Samedi 17 septembre 2011 6 17 /09 /Sep /2011 21:14

Dès le premier paragraphe de Matière et mémoire, Bergson pose conjointement un monde perçu et un corps qui ne se définit ni par la représentation, ni par la sensation, mais par l’action  : l’action conduit du dehors à de la perception et du dedans à de l’affection. Représentation et sensation demeurent adéquates pour un monde marqué par la passivité, alors Bergson fait état d’un univers composé d’images-mouvements. Que l’affection ne se réduise pas à la sensation est visible dans l’expression « sensation affective », c’est-à-dire une sensation qui affecte le corps, le porte au mouvement et donc à l’action. C’est par effraction, par un retournement de situation, par un coup de théâtre WorIM, que la notion refroidie de représentation empruntée au physiologiste et au psychologue fait irruption dans le texte. Cette notion est rapportée à l’idéalisme et au réalisme mais ne rend pas compte de ce que les perceptions sont en soi. Elles ont une existence indépendante de la projection représentative que l’on peut en avoir. Et il revient à l’affection de surgir à un moment donné de l’image MM_55 ou plus exactement d’être le corrélat du dedans à une perception venant du dehors. Si le titre du premier chapitre de Matière et mémoire est de la sélection des images pour la représentation, l’un des aspects majeurs de ce texte est marqué précisément par le passage de l’état représentatif à l’état affectif. On peut bien entendu faire une lecture analytique de ce premier chapitre ne portant que sur représentation et sensation, mais on manquerait une dimension de ce texte, celle précisément que Deleuze a cherché à faire émerger dans ses livres sur le « cinéma ». Si on en restait à cette simple dimension, c’est précisément ce qui pousse à l’action que l’on manquerait, on ferait une lecture tout en passivité et en spectateur de ce qui fait la richesse de ces lignes. Il s’agit précisément là de sortir de toute interprétation herméneutique, analytique ou phénoménologique et d’entrevoir une déictique.

Bergson au travers des images rend compte de ce qu’on passe, insensiblement par degrés, de l’état représentatif qui déploie perspective et espace à l’état affectif qui paraît inétendu. Mais déjà on peut voir que Bergson fait une critique de l’entendement et ses illusions constitutives qu’il généralisera en critique de l’intelligence dans ses livres ultérieurs BgEC et BgMR : notre entendement visuel cédant à son illusion habituelle, pose ce dilemme qu’une chose est étendue ou ne l’est pas. Si on en reste à la représentation, il semble qu’il n’y ait qu’une différence de degré et non de nature entre affection et perception mais on arrivera difficilement à nous faire comprendre que des états affectifs essentiellement liés à ma personne… arrivent par le seul effet d’une diminution d’intensité, à acquérir l’extension, à prendre une place déterminée dans l’espace, à constituer une expérience stable, toujours d’accord avec elle-même et avec l’expérience des autres hommes BgMM_54 . Pour appuyer cette distinction de nature ou de fonction entre affection et perception, Bergson prend l’exemple d’une sensation de douleur comme le mal aux dents, qui est une affection locale, un effort local : cette sensation peut être insupportable, elle avertit d’un péril alors que la perception du péril était insignifiante. L’affection doit à un moment donné surgir de l’imageBgMM_55. L’affection n’est pas séparable de ce que l’on éprouve mais aussi d’un effort que l’on va exercer sur soi-même : l’affection est avant tout un effort actuel sur soi. On peut dire d’un point de vue spinoziste que plus grande est la puissance d’agir du corps, et donc de s’affecter soi-même, plus vaste est le champ de la perception qu’il embrasse. L’affection contrairement à la sensation et à la vision sensualiste qu’on peut en avoir, n’est pas séparable d’un effort. Si l’affection sert d’introduction dans la pensée de Bergson d’une théorie de la perception pure, on peut dire que l’affection réintroduit une pensée de l’effort dans la philosophie.

Tout se passe comme si, dans cet ensemble d’images que j’appelle l’univers, rien ne pouvait se produire de réellement nouveau que par l’intermédiaire de certaines images, particulières, dont le type m’est fourni par mon corps BgMM_12. Poursuivons : l’affection ne participe ni du domaine de l’extensif — comme la représentation — ni de l’inextensif — même si notre entendement, greffé à notre vision, nous en donne l’illusion —mais de ce qu’on appelle l’intensif. L’intensif ou l’affectif échappe non seulement aux catégories majeures de la logique que sont qualité et quantité mais aussi au principe du tiers exclu : à l’analytique comme à la dialectique. Nous poserons que ces images particulières sont les signes d’une nouvelle capacité à agir du corps, bref qu’elles sont porteuses d’un corps qui n’est ni bon ni nouveau, Ni bon, ni  nouveau, il s'agit d’un corps terrible en ce qu’il ne plie pas. C’est à travers celui-ci que tout un changement d’appréhension s’opère vers plus de nuances ou d’intensité. On passe de la crainte du corps à la capacité du corps à être tourné vers l’action. On bascule de l’appréhensif avec ses petites peurs et inhibitions, à l’appréhendable : c’est l’affirmation d’une pensée-action en quelque sorte : praxis politique ou exercice discipliné. Dans le passage d’un leibnizisme à un spinozisme qui demeure le fil conducteur de l’œuvre de Bergson, celui-ci introduit une pensée de l’affectif, de la perception qui met en mouvement : il élabore toute une théorie des images. Les images appréhendées du dehors de notre corps sont des perceptions, et appréhendées du dedans sont des affections. On peut ajouter deux précisions. 1°) Notre corps est doublement image, il est à la fois perception et affection comme l’a très bien souligné Merleau-Ponty sous la formule de voyant-sentant. 2°) Un ensemble d’images forme un monde ou un univers et, si l’on veut pousser jusqu’à l’Un, l’ensemble des images est l’univers. Aussi affection et perception découpent la réalité comme autrefois sensation et représentation découpaient un réel intelligible centré sur un sujet  voyant, aux dimensions plus restreintes. C’est la distinction entre l’appréhendable et l’intelligible, les deux formes de connaissance ou de compréhension que l’on retrouve là : connaissance a priori et connaissance par fréquentation. Toutefois cette distinction laisse de côté la faculté non de comprendre mais d’engendrer qu’est la volonté, pierre angulaire de la « modernité » avec la mise en opération et en algorithme et surtout la volonté de transformation tournée vers la puissance.


Publié dans : Thèse - Par Anthony Le Cazals - Laissez un commentaire - Voir les 0 commentaires
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