchiste, ses idées le sont souvent. Nombreux d'ailleurs sont ceux pour qui la parenté entre la philosophie palantienne et la pensée anarchiste est évidente. Michel Onfray rappelle par exemple, dans son Essai qu'au sein même du Lycée de Saint-Brieuc ou Palante enseignait la philosophie, ce dernier était assez facilement qualifié d'anarchiste8.

 


 

Même constat en 1912 pour Léon Lozach, qui a été répétiteur au Lycée de Saint-Brieuc en 1903 et qui le décrit comme étant « un penseur anarchiste des plus audacieux » (Lozach, 1912).

 


 

Comme Palante s'est intéressé de très près à des thématiques familières aux anarchistes, c'est finalement assez naturellement que ces derniers, de leur côté, se sont senti concernés par ses livres et par ses écrits.

 


 

Curieusement presque tous les biographes de Palante ont préféré ne pas s'étendre sur ce point. Partant du principe que Palante avait clairement dit qu'il n'était pas anarchiste, l'évidence s'est imposée pour eux que la lecture de ses œuvres par les anarchistes ne pouvait relever que du « mésusage » (Onfray, 1990, p.71) ou du « malentendu » (Hurel, 1991, p.40). Cette thèse, Louis Guilloux la défendait déjà quelques années plus tôt lorsqu'il expliquait : « on l'a traduit en Italie. Mais là, je crois, c'est un léger malentendu. C'était surtout les anarchistes militants qui s'intéressaient à lui »9.

 


 

Nous avons personnellement du mal à accepter cette idée que les anarchistes italiens auraient, en quelque sorte, traduit Palante par erreur. Passe encore pour un article ou deux, voire pour un livre. Mais il ne faut pas oublier que ce sont quasiment tous les ouvrages de Palante qui, entre 1921 et 1923, ont été traduits en italien. On peut penser que les traducteurs comme le éditeurs italiens savaient ce qu'ils faisaient et avaient parfaitement conscience que Palante n'était pas, à proprement parler, un penseur anarchiste.

 


 

D'ailleurs, contrairement à ce qu'écrit Guilloux, la Casa Editrice Sociale, maison d'édition dirigées par Giuseppe Monanni et Leda Rafanelli (et qui s'appela un temps Società Editrice Milanese, puis Libreria Editrice Sociale), n'éditait pas que des « anarchistes militants ». On trouve dans son catalogue les noms d'auteurs qu'appréciait Palante : Friedrich Nietzsche, Max Stirner, Han Ryner, mais aussi ceux d'Octave Mirbeau, du romancier socialiste américain Upton Sinclair ou de Giuseppe Rensi, philosophe pessimisme influencé par Leopardi et Schopenhauer. Autant d'individus qui, mêmes s'ils se rejoignent parfois dans une certaine logique contestataire, ne peuvent pas, stricto sensu (à part Ryner) être qualifiés d'anarchistes10.

 


 

Non, ce n'es pas en raison d'un quelconque « malentendu » ou « mésusage » que Palante a été traduit en italien mais bien parce que « l'audace effrénée de sa critique de démolisseur social »" (Pitollet, 1931) touche droit au coeur de tous ceux qui ne se satisfont pas de la réalité sociale telle qu'elle est.

 


 

C'est pour cette même raison que Palante - fait qu'apparemment tous ses biographes ont ignoré - a aussi été traduit dans plusieurs autres pays. Au Japon par exemple où quasiment tous ses livres ont été traduits11, mais aussi au Portugal, au Brésil et dans plusieurs pays de l'Europe de l'Est tels que l'ex-Yougoslavie, la Roumanie, Russie, l'ex-Tchécoslovaquie ou la Hongrie.

 


 

A moins de poser comme postulat que les anarchistes, dans leur grande majorité, ne comprennent pas ce qu'ils lisent, expliquer leur engouement pour les thèses de Palante par un simple quiproquo n'a, de toute évidence, pas beaucoup de sens. Cela en a encore moins lorsqu'on sait que, entre 1925 et 1987, année de la redécouverte de Palante par Yannick Pelletier, les seuls - si on exclut les anciens amis du philosophe breton - à lui avoir encore accordé une petite importance sont justement les anarchistes12.

 


 

De la même manière aujourd'hui encore, sur Internet, force est de constater que la grande majorité des sites qui font référence à Palante sont des sites anarchistes.

 


 

N'oublions pas non plus que, même de son vivant, Palante a entretenu des relations positives avec un certain nombre d'anarchistes et collaboré ou communiqué avec plusieurs revues anarchistes. Et pas seulement, comme l'hypothèse de Patrick Hurel le laisse supposer, au commencement de son cheminement intellectuel et politique. Certes, c'est dans La Plume, journal, sinon anarchiste, du moins fortement anarchisant, qu'il publie quelques-uns de ses premiers articles, entre 1900 et 190313. Mais, ce n'est pas dans une revue de gauche ou une revue libérale que Palante publie, en 1921, un article intitulé Des application politiques de l'Individualisme14, mais dans un numéro de L'Ordre Naturel, revue anarchiste et individualiste dirigée par Marcel Sauvage. C'est également une revue anarchiste, Les Humbles, qui devait publier le dernier article de Palante : Une affaire d'Honneur, article retraçant les rebondissements de ses démêlés avec Jules de Gaultier. Pour une raison que nous ne connaissons pas, cette publication ne s'est pas faite, mais l'intention était là.

