Partager l'article ! LAURENT JOFFRIN / Mai 68. Une révolte d’avenir: Luvératuin : vendredi 1 février 2008 Qui attaque Mai  ...
Qui attaque Mai 68 ? Nicolas Sarkozy qui veut liquider son héritage, celui du «déclin de l’autorité», du «laxisme éducatif», de la «dévalorisation du travail» et de la «culture de l’excuse». Qui attaque Mai 68 ? Une escouade de politiques et d’intellectuels qui se lamentent de voir la société s’émanciper et toujours demander, à la fois, plus d’autonomie et plus de solidarité. Qui attaque Mai 68 ? Les réactionnaires de droite et de gauche. Ceux qui pensent que «c’était mieux avant», que la France décline, que la pensée est défaite, que les valeurs s’effacent, que la politique n’est plus ce qu’elle était, que la République est minée par l’excès de liberté, que la demande d’égalité mine les hiérarchies légitimes, bref que l’individu est trop libre et qu’il court en vain après une chimérique égalité. Libération, qui doit à la révolte son existence, défendra Mai 68.
Parce qu’il faut défendre cette irruption de la vie, il faut défendre cette révolution qui a réformé la France, il faut défendre cette espérance. Aveuglément ? En aucune manière. Mai 68 fut à l’origine de maints excès et de maints ridicules, utopies naïves ou stratégies révolutionnaires sans contenu des années 70, dérives terroristes même, dans certains cercles ultra minoritaires. Mais cette insurrection joyeuse a réussi dans son entreprise première : libérer l’individu des traditions cadenassées. On dira que Mai 68 a échoué dans son autre aspiration, une société plus juste. C’est vrai. Mai 68 voulait la liberté et l’égalité. Nous eûmes la première, et non la seconde : tout est là. Mais ce demi-échec n’emporte pas condamnation. Nous avons gagné la primauté de la volonté personnelle sur les prescriptions collectives. Il reste à conquérir la justice, tâche toujours recommencée dans les sociétés de marché. Cette aspiration éternelle, Mai l’a consacrée au rang d’objectif premier, rejouant sans commotion sanglante les ruptures de 1789, de 1848 ou de 1944. Révolution mimée, théâtralisée, qui sonne le glas des vraies révolutions, exorcisant le spectre de la guerre civile française. Aucun mort sinon par accident. Le Quartier latin couvert de barricades sans un coup de feu pour les prendre ou les défendre. Aucun des acteurs de Mai 68, ministre ou étudiant, policier ou syndicaliste, ne voulait l’irréparable. Cette révolte qu’on décrit comme infantile fut celle de la maturité.
On ne voulait plus, tout simplement, d’une société corsetée par le double héritage autoritaire de la vieille morale et du gaullisme. Au sein de la jeunesse étudiante et lycéenne, qui fut le détonateur de la grande dissidence, le principal combustible était là. Plaquée sur le mouvement par des militants courageux mais irréalistes, la rhétorique de l’extrême gauche a masqué ce fait fondamental. Si la masse se mit en mouvement, c’était pour des raisons culturelles, et non directement politiques : il fallait en finir avec l’archaïsme des mœurs et des mentalités. Le vrai leader de Mai 68, le seul en vérité, fut Daniel Cohn-Bendit, sorte de Till l’Espiègle au regard bleu et aux idées libres qui refusait précisément l’embrigadement des sectes marxistes-léninistes. Les aphorismes de Mai ne sont pas dialectiques, mais poétiques. Ils ne sont pas marxistes, mais surréalistes. «Sous les pavés, la plage» ; «Il est interdit d’interdire» ; «Soyez réalistes, demandez l’impossible». Tous slogans que Lénine ou Mao auraient mis à l’index immédiatement. N’en déplaise aux théoriciens des structures de classe, Mai 68 est une révolte libertaire et démocratique.
Non ! disent les dogmatiques. Vous oubliez la grève ouvrière ! Comme si historiens et témoins avaient négligé cet aspect élémentaire. Dès l’origine, tout observateur avait compris que la France ferait exception. En une semaine, suivant les étudiants, des millions de salariés se retrouvent en grève. Le mouvement ouvrier durera plus d’un mois, paralysant le pays et poussant le régime au bord de l’effondrement. Pour faire rentrer les salariés dans les ateliers et les bureaux, le patronat dut se couper un bras : droits syndicaux étendus et hausses de salaires impensables un mois plus tôt. Et là encore, la révolution violente fut introuvable. Une seule exigence : de meilleurs salaires, des droits supplémentaires, des conditions de travail décentes. Le communisme ? L’appropriation des moyens de production ? La classe ouvrière restait, comme le déplorait Lénine, désespérément «trade-unioniste». C’est-à-dire démocrate et réformiste, même si les années 70 ont aussi été celles des utopies et de l’indicible espoir d’un autre monde. Ainsi, les deux héritages de Mai 68 sont la lutte et la liberté. Jamais l’une sans l’autre. Quoi de plus actuel ? Contre les aberrations du capitalisme financier, les cruautés d’une société divisée, loin des conservatismes de la vieille gauche, Mai 68 nous transmet un message d’espérance dans la volonté collective et dans l’imagination du peuple. A nous de l’entendre et de le faire fructifier. Pour que nos sociétés du calcul égoïste retrouvent le goût de l’avenir et celui de la solidarité. Mai 68, mon amour…
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