Samedi 14 janvier 2012 6 14 /01 /Jan /2012 13:06
  • Nous soulèverons et nous dégagerons ce qu'il y a d'impensé au cœur de la philosophie

 

Dans ce dossier, nous étudierons la philosophie de Maurice Merleau-Ponty, dans la perspective ouverte par la confrontation à une crise, issue de ses tergiversations entre plusieurs orientations. Merleau-Ponty comme d’autres avant lui et après lui s’est trouvé, de par son exigence, obligé à évacuer et à négliger un certain nombre de distinctions philosophiques. Il ne les a pas supprimées véritablement, car un peu comme Husserl, ce qu’il défaisait, il le refaisait, faute d’une critique tranchante. On ne supprime pas des insistances, des impasses, des vides sans qu'ils reviennent sous la forme de fantômes de la déréliction, de l’atermoiement et de la « circonvenance ». Mieux vaut leur rendre les honneurs comme autant d’« objets de la connaissance », qu'on ne peut ni méconnaître ni mettre en terre. De ces mots creux, on trouve rapidement un contraire, un opposé, un complémentaire comme « sujet » et « objet ». Toutes ces distinctions héritées des sédiments de la tradition de l’idiotie et du solipsisme sont un premier pas de la connaissance vers la puissance. Première étape qui s'oublie sitôt que l'on se met en mouvement. Les mots creux, vide de sens, encombrent et font butée au mouvement de la pensée. La tentative d'accélération de Merleau-Ponty émerge dans les notes préparatrices à la fin de Le visible et l’invisible. C'est là qu'une pensée non recouverte de rhétorique appert. Le cordon de l’argumentation et de la persuasion n'y est point tissé et le fil de la dialectique et de l’analytique y est rompu. Le visible et l’invisible a été écrit de 1959 à 1961 et a été publié en 1964. Son écriture a été interrompue par le décès de Maurice Merleau-Ponty, figeant dans une grande richesse une œuvre en train de se faire. Il y a aussi Les signes, somme d’écrits en forme de comptes-rendus et de chroniques politiques. Mais si Merleau-Ponty insiste sur ces distinctions philosophiques héritées, c’est qu’elles ne s’ajointent pas avec exactitude et qu’il faut selon lui les entrelacer. Nous nous attarderons sur le nœud propre à la philosophie de Merleau-Ponty, qu’il noue, dénoue et renoue, à savoir le « chiasme », après avoir cherché à le décomposer tel un impensé en une contingence radicale.

Au travers du chiasme entre le visible et l’invisible qui débouchera sur une philosophie de la chair comme corps actif-passif, corps voyant-visible, Merleau-Ponty en reste à l’idée toute platonicienne que voir c’est faire. Il en reste à une grande tentative intellectuelle MpS_202 et ne parvient pas à l’accomplissement d’une dynamique de vie. Merleau-Ponty a toujours multiplié autour du thème de la perception, les multiples manières de tisser le visible et l’invisible, le perçu et le caché à percevoir (percipiendum). Ce caché non-perçu, qu'on trouvera chez Deleuze entre autres, est le visible non-actuellement vu qui laisse toute son ampleur aux signes. Les figures du tissage entre le visible et l’invisible varient dans une polysémie de termes. entre-deux, entrelacs, horizon intérieur et extérieur, réciprocité voyant-vu comme quasi réflexion VI_294, débordement, empiètement VI_309, rayonnement d’être, enveloppé-enveloppant. Ces différents nouages n’expliquent rien en définitive, quand Merleau-Ponty y revient dessus. Mais ils permettent le constat chaque fois différent de cette intuition qui parcourt son œuvre : toute existence qui est vue se révèle à elle-même à l’image de l’acteur dans le champ cinématographique. C’est la dimension du passer outre en se remettant en face des choses VI_288. Merleau-Ponty cherche à nous restituer cette vie sans intériorité, à nous initier à ce qui la ferait monumentale et par là à poser les prémices d’une dynamique de vie qui le mènerait à Leibniz et Spinoza, en tant que bibliothécaire diplomate et polisseur de lentilles. Il dépasse l'intention ascétique husserlienne par une initiation plus mystique. Cet invisible à percevoir n’est ni plus ni moins que le « néant ». Eh oui ! il faut bien que le métaphysicien pose l’élément de son sérieux ! Nous aurons l’occasion d'y revenir, mais rendons les honneurs à ce bel « objet de connaissance » avant de l’inhumer : la terre comporte nombre de fossiles, de mots creux où les moralistes placeront leurs attaques insinueuses*. Le néant n’est ni plus ni moins que l’invisible MpVI_306 c’est l’inexistence absolue par excellence MpVI_93, L'invisible comme les paroles MpVI__305 n'est pas l’imperceptible, ce qui doit être perçu, le percipiendum. En somme le philosophe se venge à coup de « néant » de l’incompréhension qu’il génère. L’invisible n’est pas l’imperceptible. Pour Merleau-Ponty, enferré dans la mondanité, l’« esprit » est de notre monde, et qui plus est pas de manière isolée à l’image d’un cogito, d’un esprit qui réfléchirait. Il se met alors à parler d’action à distance MpVI_291, de télépathie VI_294. Pour lui, c’est poser l’énigme de la projection qui fait de la personne que l’on voit une personne qui nous perçoit, personne que l’on présuppose penser. Le corps visible est voyant et réciproquement. Après avoir décrit le visible comme in-visible, la démarche de Merleau-Ponty visait à se confronter au cartésianisme pour le dépasser S_304. Le cartésianisme pose que l’esprit n’est pas de ce monde, que l’esprit est renvoyé du côté d’un dieu qui est au-delà de la pensée VI_291. La perception reste prisonnière des présupposés de la connaissance assimilatrice, celle du sujet qui projette ses vues narcissiques et intéressées. Même si elle inscrit la personne dans le monde, on en demeure, du point de vue de la connaissance, à une vie contemplative qui tendrait à expliquer son monde sans pouvoir le faire et non à une vie active qui par ses heurts et ses joies en dessinerait la trajectoire.

Publié dans : Thèse - Par Anthony Le Cazals - Laissez un commentaire - Voir les 0 commentaires
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