 


 

Enfin, suite au suicide de Georges Palante, du mois d'août au mois de novembre 1925, L'En Dehors - autre support célèbre de l'anarchisme individualiste - propose à ses lecteurs de réagir à la question de savoir si un individualiste a le droit de se suicider. Le responsable de cette enquête se nomme Gérard de Lacaze-Duthiers. Ce dernier, sans prétendre avoir été un intime de Palante (« Il m'avait envoyé ses ouvrages, dont j'ai parlé dans plusieurs revues, et écrit quelques lettres » Lacaze-Duthiers, 1925) exprime clairement, dans son article introductif à l'enquête, l'attachement et l'admiration qu'il éprouvait pour lui. Les réponses des lecteurs du journal (auquel Palante lui-même était abonné) démontrent bien qu'ils savent que Palante n'était pas à proprement parler un anarchiste, mais la lucidité de ses propos et l'intégrité de sa démarche individualiste font qu'ils le considèrent comme un compagnon de route parfaitement respectable15.

 


Au terme de ce long inventaire des différents points sur lesquels Palante s'éloigne ou se rapproche de l'anarchisme, une chose apparaît incontestable. Il est absolument impossible de distinguer, dans la vie de Palante, une période ou la pensée anarchiste aurait occupé une place plus importante qu'à une autre. Rien ne permet non plus de confirmer la thèse de Patrick Hurel, thèse laissant sous-entendre que Palante aurait été un jeune libertaire avant de devenir un vieux libéral.

 


 

Palante et le libéralisme

 


 

Alors, Palante : socialiste ? Pas si simple. Anarchiste ? Pas si clair… Libéral, peut-être ? Là encore pourtant, les amateurs de faits avérés et de vérités tranchées risquent de rester sur leur faim.

 


 

Pour beaucoup, en ce début de 21e siècle, le terme de libéralisme renvoie à des images qui n'ont rien de positif : exploitation outrancière des hommes et des matières premières, délocalisations, spéculations boursières, accroissement des inégalités sociales etc. Alain Laurent constate ainsi que :

 


 

Dans une vaste partie de l'opinion publique dépassant les frontières de la gauche pour atteindre les nationalistes de droite et d'extrême droite, le simple terme « libéral » se trouve désormais lui-même imprégné d'une signification péjorative sinon répulsive (Laurent, 2002, p.19).

 


 

Nouvelle figure du Grand Satan, il renvoie à une sorte d'être mythique et maléfique auquel est imputée la responsabilité de tous les maux, méfaits et dégâts qui accablent le monde. Bref, une nouvelle insulte est née : libéral ! (Laurent, 2002, p.20)

 


 

Sans vouloir nier tout ce qu'il peut y avoir de sauvage dans le libéralisme, il nous semble important de rappeler ici que la pensée libérale est beaucoup plus complexe que cela.

 


 

Quand Patrick Hurel oppose la jeunesse (supposée) libertaire de Palante à sa maturité (supposée) libérale, il tend à nous laisser entendre qu'avec le temps Palante a perdu de vue les valeurs qui étaient les siennes au début de sa vie : espoir dans l'avenir, souci des plus faibles, volonté de s'opposer aux puissants, amour de la liberté pour se retourner vers des valeurs considérée comme plus libérales : souci de son intérêt propre, soumission à la loi du plus fort, primauté de l'économique sur l'humain etc.

 

Stéphane BEAU, Webmestre du site Georges Palante.

mars 2006.

par Stéphane Beau publié dans : Pensées communauté : Politique Directe
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Mardi 27 juin 2006

La dialectique énonce qu’il y a du Deux (Théorie du Sujet, p 40). La philosophie dialectique est pensée de la pensée, une pensée rupture avec l’opinion C_168. Ce qui veut dire que dans la dialectique de Badiou il y a l’existence contradictoire du même et de l’autre, elle n’est donc pas seulement tributaire de l’être mais aussi du Sujet, c’est pourquoi s’appuyant sur une logique de l’apparaître LM et une ontologie du multiple, EE Badiou met en place une méta-ontologie qui n’est autre que la dialectique elle-même. Ce qui est réel ou pensable dans les conditions de la philosophie telle que Badiou les repère, c’est un réel auquel Platon donne le nom d’intelligible, et que tout comme Lacan, il distingue de la réalité qu’il nomme sensible C_323. Par exemple, quand Badiou s’emploie à dégager la politique comme pensée, ceci, dans le langage de Platon, veut dire qu’elle brise l’immédiat sensible OT_97. Pourtant, cette pensée de l’intelligible ne peut échapper au discours démonstratif que Badiou nomme persuasion et argumentation C_67. Ce discours ne peut lui-même éviter de véhiculer des opinions philosophiques, ce qui fut déjà le cas dès Platon : Chez Platon c’est le régime du « long détour », développements dialectiques dont les procédés sont exactement les mêmes que ceux des sophistes combattus… Chez Platon ce sont les images, les mythes, les comparaisons, dont les procédés sont exactement les mêmes que ceux des sophistes combattus C_67. C_. Nous ne développons pas pour l’instant.

 

 

 

La distinction majeure pour Badiou se fait entre l’intelligible et le sensible : c’est le geste platonicien de rupture avec les opinions et les affects qui pose le « réel » comme « pensée ». L’intelligible est le réel par la dialectique, c’est-à-dire qui est pensable dans la réalité. La distinction entre intelligible et sensible reconduit celle entre réel et réalité, ainsi a-t-on un réel intelligible distinct une réalité sensible C_323. Ceci a son importance puisque la pensée n’est plus pensée de la réalité mais de ce qui est « véritablement » pensable dans le réel, à savoir l’être. La pensée véritable est une pensée qui ne s’attache qu’à l’être et aux formes. Or ce qui est à la fois pensée et être c’est le Même. Ainsi Badiou s’attache à relever tout point où le Même se trouve disséminé comme affirmation LM_117. La pensée de Badiou n’est pas une déposition du Même, bien au contraire, mais une assomption du Même. Par exemple, il en va ainsi comme de l’amour qui n’est pas la déposition du Même sur l’autel de l’Autre C_256. La dialectique badiousienne se fixe précisément là où pensée et être se recoupent. Au travers de la mathématique ou fiction de savoir, la dialectique ne pense que l’être et au travers de la logique ou fiction d’art, la dialectique pense l’apparaître. Double dimension de la philosophie formaliste.. Logique d’apparaître et ontologie sont donc les deux branches de la philosophie dialectique. La première enchaîne dans une fiction d’art, la seconde porte le réel jusqu’à la limite de son être. C’est pourquoi Badiou dit que la philosophie enchaîne et sublime et qu’elle argumente et persuade

