Vendredi 20 janvier 2012 5 20 /01 /Jan /2012 13:23

 

Il va nous falloir à présent introduire un rire, une effraction de pensée, pour faire subodorer au lecteur la suite. La réflexion n’est point la vaillance, elle est lâcheté, Merleau-Ponty a tenté avec courage de retirer les concepts propres à la réflexion. Il n’a su exercer toute la force de sa pensée suffisamment loin de la réflexion. Il n’a su plier ou ployer suffisamment loin de l’immanence et de la transcendance. Il s’agit de montrer en un triptyquelien 210 à 234, toute la singularité d’un moment français où quelque chose est né entre penseurs et où une pensée réflexive n’a pu advenir. Avec Foucault et Deleuze s’est produit un moment de pensée très précis, où nous sommes passés de la réflexion humaine à la pensée plus impersonnelle et outre-humaine, qui ne posait plus l’homme comme étalon, comme paradigme du savoir mais davantage la Terre.

Confirmation — Il n’y a pas de doute que Foucault a trouvé une forte inspiration théorique chez Heidegger, Chez Merleau-Ponty, pour le thème qui le hantait : le pli, la doublure. Sur le pli, l’entrelacs ou le chiasme, cf. Merleau-Ponty, le visible et l’invisible, Gallimard. Et « les notes de travail » insistent sur la nécessité de dépasser l’intentionnalité vers une dimension verticale qui constitue une topologie (263-264). Cette topologie implique chez Merleau-Ponty une découverte de la « chair » comme dimension d’un retournement. Deleuze DzF_118.

On trouve dans cette citation tous les ingrédients d’une aporie qui devenue tension explose : chiasme, chair, vertical. Cette tension Stéphane Douailler la relève comme étant circonvenance. Pour parvenir au « chiasme », à l’entrelacs, au Pli de la pensée et le faire appréhender à son lecteur, Merleau-Ponty souhaite rejeter les instruments que la réflexion et l’intuition se sont donnés MpVI_170, c’est-à-dire à ne pas prendre en compte leurs distinctions : crise 215a et finitude 215b pour l’intelligence, schize215c pour l’intuition. Le « chiasme » serait porteur d’une non-distinction — ou esprit. Le chiasme — ou le pli — est tout simplement la nécessaire coexistence de l’actif et du passif : « activité = passivité » VI_312 dans une monde de but, une téléologie pour Merleau-Ponty. Le chiasme par là est une surdétermination VI_317, c'est-à-dire une négation de la négation 312. Merleau-Ponty n’a pas à récuser les distinctions immédiates et dualistes qu’il nomme « idées de l’intelligence » voir MpVI_197, simplement il les entremêle non plus sous la forme d’une contingence radicale mais sous une forme de nécessité. Nous l’avons vu, la pensée de Merleau-Ponty n’en finit ni avec la subjectivité ni avec la réflexion. De grands penseurs, Kant d’abord, ensuite Hegel, ont reconnu l’anfractuosité de cette réflexion. Il ont donc dû essayer de se retirer réflexivement hors de cette réflexion HdgAP_33. Pourtant le langage possède ses idiomes de pensée, où les manques d’un homme, ici un philosophe forcément, parviennent à se projeter à force de traverser le discours, qu’il soit professé ou intime. C’est ce pourquoi nous avons tranché dans le chiasme plutôt qu’appeler au dénouement de la ratiocination de la « foi perceptive ».

C’est donc bien à une tentative que l’on a affaire, qui comme le note Stéphane Douailller est prise dans une image de la pensée : la « circonvenance ». Les différentes forces du Dehors, ce qui est hors de la tradition de la réflexion et de la méditation, assaillent notre philosophe et avec lesquelles il ne sait trancher. Merleau-Ponty très certainement n’était pas grec sur point. Il faut dire qu’il y a chez lui toute une obsession du « chiffre ontologique » que sécrète toute métaphysique. Ce chiffre, elle le maintient secret MpS_278 comme un procédé de fabrication. On le trouve sous les formes d’unité ou dualité, monisme ou dualisme, Un ou Deux, etc. … Pourtant on peut et on doit penser sans lui, sans se soucier du dualisme et du monisme, de l’unité ou de la dualité, de l’Un ou du Deux qui sont à vrai dire des découpages en tension qui ne se superposent pas. Ces chiffres apprécient de se renvoyer la balle comme une vérité ultime mais bien ridicule : ce n’est pas là qu’on pense l’action ou qu’on agit en application de ses pensée. Malgré l’apparence le système n’a jamais été qu’un langage (et il était précieux à ce titre pour traduire une manière cartésienne, spinoziste, leibnizienne de se situer par rapport à l’être, et il suffit pour que la philosophie dure, que ce rapport demeure problème, qu’il ne soit pas pris comme allant de soi, que le tête-à-tête subsiste de l’« être » et de celui qui, dans tous les sens du mot, en sort, le juge, l’accueille, le repousse, le transforme et finalement le quitte MpS. On comprend alors que ceux que l’on a nommés traditionnellement philosophes (les idéalistes) ont tout intérêt pour justifier leur engourdissement de perpétuer ce problème de l’être. Ca ratiocine plus que ça ne me met en pratique. Impossible de ne pas le répéter : il suffit pour que la philosophie dure, que ce rapport demeure problème. Encore une fois, la réflexion qu’on prétendait chasser par la perception plutôt que par l’action se trouve à nouveau reconduite. Il suffit pour que les faux-problèmes ne demeurent pas, de ne pas viser une pensée réflexive ou interrogative en niant les affects actifs et l’activité qui les requiert. Merleau-Ponty ne l’a pas réussi pas même s’il en appelle de ses vœux : nous nous interdisons d’introduire dans notre description les concepts issus de la réflexion MpS_207.

