Mardi 27 mars 2007

Salut à tous, Pour ceux que les petites histoires des "vant-gardes" des 60's intéresse, voici ci-joint un beau texte sur les rapports en "L'Internationale situationniste" (IS) et "Socialisme ou Barbarie" (Sob) où sévissaient respectivement et entre autres, Debord et Castoriadis. Il date de 2003, est assez dur envers l'IS, mais n'ayant lu aucune réponse à la hauteur, je le considère comme un point final provisoire à cette histoire. Tout à la fin un petit mot du camarade Fargette... Quentin

DEBORD, CASTORIADIS ET SOCIALISME OU BARBARIE

 

NOTES SUR UNE “ MEPRISE ”

 

 

 

 

 

Lectures comparées, généalogies, recherches de proximités, mises en évidence d’influences et de convergences, hypothèses, situation d’une œuvre dans son temps : activités banales auxquelles ont été plus ou moins sereinement soumises les plus grandes plumes de l’histoire des idées mais qui, lorsqu’on ose en arriver à Debord, prennent invariablement un tour polémique. On ne traite pas de cette œuvre-là dans le calme ; rien ou presque n’en peut être dit sans qu’on n’y lise chaque fois une mise en demeure, une déclaration de guerre ou, au minimum, l’expression d’un positionnement stratégique dont la neutralité ne saurait être admise ni envisagée. On ne lit pas La Société du spectacle sans choisir son camp, et l’on n’en parle pas sans arrière-pensées D’un côté de la barrière comme de l’autre, le ricanement semble être la posture minimale : les uns se débarrassent avec un rire moqueur des attaques formulées par les autres, tous se disputant une même condescendance communautaire à l’endroit de leurs contradicteurs. Lorsque tel “ médiologue ”, dont on sait par ailleurs les mots qu’avait eu Debord à son propos, suggère qu’il n’y a guère plus dans son maître ouvrage qu’une poignée de clins d’œil plaisants et d’abondants emprunts à Feuerbach et aux jeunes hégéliens, il ne résiste pas au piquant plaisir d’y aller d’un ton de procureur. Qu’un incorruptible admirateur lui réponde, ce sera d’une voix de gardien du temple, humoristiquement irrévérencieuse : “ Debord ratiocine donc, selon notre homme. Mais quoi ? Rien que du connu, à l’en croire. Tout était déjà là chez Feuerbach, chez le jeune Marx (dans sa déclaration de vol, notre commissaire, ami de la propriété littéraire, oublie toutefois de notifier de quel butin ancien proviennent les pages anti-marxistes de La Société du spectacle.) ” Et d’asséner un coup final qu’on ne voit guère comment parer : “ On ajouterait volontiers avec lui, pour compléter sa délation, que toute La Société du spectacle était déjà chez Sun Tse ou Balthazar Grazian ; que Debord, théoricien du détournement, ne s’en est jamais caché ; que la stratégie est un art ancien qui consiste à articuler de façon toujours nouvelle des défenses archi-connues face à des attaques modernes. ”

 

On rira de bon cœur sur le dos du commissaire, dont les procès-verbaux n’avaient en effet rien de très subtil, mais on notera également l’adroite perversité d’une contre-attaque qui, en extrayant caricaturalement tout Debord de l’héritage d’un couple illustre et en présentant la chose sous le jour d’une banale évidence, ruine par anticipation les motifs mêmes d’une éventuelle tentative d’histoire des idées à son sujet. “ Debord, théoricien du détournement ” : trois mots pour balayer a priori l’aspect problématique des influences qu’on pourrait lui trouver, et tenir pour on ne peut plus normales les traces qu’on pourrait repérer entre les lignes de La Société du spectacle.

 

Remontons encore un peu le fil polémique des certificats d’emprunts situationnistes : on trouve bientôt le cas coloré d’Henri Lefebvre, dont la dette qu’aurait contractée Debord auprès de lui a longtemps fait l’objet de controverses. La critique de la vie quotidienne, cœur du discours situationniste à partir du début des années soixante et vecteur de ce que l’on qualifie parfois de

 