 

 

 

Etre, sujet et vérité forment les concepts centraux du système dialectique de Badiou, comme une triple réciprocité, une triade fondatrice. Ceci a son importance car derrière cette triade surgit la Loi du Même. En effet si Badiou est parti en combat contre la Loi de l’Un c’est que tout son système repose sur la dialectique du Même et de l’Autre. Badiou recompose ou reconnaît un réel à partir des « genres suprêmes » ou « natures génériques » de la dialectique que sont le Même, l’Autre, l’Etre et le logos (le Mouvement et le Repos sont laissées de côté). Pour mieux comprendre, il faut savoir que Badiou reprend à plusieurs reprises C_87, C_279, DC_117, OT_49, OT_96, LM_109 l’énoncé parménidien selon lequel « Le même, lui, est à la fois pensée et être ». Ainsi l’être (en tant qu’être) se comprend comme l’être même, l’être identique à soi-même, le sujet comme ce qui est plus qu’un individu, un individu qui réincorpore les vérités éternelles, qui les reconnaît. C’est la question du sujet comme individu autonome, comme individu qui obéit à la loi du Même qui se dit auto-nomia en grec. On peut donner comme synonymes au terme incorporer : reconnaître, identifier, soustraire une vérité au flux qui la sous-tend, à une procédure de vérité ou procès de création. Une vérité est identifiée en ce qu’elle est coupée et soustraite aux procédures de vérité, ce qui rejoint la définition que Badiou donne de la dialectique comme coupure-interprétation. Mais ici, comme précédemment, nous en revenons toujours au même.

 

 

 

par Le Cazals publié dans : Pensées communauté : Les philosophes épars
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Lundi 29 mai 2006

1. Nihilisme et vitalisme

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L’éternel retour comme instance de sélection entre nihilisme et vitalisme

Nous allons voir en quoi nihilisme et vitalisme ne s’opposent pas mais se complètent, se prennent de vitesse et se renversent l’un l’autre. Tous les deux sont nécessaires. Pour le comprendre, il faut voir dans le nihilisme actif de Nietzsche, qu’il nomme « nouvelle version du pessimisme » 10[3] ou « philosophie à coup de marteau » CI, un simple scepticisme, une manière de faire table rase, de dégager un champ d’expérimentation pour la philosophie du futur mais aussi pour la vie. Deleuze dirait un nouveau plan d’immanence. Vient ensuite le vitalisme, l’activité créatrice proprement de la philosophie. Cette seconde étape est le peuplement du plan d’immanence par les concepts AC, VP ou les intercesseurs NW, ces personnages qui tels Dionysos ou Zarathoustra, rendent vivante la philosophie, l’animent. Cette deuxième phase constitue, en vérité, l’intensification, l’aboutissement de la première, c’est pour cela qu’on ne peut pas dire que nihilisme « actif » et vitalisme s’opposent. Le vitalisme a besoin du nihilisme pour se développer : « on ruinerait la source de la vie si l’on voulait se défaire de qu’il y a en elle, en un certain sens, de nuisible »[1]. Mais, d’un autre côté, le vitalisme a pour adversaire le « nihilisme passif », celui qui justement « ruine » tout effort. C’est en ce sens que le vitalisme a besoin de serre 9[139], de citadelle BM 26 pour se développer un dedans, se construire une retraite. Ce dedans est en relation directe avec le dehors immédiat que constitue le plan d’immanence. C’est un champ de batailles et d’exactions infinies. Bref, opposer radicalement, dialectiquement le nihilisme et le vitalisme, serait supprimer du même fait les conditions d’apparition, de développement du vitalisme, ce serait couper la tête de sa base.

 

 

 

La forme opératoire du nihilisme est le nivellement démocratique, c’est-à-dire un scepticisme qui porte sur l’autorité, bref un anarchisme destructeur [2]. Plus il y aura d’anarchisme, plus des hommes d’exception, des créateurs surgiront à l’épreuve de leur destinée. C’est peut-être là, la grande énigme de Zarathoustra ; la rédemption de l’humanité ; son Grand Midi ; la prise de conscience du peuple ; le déploiement d’une surface impersonnelle : la Terre, la Légère. Mais cette hiérarchie entre peuples et créateurs a été des plus mal comprises. Ce sont certainement les paroles les plus silencieuses qui sèment les tempêtes EH 0,3 : cet acte de suprême prise de conscience soi de l’humanité, Nietzsche le nomme aussi : Réévaluation de toutes les valeurs EH IV,1. Mais cette réévaluation hiérarchique n’est pas la différence entre une populace inférieure et l’homme supérieur. Cette différence, au contraire, est le résultat de la destinée (fatum), de l’éternel retour comme instance sélective. Si Nietzsche l’a volontairement appuyée avec le sceau de la noblesse, du « sentiment de distance », c’est pour faire resurgir la nouvelle « santé » qui se dégage de cette création. Mais, s’il est un regret chez Nietzsche c’est de n’avoir pu dépasser cette distance, de ne s’en être débarrassé, comme si elle était physiologique 22[29], comme si elle participait de cette « santé ». L’éternel retour est l’instance régulatrice qui fait l’arbitre, en quelque sorte, entre la liberté (volonté), la nécessité (déterminisme), la destinée (fatum) et le hasard. Un peu comme une diode électrique choisit parmi plusieurs courants d’intensités différentes, celle qui pourra passer. L’éternel retour est l’instance qui choisit parmi les volontés de puissance, celles qui reviendront et se perpétueront et celle qui périront. C’est l’éternel retour qui marque la différence entre un pessimisme, un nihilisme destructeur et un vitalisme pleinement créateur. L’éternel retour est enfin le garant de l’innocence du devenir CI IV,7, contre sa moralisation, sa négation. Le Destin de Zarathooustra n’est-il pas que survienne le Hazar AZ IV,1.