Heidegger de même. Commençons d’abord par les casse-tête, je trouve qu’ils sont tout à fait salutaires, il y a encore trop peu de casse-tête aujourd’hui dans le monde et une grande absence d’idées. Heidegger, entretien in documentaire La question de l’être.

Une autre pensée est bel et bien possible même si Merleau-Ponty ne l’a pas ébauchée. Il y a en elle cette dimension d’impensé que Foucault reprendra sous le terme d’énoncé. La pensée classique et la philosophie dialectique, fières d’être des métaphysiques, posent des absolus. Pourtant il revient à toute philosophie à venir de supprimer ces absolus, ces puretés, ces « bagatelles » qui grèvent la pensée et lui empêchent de jouer son plein jeu sur les énoncés comme traces des transformations de la société civile, laissant une part à la fois trop grande et trop pauvre à l’impensé. Une fois cette évacuation faite, il s’agit de mettre en avant les dimensions propres à cette philosophie à venir comme l’expression de ses atours, tels le recoupement et la constatation qui se concentrent en des fulgurances, des appels à combattre pour sa propre affirmation hors de toute subjectivité. Ce qu’il peut rester d’absolu, ce sont le sens de la Terre et la non-fixation de l’attention sur un « objet » particulier ou un domaine précis : la dimension d’absolu tient à ce que l’on vise là un perpétuel balayage, une certaine neutralité, afin d’éviter tant le nihilisme que le repli sur un paganisme dionysiaque. Sans aborder plus en avant cette dimension doctrinale d’éternel retour, restons-en à Merleau-Ponty. Des basculements et des revirements peuplent de « déhiscence », toutes les notes préparatrices du visible et l’invisible. Une chose est sûre Merleau-Ponty ne cesse de se repositionner loin d’un humanisme avec lequel il souhaite ne faire aucun compromis MpVI_322. La préface de Signes suggère la même chose avec un aveu d’impuissance : Tout ce qu’on croyait pensé et bien pensé —… l’humanisme libéral — … l’humanisme révolutionnaire — tout cela est en ruine. Mais là-dessus nous sommes pris de scrupules, nous nous reprochons d’en parler trop froidement. Attention ! Ce que nous appelons désordre et ruine, d’autres, plus jeunes, le vivent comme naturel et peut-être vont-ils avec ingénuité le dominer parce qu’ils ne cherchent plus leurs références là où nous les prenions MpS_41+.. Notons que ce texte est contemporain des notes de Le visible et l’invisible et que les références de Merleau-Ponty sont Freud, Marx, Hegel, Heidegger et Husserl… qui furent jusqu’en 1960 les références conjointes de Sartre et Merleau-Ponty. Que l’homme ne soit pas sujet de liberté comme l’avoue Merleau-Ponty cf. MpS_44, mais tout juste objet de connaissance d’une période donnée ; c’est ce que ne cessera de dire Foucault dans Les mots et les choses et qu’il répète volontiers au sujet de Sartre et de l’humanisme FCDE1_651. Le chiasme, n’est-ce pas l’ « écheveau » que démêle Foucault tout au long de Les mots et les choses et qui fait que du chapitre IX (« l’homme et ses doubles ») des lignes d’une rare richesse, celles que saura faire fructifier Deleuze dans les années 70 ? Merleau-Ponty laisse quelque chose entrouvert, comme une faille dans laquelle se glissera Foucault puis à sa suite Deleuze DzF_115-125 et Guattari avec sa « nouvelle subjectivité » qui n’est autre que la complexitélien. Comme un certain nombre d’auteurs qui ont cherché à se démarquer de Sartre, Foucault, dans le moment philosophique des années 60-70, a été sensible aux recherches de Merleau-Ponty. C’est une hypothèse que nous formulons, mais Deleuze relevait déjà l’accointance, et le passage de relais entre les deux auteurs dans son Foucault.

Publié dans : Thèse - Par Anthony Le Cazals - Laissez un commentaire - Voir les 0 commentaires
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