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EDITORIAL
Encore une fois bien venu. Vous trouverzez ici la série des EDITORIAUX du site
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CHAOS DIONYSIEN
A l'été 1936, Deleuze assiste à la grande peur que les bourgeois ressentent devant le surgissement des travailleurs qui envahissent leurs territoires. Marqué ensuite par la mort de son frère aîné, Georges, officier saint-cyrien déporté pour faits de Résistance, il éprouve une vive souffrance d'apparaître comme le benjamin d'un héros auquel ses parents vouent une admiration démesurée. Après la guerre, il s'engage dans une carrière universitaire et effectue une relecture féconde des classiques - Hume, Spinoza, Proust, Lewis Carroll, Sacher-Masoch -, tout en s'intéressant au cinématographe et à la chanson : Jean Renoir, Charles Trénet, Edith Piaf. A la conception de l'homme tragique oedipien selon Sophocle et Freud, il oppose la force du chaos dionysien, rêvé par Nietzsche : joie, douleur, désordre festif. Il en verra le déploiement lors de la rébellion de Mai.
En 1969, il rencontre Guattari, psychanalyste généreux et turbulent, analysant de Lacan et ancien trotskiste, qui travaille à la clinique de La Borde, à Cour-Cherverny, créée en 1953 par le psychiatre Jean Oury, rigoureux lacanien très attaché au maître. Il a été l'élève de François Tosquelles, psychiatre catalan et libertaire, connu pour avoir été l'un des inspirateurs, pendant l'Occupation, du mouvement dit de psychothérapie institutionnelle.
C'est en Lozère, à l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban, et sous la houlette de deux psychiatres, l'un catholique, Paul Balvet, et l'autre communiste, Lucien Bonnafé, qu'avait été initiée cette expérience, poursuivie ensuite à La Borde. Au milieu de la guerre, l'espoir d'une prochaine libération avait conduit l'équipe soignante à réfléchir aux principes d'une vie communautaire qui permettrait de transformer les relations entre thérapeutes et aliénés dans le sens d'une ouverture humaniste au monde de la folie.
La rencontre entre Deleuze et Guattari va bouleverser l'organisation de la vie quotidienne à La Borde et créer un trouble profond dans l'amitié entre celui-ci et Oury. En témoigne la publication en 1972 de L'Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie (éd. de Minuit). A travers cet ouvrage magistral, les deux auteurs prétendent fonder, contre Freud et Lacan, accusés d'être les garants d'un ordre répressif, une nouvelle psychiatrie matérialiste : la schizo-analyse. Cette doctrine ne débouchera sur aucune libération des aliénés par les "flux désirants", même si, en annonçant, sans le savoir, le crépuscule d'une approche dynamique de la folie, aujourd'hui éliminée par la chimie des neurones, elle aura eu le mérite de critiquer avec justesse le conformisme psychanalytique.
François Dosse a su restituer avec talent l'histoire de ce moment anti-oedipien de la clinique de la psychose, et il a fort bien raconté, à l'aide de nombreux témoignages, les relations passionnelles qui unirent les protagonistes de cette saga.
Cependant, connaissant mal les modalités d'implantation de la pensée psychiatro-psychanalytique, il en a exclu les thèses anti-oedipiennes, au point de ne pas voir qu'elles en sont l'une des composantes, au même titre que celles des freudo-marxistes ou de certains antipsychiatres, quoi qu'en disent ses acteurs. D'où une analyse parfois inexacte des imbrications entre les divers courants. En outre, fasciné par ses héros - certes fascinants - il leur a trop souvent donné raison, laissant entendre que leurs adversaires - et notamment les philosophes lacaniens qualifiés de maoïstes - auraient été de méchants sectaires guidés par un gourou narcissique. Aussi omet-il de souligner que le sectarisme des anti-oedipiens valait bien celui des oedipiens, et que c'est la confrontation violente entre toutes les tendances présentes sur la scène des années 1970-1980 qui a fait la richesse de ce moment inoubliable de la pensée française en voie d'internationalisation.
On l'aura compris, il manque à cette excellente enquête sur les destins croisés de Deleuze, de Guattari, et de leurs "familles" respectives, une sérieuse étude historiographique et comparative.
Signalons également : Soixante-cinq rêves de Franz Kafka, de Félix Guattari, éd. Lignes (64 p., 10 €) et Le Portique, revue de philosophie et sciences humaines, no 20, 2e semestre 2007, dossier Guattari conçu et réalisé par Liane Mozère.
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