 

 

 

 

 

 

Face à la décadence, l’intuition de la surface.

Vincent Descombes, philosophe analytique très intéressant, voit dans un article d’André Comte-Sponville[3] l’un des commentaires les plus pertinents sur l’œuvre de Nietzsche. Comte-Sponville s’attache à relever des citations de Nietzsche, à les confronter comme pour lui faire avouer son propre nihilisme, sa propre décadence. Son rejet porte sur le fait que pour Nietzsche il n’y a pas de vérité en soi ou toute faite, d’état de fait. Contre ce même Comte-Sponville, nous allons avancer quelques arguments.

 

 

 

Reprenons l’un des passages cités par ce dernier. Klossowski dans la traduction annotée qu’il en donne, remarque FP XIII_399 que l’alinéa a été mal reproduit dans le premier volume de la Volonté de puissance, celui utilisé par Comte-Sponville : qu’il n’y ait point de vérité ; qu’il n’y ait aucune conformation absolue des choses, aucune chose en soi — cela même est un nihilisme, et à vrai dire le plus extrême. De cet extrait on peut avoir deux lectures, l’une faible où Nietzsche apparaîtrait comme un nihiliste, l’autre forte où la « vérité » est une création de celui qui assume le fatum de l’existence. Ce sont la destinée et les épreuves de la vie qui sélectionnent la pensée affirmative. Et déjà les prédictions de Nietzsche quant à la pensée sélective (de l’éternel retour) s’opèrent : le fatum est une pensée exaltante pour celui qui a compris qu’il en fait partie VP IV,636. C’est aussi l’idée qu’il y a deux nihilismes. L’un passif, l’autre actif. Mais tous deux ruinent, anéantissent, disent non [4]. L’anéantissement par le jugement seconde l’anéantissement par la main 11[123]. Si l’on fait la synthèse des deux, le nihilisme « passif » comme le nihilisme « actif » sont un arrêt de la création. Pour le philosophe, c’est un repos, confirme Giorgio Colli ColEN_147. Le nihiliste est en quelque sorte l’homme du repos. Si, à plusieurs reprises, Nietzsche lui-même se dit nihiliste, c’est qu’il se désigne comme celui qui a atteint une véracité adulte. C’est le cas dans les fragments d’automne-hiver 1887-1888 : La croyance du nihiliste est une détente pour quelqu'un qui, tel un guerrier de la connaissance, se trouve sans relâche en lutte contre toutes sortes de vérités laides 11[108]. Plus en détail, 1°) le nihilisme passif est une régression de la puissance de l’esprit. Il élève en valeur tout ce qui réconforte, guérit, tranquillise 9[35],B. Il dissocie les valeurs et les buts qui dans la création sont réunis. C’est une façon d’éteindre l’élan créateur, d’amoindrir l’énergie spirituelle. C’est le mouvement inverse au « faire coïncider le voir avec le vouloir » de Bergson. 2°) Le nihilisme actif est le signe que la force de l’esprit a pu s’accroître, s’intensifier de telle sorte que les buts fixés jusqu’alors ne sont plus à sa mesure. Il détruit donc les anciennes valeurs. Ce nihilisme est donc accouplé à un scepticisme propre à toutes les grandes pensées. Ce nihilisme est la suppression qui accompagne toute substitution de valeurs, c’est l’aspect destructif de toute création. La nécessité demeure de balayer les valeurs anciennes, les épuiser avant d’en créer de nouvelles. 3°) Une création est alors possible, elle est même vitale.

 

 

 

