Partager l'article ! 216. La perception « charnelle ».: Quand la vision silencieuse tombe dans la parole et quand, en retour, la parole, ...
Quand la vision silencieuse tombe dans la parole et quand, en retour, la parole, ouvrant un champ du innommable et du dicible, s’y inscrit, à sa place, selon sa vérité, bref, quand elle métamorphose les structures du monde visible et se fait regard de l’esprit, intuitus mentis, c’est toujours en vertu du même phénomène fondamental propre au chiasme, la réversibilité qui soutient et la perception muette et la parole, et qui se manifeste par une existence presque charnelle de l’idée comme par une sublimation de la chair. Merleau-Ponty MpVI_200.
Toute philosophie est marquée par une tension entre deux pôles minimum. L’œuvre de Merleau-Ponty est véritablement marquée par un double évitement caractéristique de la phénoménologie MpS_268, celui propre à toute philosophie qui souhaite éviter tant le matérialisme que le spiritualisme. Si Merleau-Ponty souhaite éviter autant le monde spiritualiste et transcendant de la connaissance par la perception et son silence MpVI_316, que le monde matérialiste et immanent de la production, toutefois sa pensée en tant que phénoménologie ne cherche pas à éviter ni la transcendance ni l’immanence, Merleau-Ponty est très proche de Husserl avec le souhait d’une transcendance au sein de l’immanence. Sa réflexion retombe dans les présupposés de la connaissance ouverte : il n’y a jamais dans le visible, que des ruines de l’esprit MpVI_231. Certes, il n’y a pas de volonté transcendante chez Merleau-Ponty : c’est la perception qui vient en premier. Il y a là plutôt dépossession de l’activité philosophique par la perception, dépossession de l’esprit par la chair du corps. Merleau-Ponty se justifie là auprès de Bergson qui faisait de la perception le mode de notre relation fondamentale à l’être MpS_252. Le visible naît en silence sous le regard VI_295. C’est une venue à soi VI_308 par le regard dont l’échappatoire est le langage : la perception sert de territoire d’exploration à Merleau-Ponty pour précisément ne pas sortir de sa circonvenance, son atermoiement, par un travail infini sur le langage. En même temps, toute initiative suppose pour conquérir son autonomie, de sortir du regard de l’autre, quand celui-ci est trop prégnant enveloppant ou juge — ce que la phénoménologie ne parvient à faire. Sans doute a-t-elle béni trop de choses comme la transcendance et l’immanence. D’où cet aspect inhérent à la philosophie de Merleau-Ponty d’être toujours « circonvenue », assaillie de toute part par les multiples perceptions. C’est que toute philosophie de la perception reste prisonnière des phénomènes et suggère ainsi l’existence d’un monde caché non derrière eux mais en soi. S’il y avait un par-delà Merleau-Ponty, un dépassement de sa tentative, il tiendrait dans une philosophie qui ne soit ni immanence, ni transcendance, ni monisme, ni dualisme pour la simple raison qu’elle serait un rire : la vraie philosophie se moque de la philosophie MpS_126.
Le chiasme comme la chair sont des notions abstraites ou plutôt prises dans l’interminable analyse de la perception or il n’y a pas de transformation de la perception mais des transformations du corps et par là changements de perception. Il n’y a pas de modification de la sensibilité, de goût pour des affects nouveaux, même le raffinement, qui ne passent par le corps. Le corps chez Merleau-Ponty comme connexion à une exploration sans fin d’une limite, celle inextricable du dedans et du dehors, a une visée toute métaphysique. Ce corps est un champ sans charge plutôt qu’un champ en décharge. Les « corps » ne sont pas pleinement révélés, connectés entre eux dans une pulsion libidinale mais atomisés, on en reste à l’égotisation* des « individus ». Non seulement on trouve là une première préfiguration du protestantisme, mais la venue à soi se fait dans le charnel MpVI_305. Le sens chez Merleau-Ponty est aussi charnel : c’est le déboîtement de la figure et du fond qui ne recouvre pas tout notamment leur échappement. Le « charnel » est la venue à soi de « l’esprit » à travers « le corps ». La chair est ce qu’on sent et qui sent. Difficile de faire conception plus chrétienne, la chair n’est ni matière, ni esprit, ni substance, mais ce qui pâtit. La chair est la masse intérieurement travaillée, qui n’a de nom dans aucune philosophie MpVI_191 voir MpVI_181.
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