Partager l'article ! 233. Immortalité et éternité de coexistence chez Spinoza: Il y a aujourd’hui pour la pensée la nécessité de laïciser l’éternité, car ...
Il y a aujourd’hui pour la pensée la nécessité de laïciser l’éternité, car toute pensée se joue entre un temps habitude ou répétitif et temps « éternel » ou intensif. Ceci se retrouve dans la lignée qui va d’Aristote à Bergson en passant par le mémoire sur L’habitude de Ravaisson ou les thèses personnalistes qui posent la distinction entre habitude et création. On retient donc encore pour une époque craintive, l’immortalité comme éternité de succession. Le problème était alors d’adjoindre à l’existence une éternité qui lui succèderait et non de lui faire coexister dans la joie une éternité au présent. Poser deux éternités suppose aussi deux modes ou régimes de pensée, chacun d’eux désignant une éternité différente, comme nous le verrons par la suite 234.
La coexistence de deux régimes de pensée dans la philosophie de Deleuze ressort dans les deux manières qu’a eues Deleuze d’envisager l’éternité, l’une comme une éternité de succession s’opposant à la durée chez Bergson WorIM_12-15 232, l’autre comme une éternité de coexistence une éternité des parties intensives s’opposant à l’immortalité. Dans le second cas, celui du spinozisme, l’immortalité n’est qu’une éternité de succession touchant à l’âme tandis que l’éternité, qui est de coexistence, concerne la partie intensive de l’esprit (ou de tout nom équivalent) dans son rapport aux parties extensives du corps. La plus ample explication que nous allons donner dans cette partie, tend à montrer que seule une conception des intensités — propre à Nietzsche et à une pensée du Dehors ou du Surpli — permet de penser cette éternité de coexistence autrement que ne l’envisage une pensée de l’Ouvert, où éternité est synonyme d’immortalité de l’âme. Si l’on n’envisage pas l’éternité autrement que comme effort d’une partie intensive de nous-mêmes vers des intensités inouïes, on retombe dans une conception théologique de l’éternité où celle-ci est immortalité de l’âme. Aussi, plus qu’une différence entre deux conceptions de l’éternité, il s’agit bien de deux régimes de pensée qui coexistent l’une comme variation dans la durée (pensée de l’Ouvert ou du Dépli) l’autre comme effort vers des intensités inouïes (pensée du Dehors et du Surpli). Deleuze n’envisage qu’une éternité de succession chez Bergson et une éternité de coexistence en intensité chez Spinoza. Il explique le spinozisme par un recours à Nietzsche, la part éternelle de l’Esprit devenant part intensive de l’« automate spirituel ».
Pour Spinoza, vivre consisterait à expérimenter que nous sommes éternels, que l’essence de notre corps et celle de notre « esprit », c’est-à-dire notre puissance à exister, n’est pas réductible à notre existence c’est-à-dire à la disparition de notre corps. Expérimenter que nous sommes éternels, c’est agir en concevant que notre partie intensive (toujours singulière) ne se réduit pas à nos parties extensives. La partie intensive est l’essence. En elle-même, l’essence est degré de puissance ou d’intensité. Rapportée aux parties extensives qui composent le corps, elle est essence ou idée de ce corps. On dira donc que l’essence a des parties extensives, non que ces parties extensives constituent l’essence, mais qu’elles lui appartiennent dans un certain rapport et dans une certaine durée. Expérimenter « que je suis éternel » c’est expérimenter de son vivant quelque chose qui ne peut pas être sous la forme du temps :
Il y a deux sens absolument opposés du mot « partie », à savoir qu’il y a des parties que j’ai, ce sont des parties extensives, je les ai provisoirement, dans la durée sur le mode du temps … Mais lorsque je dis « parties intensives égalent essence », ce sont plus des parties que j’ai mais c’est une partie que je suis… une partie intensive. Deleuze lors de l’un de ses cours in CD Spinoza : immortalité et éternité.
Expérimenter « que je suis éternel » se fait à condition de s’être élevé à des idées et à des affects qui donnent à la partie intensive son actualité.
Dans son premier Spinoza DzSPE_292-293, Deleuze distingue l’éternité de la durée en ce que l’existence d’une chose éternelle ne s’explique pas par la durée ou le temps SzE°I,8 déf.. L’idée d’une durée de l’âme va de pair avec l’idée spiritualiste que l’âme dure après la décomposition du corps, et que donc l’âme est immortelle. L’âme dure en tant que lui appartiennent des parties extensives qui ne constituent pas son essence. Une confusion naîtrait si l’on ne comprenait pas bien que immortalité, durée et éternité sont trois choses bien différentes :
Ainsi le problème de la coexistence en proportion des parties extensives et intensives coexiste avec le problème de l’immortalité. Dit autrement, la part éternelle de l’Esprit qu’est l’intellect en tant que j’agis est éternelle, mais n’influe en rien sur l’immortalité de l’âme que nous ne pouvons appréhender que de manière temporelle et non éternelle. Sentir et expérimenter que nous sommes éternels, c’est indépendamment de l’immortalité de l’âme, c’est expérimenter que partie au sens intensif (ou degré de puissance) est coextensif à partie au sens extensif tout en ne lui étant pas irréductible. Nous expérimentons que nous sommes intensifs et donc éternels en ce que nous nous sommes élevés à des intensités inouïes, souvent manifestées par la Joie. Pour Deleuze, il s’agit d’une éternité de coexistence : c’est dès maintenant, dans notre existence, que nous expérimentons. C’est ce que disait Alain Badiou : Si on commence à dire que l’éternité est séparée, on est retombé dans un dispositif théologiquement traditionnel Séminaire 11/01/06 . Cette éternité est-elle séparable d’une Joie vécue et exprimée ? Certainement que non. Est-elle séparée d’un vécu du corps (rabougri) ? Possible puisque Spinoza affirme que dès lors nous ne sommes plus sous l’espèce de la durée du corps mais sous celle de l’esprit sans le corps ou pour reprendre les termes des boxeurs et des rugbymen, un mental à toute épreuve qui le temps du match ne sentent pas les blessures du corps, d’un corps indolore pendant l’effort.
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