Contre Comte-Sponville, à nouveau, qui ne voit en Nietzsche qu’un décadent, montrons en quoi le vitalisme prend le pas sur ces deux formes de nihilisme, en sachant bien que, chez Nietzsche, le nihilisme actif demeure présent sous la forme d’un scepticisme. Jusqu’à trente six ans, Nietzsche bénéficiait d’une clarté de dialecticien par excellence EH I,1, s’en suivent des années de décadence, de crise dont Nietzsche s’est sorti par sa seule force. Elles préfigurent l’intuition de l’éternel retour en tant qu’épreuve : je me suis pris en main, j’ai recouvré la santé par moi-même : la condition pour y parvenir c’est qu’on soit fondamentalement sain EH I,2. Sain et non décadent, voilà ce que l’on peut affirmer contre l’accusation de décadence. En dernier mot, Nietzsche est l’anti-thèse d’un décadent. De cet aphorisme d’Humain trop humain où Nietzsche affirmait je suis un décadent et en même temps un commencement HH I,20, on ne retiendra finalement que l’aurore d’une nouvelle philosophie. Notre philosophe serait encore un décadent, si la maladie ne l’avait contraint à la raison, à abandonner son « idéalisme » bâlois, teinté d’altruisme EH II,2. En effet, cette évolution se poursuit. A partir du Crépuscule des idoles et d’Ecce Homo, un second virage s’opère même dans la pensée de Nietzsche, après la première intuition que fut celle de l’éternel retour. Virage qui sera vite interrompu par la folie mais sur lequel a bien insisté Deleuze : ce serait une erreur de croire que ses dernières œuvres sont excessives et disqualifiées par la folie DzN_41. Toutefois le projet de réévaluation de toutes les valeurs est lancé, projet de renversement qui le rapproche un peu plus de l’intensité du Zarathoustra. Ce qui marque ce changement dans la pensée de Nietzsche,, c’est ce que l’on peut appeler l’intuition de la surface. Elle transforme la noblesse tout en haut de l’axe hiérarchique en une simple différence sur la surface que peuplent les intensités de la Terre. Cette intuition, Foucault est le premier à l’entrevoir dans la préface de Ecce Homo [5]. On peut en reconstituer la genèse à partir des fragments posthumes qui préparent Ecce Homo 22[29] & 24[1],11. Dans un fragment contemporain de l’écriture d’Ecce Homo, on retrouve cette intuition à l’état brut, sous forme d’un mea culpa : dans un contact immédiat, je n’ai jamais pu me débarrasser d’un sentiment de distance (le fameux pathos de la « distance ») qui finalement doit être physiologique : je ressens la distance, le sentiment d’être différent [6] dans tous les sens du terme… remontant toujours à la surface au-dessus de tout élément trouble 22[29]. Il est une forme de vie qui résiste à la dégénérescence, c’est-à-dire un vitalisme vainqueur du nihilisme. Comme Nietzsche le dit ailleurs, montrant toute la subtilité de sa pensée avec un accent de nihilisme : Il faut se garder de combattre la décadence ; elle est absolument nécessaire, elle appartient à tous les temps, toutes les époques. Ce qu’il faut combattre de toutes nos forces c’est l’introduction du virus contagieux dans les parties saines VP III,61. 15[41]. Cette idée de vigueur corporelle et spirituelle, cette forme de vitalité on la retrouve dans un autre extrait :

 

 

 

« A quoi au fond, reconnaît-on l’accomplissement physique ? A ce qu’un être accompli est taillé dans un bois qui est à la fois ferme, tendre et parfumé, il fait du bien même à notre odorat. Il n’a de goût que pour ce qui lui fait du bien : son plaisir, son envie, cesse là où est franchie la mesure de ce qui lui convient. Il devine des remèdes contre les lésions, il utilise les hasards malheureux comme fortifiants. D’instinct, de tout ce qu’il voit, entend et vit, il amasse son capital : il est un principe de sélection, il élimine bien des choses. Il est toujours dans sa société bien à lui, il commerce avec des livres, des hommes et des paysages : par son choix il honore ce qu’il choisit, ce qu’il admet, ce à quoi il fait confiance… — Eh bien, je suis tout l’opposé d’un décadent : car c’est moi-même que je viens de décrire » 24[1],11.

 

 

 

Tout revient inexorablement à la surface dès que l’épreuve de l’éternel est relevée… Après le crépuscules des idéaux, des vérités de la pensée qui prend trop racine, apparaît, dans ce long extrait, la première formulation d’une pensée « rhizome », d’une pensée qui s’étend partout où l’élément vital et affirmateur se manifeste. On ne peut plus voir la pensée de Nietzsche comme une « radicelle », comme une pensée qui s’en prend à toutes les déductions, mais plutôt comme un rhizome qui a trop vite avorté. Nietzsche n’est ni un constructeur de système ni un simple destructeur d’idoles qui frappe du marteau. Comme il le dit : Je me méfie de tous les systèmes et constructeurs de système et les évite : peut-être découvrira-t-on derrière ce livre sur la volonté de puissance, le système que j’ai voulu éviter 9[188]. Cette intuition de la surface va même au-delà, chez Nietzsche elle est conscience de l’humanité. L’intuition de la surface est la conscience de la différence, des inégalités qui peuplent un même monde : la Terre. C’est sans doute pour cela qu’il se targue de dire : j’ai l’âme (conscience) la plus vaste qu’homme ait jamais eue 25[6] ou encore j’ai le privilège de posséder la plus fine sensibilité à tous les signes d’instincts sains [AM1] EH II,10. La pensée de Nietzsche est à voir comme un perspectivisme qui mène à la grande santé, au Grand Midi, à la rédemption. On doit préserver la surface de la conscience — la conscience, oui, c’est une surface EH II,9. Bergson dirait une pointe, parce que « sa » conscience obéit au possible, n’est pas encore ouverte, déployée EH II,9. Pour Nietzsche la conscience déployée n’est pas le repli de l’individualité, l’intensification de l’égoïsme mais au contraire l’énergie spirituelle qui anime l’humanité.

 

 

 

La critique de la conscience comme individualité, comme volonté.

L’intuition de la surface déborde donc l’individualité comme repli de la conscience. Le sujet est une fiction 9[91], 9[108]. En effet l’ « âme », le « Moi » sont projetés sur la réalité, partout où il y a un devenir 9[63] qu’ils recouvrent de leur substance. Le concept de substance est une conséquence du concept de sujet, et non l’inverse 10[19]. La critique de la conscience comme individualité touche aussi la question de la volonté ainsi que celle du « connu », de l’habituel.

 

 

 

1°) Nietzsche n’hésite par à critiquer, à saborder la conception de la « volonté » chez son maître Schopenhauer dont il dit qu’elle est l’ « en-soi des choses » 14[121] cf. GS 99, BM 19. C’est à sa substantialité qu’il s’en prend, au fait que pour Schopenhauer il n’y aurait qu’une volonté unique. Cela ne concerne pas seulement Schopenhauer, Nietzsche relève quelque chose de très particulier : chez le philosophe, de manière générale, la volonté manque malgré tous ses discours sur la volonté 16[23]. Cela tient à la volonté de se dépasser, de se contraindre à un certain ascétisme, c’est-à-dire dès qu’on a affaire à une « dépersonnalisation », une désagrégation de la volonté 17[6],2. Mais cela se comprend aussi autrement, en ce que la volonté n’est pas l’action : dans le cas où nous voulons nous sommes simultanément ceux qui ordonnent et ceux qui obéissent… nous avons d’autre part l’habitude de passer outre cette dualité et de nous abuser nous-mêmes à son sujet grâce [AM2] au concept synthétique « je »… de sorte que celui qui veut croit de bonne foi que vouloir suffit à l’action BM 19. Nietzsche critique par là même le sujet agissant, l’acteur.. Cette volonté ne touche plus l’action, mais une mise à l’écart par rapport à l’action morale ou politique. Nous y reviendrons à la fin de cette partie quand nous parlerons de la contagion, de la redistribution de l’énergie spirituelle. Plus encore que l’acteur, c’est l’individu « responsable », c’est l’arrangement des choses qui se cache derrière, que critique Nietzsche. car plus radicalement toute doctrine de la volonté a été inventée principalement à fin de punir, c’est-à-dire avec l’intention de trouver un coupable CI IV,7, et c’est au principe de responsabilité que l’on a affaire là. La liberté elle-même est mise dans le même sac car, qu’est-ce que la liberté? C’est avoir la volonté de répondre de soi. C’est maintenir les distances qui nous séparent. C’est être indifférent aux chagrins, aux duretés, aux privations, à la vie même CI…. Pour en revenir, une dernière fois, à cette volonté écartée de l’action, on retrouve cela très nettement dans l’ « involontarisme volontaire » de Deleuze[7]. Son souhait, personnel, est justement de se « dépersonnaliser », de contaminer le « peuple » au moyens de mots d’ordre excessifs, de le mettre en branle par affection. Mais cela reste l’apanage des plus grands, de ceux qui se surmontent eux-mêmes, car devenir impersonnel c’est la vertu des personnels CI IX,….

 

 

 

2°) Ce qui est personnel est ce que l’on croit connaître le plus, c’est l’illusion propre à la conscience, à l’habitude. Il en va ainsi du prétendu instinct de causalité qui n’est que la peur de l’inhabituel et la tentative d’y découvrir quelque chose de connu. C’est une quête non de cause, mais de connu 14[98]. Ce qui est personnel nous apparaît donc à tort comme connu, potentiellement connu. Mais quand on croit à « cause et effet », on oublie toujours l’essentiel : ce qui se passe. On reste alors dans une vision « possible » des choses qui pose ce monde-ci pour « connu » 14[168], comme étant fait de possibles et il présuppose un monde vrai, un monde inconnu, qui n’est que le résultat du premier mensonge, de la première erreur de l’intelligence qui croit tout « connaître ». Le « connu » est aussi le plus habituel : La jubilation de l’homme de connaissance ne serait-elle pas justement la jubilation du sentiment de sécurité retrouvée ?… Ce philosophe s’imagina le monde « connu » lorsqu’il l’eut ramené à l’« Idée » GS 355 Et contre toute idée de partir de l’introspection, des faits de conscience parce qu’ils seraient le monde le mieux connu, Nietzsche s’exclame : Erreur des erreurs ! l’habituel est ce qu’il y a de plus difficile à « connaître », c’est-à-dire à voir comme problème, comme extérieur à nous. Le contraire du monde des phénomènes, de la représentation n’est pas le monde « vrai », mais le monde informe et informulable du chaos des sensations 9[106],3.

 

 

 

C’est bien une critique de la conscience que Nietzsche mène là, de la conscience comme ce qui serait le plus accessible à notre compréhension. En réalité, le problème de la conscience (de la prise de conscience) ne nous apparaît que lorsque nous pourrions nous passer d’elle GS 354, de « cette réflexion dans un miroir ». Toute action parfaite est justement inconsciente et n’est pas voulue, la conscience exprime un état… souvent maladif 14[128]. Et même l’intensité de la conscience est inversement proportionnelle à l’aisance et à la rapidité de la transmission cérébrale 14[131]. Toute prise de conscience trahit donc une certaine morbidité, un manque de sûreté dans l’action 14[142]. Nietzsche pose aussi les bases de la réévaluation de toutes les valeurs, de la possible rédemption qu’il veut provoquer en expliquant que la conscience (et non la raison) est née de la nécessité pour l’individu d’exprimer une situation de détresse au groupe auquel il appartenait. Ainsi la conscience n’appartient pas proprement à l’existence individuelle de l’homme, mais bien plutôt à ce qui en lui est nature communautaire et grégaire GS 354. C’est donc sur une conscience à la surface encore plus élargie que veut compter Nietzsche quand il parle du Grand Midi comme le retour à soi de l’humanité, comme sa prise de conscience. Mais pour cela il faut apprendre à détacher de soi son regard, c’est indispensable à qui veut beaucoup embrasser du regard AZ III,1. Bref ce contre quoi Nietzsche s’emporte est le processus de subjectivation propre aux sociétés démocratiques, l’intensification extrême de l’égoïsme qui perd toute subtilité. Tout grand homme possède une force rétroactive, il fait date et tout le passé doit être relu à partir de lui GS 34. De même Nietzsche est la pointe excessive, l’avancée philosophique qui selon lui-même rend légitime toutes les aberrations qui l’ont précédée 25[6]. Si l’on met en rapport ces deux phrases il devient explicite que le vitalisme comme pointe d’accélération justifie tout le nihilisme qui l’a précédé et qui en est la base. En somme les créateurs sont les rédempteurs de l’humanité. Nietzsche, quant à lui, serait le rédempteur des Allemands. Une vie de créateur rachète les siècles d’humanité qui l’ont générée, c’est cela que veut affirmer Nietzsche. Sommet de l’évolution, le créateur, le grand homme oblige qu’on ait une autre vision du monde.

 

 

 

La contagion comme distribution, comme rédemption de la hiérarchie

Non seulement il faut des créateurs, mais il faut aussi les conditions qui permettent d’entendre ces créateurs ; il faut préparer l’écoute parallèlement à l’apparition des créateurs. Pour Nietzsche, le plus immoral est alors de nier les différences, de faire croire à l’homme du commun que tout est égal pour asseoir un pouvoir et qu’il n’y a pas de création possible. Il dénonce l’esprit démagogique VP III,667 qui se cache derrière cette assertion. Cette critique du démagogue, de l’orateur, du politique, Nietzsche l’émet ainsi : peut-on se dissimuler qu’il faut qu’un esprit, qu’un goût soient de médiocre niveau pour avoir des répercussions populaires vastes et profondes 11[32]. Nietzsche dans un de ses fragments s’en prend à l’opinion de Buckle sur les « grands hommes ». Buckle affirmait que l’essentiel et le plus précieux chez un tel « homme supérieur » résidait dans son aptitude à mettre les masses en mouvement, bref[AM3] résidait dans l’action qu’ils exercent… Mais la « nature supérieure » du grand homme réside dans sa différence, dans son incommunicabilité, dans sa « distance » hiérarchique — non dans un quelconque effet : et cela même s’il ébranlait la terre 16[39]. Nietzsche prône donc une valeur de relation pour ce qui est « supérieur » et non une valeur en soi. C’est cette « distance », cette non-relation qui créerait elle-même la valeur. C’est en ce sens que Nietzsche s’est fait penseur de la solitude qui réveille toutes nos âmes éteintes. Par cet extrait sur Buckle, on comprend aussi que Nietzsche admet les aberrations, les ébranlements velléitaires propres à la société, à la vie humaine. Mais il prône une contagion, une communication qui se ferait sans réciprocité.

 

 

 

 

 

 

De cette anti-démagogie découle aussi sa critique des ‘Droits de l’Homme’, du « tous les hommes naissent libres et égaux en droit », de ce droit qui nie le fait, dissimule la réalité et sabote toute action sur la réalité. Le fait que tout homme quelque soit sa condition puisse devenir, avoir son propre parcours, est par là nié. De même la possibilité d’hommes d’exception comme moteurs de l’humanité se trouve rejetée. Ce qui dérange Nietzsche ce n’est pas que l’on nie un « état de fait », à savoir l’inégalité des hommes mais que l’on nie, que l’on nivelle l’éventuel parcours, le devenir de chacun dont l’une des conséquences est alors l’inégalité entre les hommes. Les ‘Droits de l’Homme’ forment l’un des obstacles sur le pont qui mène au surhomme, la surcharge qui coule la barque embarquée vers un Peut-être Z IIII,12,17. C’est encore la glace qui résiste au dégel et qui masque que tout s’écoule, tout devient Z IIII,12,8. L’universalité des ‘Droits de l’Homme’ n’est que la marque d’un fixisme, d’un tout est figé et d’un nihilisme, tout est vain. Nietzsche dénonce ce « progrès » comme tous les « progrès » modernes. La définition qu’il donne du « progrès » moderne est de s’avancer pas à pas plus en avant dans la décadence CI IX,43. Le progrès peut-être tout aussi bien perçu comme un agencement, une constitution différente et plus tardive de notre société : les symptômes de cette tardivité en sont la délicatesse ou la sénilité physiologique CI IX,37 [8]. Mais tous les grands novateurs ont aussi cette fragilité[9]. Encore une fois, la décadence est nécessaire et même inévitable. Encore une fois, il faut se garder de combattre la décadence ; elle est absolument nécessaire, elle appartient à tous les temps, toutes les époques. Ce qu’il faut combattre de toutes nos forces c’est l’introduction du virus contagieux dans les parties saines VP III,61. 15[41]. Mais sous ces airs dialectiques —- sain/malsain – se cache une contagion à double sens, qui n’est en rien une communication, mais plus un double détournement, une appropriation réciproque. Au final Nietzsche admet aussi une contagion de l’esprit, une acculturation des parties « saines » ou plus exactement créatrices vers le peuple. C’est la distribution que l’on peut envisager ainsi, ce que Deleuze appellera « sortir de la philosophie avec la philosophie ». La contagion, le double détournement consiste dans le fait que régulièrement, une culture inférieure emprunte d’abord à une qui lui est supérieure… ses aberrations, puis sent un charme s’exercer sur elle, et enfin, par l’entremise des vices et des faiblesses qu’elle s’est appropriés, se laisse envahir par un peu de la force détentrice de valeur de la civilisation supérieure. Cela se passe aussi autour de soi GS 99. Il y a imprégnation d’une énergie spirituelle, cela s’est passé avec Spinoza, Nietzsche, Bergson ou Deleuze chez leurs jeunes lecteurs : ce sont ces aberrations et ces vices du philosophe… que l’on commence toujours par emprunter et dont on fait un objet de croyance : on va au plus simple, car ces vices et ces aberrations sont toujours plus faciles à imiter et n’exige pas un long traitement GS 99. C’est ainsi que l’immanence par son mouvement aberrant —- la fameuse déterritorialisation de Deleuze -— a conquis peu à peu la tradition philosophique qui reposait sur la transcendance de l’Un. Elle l’a contaminée et elle y produit ses substitutions, ses accélérations successives. Ainsi, tantôt, pour Nietzsche —- sceptique -—, il faut qu’un esprit, qu’un goût soient de médiocre niveau pour avoir des répercussions populaires vastes et profondes 11[32], c’est le démagogue, l’enchanteur ; tantôt, pour Nietzsche —- vitaliste -—, une pensée souveraine exerce une action transformatrice VP IV,240, c’est le philosophe, le créateur de valeur et de sens, de puissance et d’intérêt.

 

 

 

La rédemption des criminels, des malfamés comme début de renversement

Nietzsche se fait l’inquisiteur de notre société, il traque, il recherche les symptômes de la décadence, et ce « mal » est peu à peu cerné : le plus grand danger pour l’homme, ce sont les maladifs : les éternels misérables, vaincus, humiliés GM III,14. Ces derniers ont tendance à se regrouper en troupeau [10] et à nier l’exception et par là même l’énergie spirituelle qui peut en découler. Mais la cible favorite de Nietzsche reste le christianisme comme institution 25[15] car lui-même sait qu’il a besoin d’un adversaire puissant s’il veut asseoir une nouvelle « noblesse » d’exception. L’homme a subi une fois de plus une altération de la personnalité ; cette fois, son sentiment d’amour, il l’a appelé Dieu 14[130]. C’est la marque d’un doute quant à l’unité de la personnalité 14[125]. En effet, Nous avons emprunté notre concept d’unité à notre concept du « moi » — notre plus ancien article de foi 14[79], de cette foi qui est le pont aux ânes 10[49]. Mais ce concept de « moi » ne reflète pas le fait que certaines personnes n’ont aucune personnalité et d’autres plusieurs. L’élan d’amour pour Nietzsche est tout le contraire du geste altruiste et désintéressé, au contraire l’élan d’amour passerait par un certain égoïsme, qui permettrait un certain rapport hiérarchique ou mieux un clivage qui ferait que les singularités de chacun, ses richesses soient respectées. Prendre le parti de pulsions « désintéressées » : c’est les laisser travailler au service de l’égoïsme, du dressage du moi EH II,9, et c’est être, comme nous venons de le dire, dépourvu d’un égoïsme peu subtil EH II,2 [11]. N’oublions pas que le christianisme est un système CI IX,5, et comme tout système il repose sur la création d’exceptions, qui sont comme ses déchets, ses rejets, sa production essentielle, non sur la diffusion d’un quelconque amour. Le christianisme en tant que judaïsme du Nouveau Testament est une religion de tchandala [12]. Ce mot Nietzsche l’a introduit dans sa philosophie au contact de son ami d’études, le Pr. Paul Deussen, premier spécialiste occidental de la culture indienne. Tchandala signifie en fait déjection, excrément des classes supérieures 14[190]. La société moderne n’est pas une société, un « corps », mais un conglomérat malade de tchandala 16[53] . VP III,65, de décadents considérés comme excréments de la société 16[52]. C’est toute la théorie de l’épuisement, tout le thème de l’épuisé, du décadent que l’on retrouve là. Mais le regard de Nietzsche semble changer : ces déchets sont aussi parmi les classes opprimées (malades mentaux, criminels, anarchistes) Cf. GM II. N’oublions que Nietzsche souhaite bien au contraire accompagner le nivellement démocratique pour que surgissent le surhomme alors que le christianisme désormais entrave ce progrès au lieu de l’accélérer GM I,9. Ceci explique que deux discours se mélangent dans la parole de Nietzsche. Ces deux visions —- nihiliste et vitaliste —- que nous avons déjà vues, ces deux regards coexistent. 1°) On a l’intransigeance de l’homme supérieur, de l’homme de bon sens : une société ne pourrait pas tolérer des anarchistes et des adversaires de principe à l’intérieur d’elle-même 14[198]. 2°) On a le discours plus labile, plus subtil, de l’homme créateur d’exception, de l’homme qui renverse ces mêmes valeurs de la société :. une société, de plus en plus « prospère », aurait un sentiment de puissance d’autant plus fort qu’elle pourrait s’offrir le luxe le plus exquis pour elle, — laisser impuni celui qui la lèse GM II,10. Pensons aux criminels, aux anarchistes. En effet le sentiment de puissance n’est rien d’autre que l’affectivité c’est-à-dire le pouvoir d’être affecté pour Deleuze DzNP_70. Ce qui généralise le type du criminel c’est la sanction publique, elle fait de ces hommes hors normes des malfamés. Le prêtre comme modèle a jusqu’à Nietzsche prévalu et les hommes de valeur, d’intensité supérieure ont été dépréciés : tels l’homme de science, l’artiste, l’esprit libre, le comédien, le négociant, le grand explorateur… tous ces types d’hommes qui ont pris une autre importance à partir de la Renaissance. L’esprit qui les anime : se dépenser et même se gaspiller, non se dispenser de vivre. C’est l’esprit de vigueur, d’audace —- vigor et virtù -—. Nietzsche opère peu à peu une résonance entre les grands hommes et les grands criminels. Tous s’inclinent devant la loi de l’hubris. Ce sentiment de puissance lui viendra de ses « grands hommes » qui affecteront le peuple et libéreront fous, anarchistes et criminels. Les malades et les fous ont eu pour eux une sorte de fascination. Ils sont plus intéressants que les gens bien portants VP III,709. Le « génie » leur est même apparenté. Sous un angle vital, le type du criminel c’est le type de l’homme fort placé dans des conditions défavorables CI IX,45 celui qui trahit, rompt le contrat 14[197], dans des conditions d’oppressions. Ces mêmes anarchistes, ces mêmes criminels prennent donc un tout autre aspect aux yeux de Nietzsche. Ce sont des traîtres de l’ordre ancien ou actuel. C’est dans notre socié