“ tournant sociologique ” de l’organisation, devrait beaucoup à l’ouvrage du même titre publié par le philosophe en 1947 ainsi qu’à sa Somme et le reste, parue onze ans après ; la question est d’autant plus épineuse que Lefebvre ne manquera pas, quelques années plus tard, de se poser avec aplomb en source souterraine de la plupart des idées situationnistes émises durant les années soixante, ni non plus de réinventer avec fruit une chronologie que rétablit cruellement Vincent Kaufmann : “ Dans une lettre datée du 14 février 1960, Debord écrit au situationniste belge André Frankin qu’il est en train de découvrir dans La somme et le reste la théorie des moments, qu’il trouve intéressante, et que Lefebvre lui ayant écrit, le 3 janvier 1960 pour être précis, à la suite de la parution du numéro 3 d’Internationale situationniste, il s’apprête à le rencontrer. Qu’en déduire ? Que Debord ne rencontre pas Lefebvre en 1958, comme celui-ci s’en souvient dans certains entretiens - encore une méprise ? - mais deux ans plus tard, c’est-à-dire quand même un peu tard pour que la légende d’un Lefebvre ayant porté l’enfant situationniste sur les fonds baptismaux ait beaucoup de crédibilité. ” Si la revue Internationale situationniste mentionne à plusieurs reprises les travaux de Lefebvre, c’est pour en pointer aussitôt les insuffisances : “ Debord a donc lu Lefebvre, comme il a lu beaucoup d’autres auteurs dont il n’a jamais hésité à se servir, mais l’impression donnée ici n’est certainement pas celle d’un éblouissement. ”  Et Kaufmann, dans la foulée, de profiter de l’occasion pour “ dissiper une autre méprise ” : celle de l’influence des travaux du groupe Socialisme ou Barbarie sur Debord et l’Internationale situationniste - question que beaucoup, à l’en croire, auraient grossièrement expédié en réduisant la seconde à un décalque pâle, quoique ludique, du premier. On ignore à qui s’adresse exactement la mise au point, personne n’ayant à notre connaissance soutenu pareille simplification, dans les termes dont il rend compte en tous cas : le caractère soigneusement impersonnel de ses attaques (“ on relèvera encore que le situationnisme, que certains s’efforcent de réduire à une foot-note de l’histoire des austères et parfois indigestes travaux de Socialisme ou Barbarie… ”) laisse d’ailleurs à penser que lui-même n’en sait trop rien. La raison pour laquelle il impute ainsi à quelque adversaire fictif une thèse aussi lourdement caricaturale nous échappe ; tout aussi étrange est l’insistance avec laquelle il revient sur ce qui, à le lire, n’est en définitive qu’une “ méprise ” qu’un rectificatif rapide devrait pouvoir résoudre. Et l’on ne peut que finir par croire que, toute anecdotique qu’il la fasse paraître, la “ méprise ” le dérange plus qu’il ne veut bien ne nous le dire.

 

L’influence de Socialisme ou Barbarie sur l’Internationale situationniste et, plus spécifiquement, l’adhésion formelle de Guy Debord à l’organisation créée en 1949 par Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, sont longtemps restés des points obscurs de l’histoire du situationnisme - pour Christophe Bourseiller le second mérite, au minimum, un point d’interrogation (“ Guy Debord, militant social-barbare ? ”) ? Tandis que Michèle Bernstein dénie, d’une manière quelque peu ambiguë, l’idée d’une adhésion effective (“ On a participé à des débats, on les aimait bien, mais on n’a jamais adhéré ” - ce qui, selon Bourseiller, signifie que Debord n’a jamais fait siennes sans réserves les thèses de Socialisme ou Barbarie), Debord lui-même semble n’avoir jamais été particulièrement disert sur cette période. Pierre Guillaume, ancien membre de l’organisation révolutionnaire, rapporte ainsi la stupéfaction d’un “ ami qui se trouve être un grand connaisseur de l’histoire, des publications et des polémiques autour de l’Internationale situationniste ” lorsqu’il l’informa du bref passage de Debord à S. ou B. “ Il croyait à peu près tout connaître sur le sujet, mais il ignorait cet épisode. Il pensait donc que Debord avait cherché à cacher ou à gommer ce fait […] Cet ami me soutenait même qu’à sa connaissance, la plupart des situationnistes l’auraient ignoré. ” Que Debord ait ou non souhaité “ effacer ” sa participation à l’organisation de Lefort et Castoriadis,  on remarque que la très officielle Histoire de l’Internationale situationniste de Jean-François Martos, si elle mentionne les tractations entre des membres des deux groupes, ne dit mot de son adhésion formelle à S. ou B. Et Debord, après avoir lu le manuscrit du livre de Martos avant publication, de confirmer à son auteur qu’“ il n’y a rien à ajouter ”. Rien ou presque, donc, les rapports de Debord à S. ou B. et l’influence que le groupe révolutionnaire a pu avoir sur l’évolution de ses propres thèses - tout à fait décisive aux yeux de Guillaume, pour qui son éphémère adhésion “ est à l’origine d’une véritable mue de l’I.S., qu’il est aisé de constater à la lecture de la revue, et qui explique seule l’audience qu’elle acquerra ” - méritant probablement mieux que les quatre pages embarrassées qu’y consacre Vincent Kaufmann.

 

 

 

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Des précautions sont, ici, inévitables. On a dit plus haut que Debord et le situationnisme restent, à maints égards, un objet d’étude hautement explosif, à tout le moins dangereusement inflammable ; au-delà même des enjeux passionnels qu’il suscite immanquablement se pose - en tous cas est posée par certains - la question de la pertinence d’une réflexion sur le bagage politique avec lequel Debord aurait quitté S. ou B. après ses quelques mois de militantisme discret. La position de Kaufmann est à ce titre exemplaire : on ne saurait pour lui trouver chez Debord la marque de l’épisode socio-barbare tant sa démarche l’éloigne d’une perspective strictement politique. Pour avoir toujours agi en poète autant qu’en politique, l’une et l’autre dimensions n’étant en définitive que les deux faces du même, il ne peut être lu et compris qu’en totalité. “ La notion de spectacle ne se débite pas en tranches pour spécialistes. Ce qui n’empêche pas ceux-ci d’en prélever leur petit bout, mais qu’en reste-t-il alors ? ” Tout ou rien, donc : on ne saurait se cantonner au pré étroit des seules idées politiques sans voir nous échapper le cœur de la pensée debordienne. Soit. On prendra malgré tout le risque de transgresser l’interdit en descendant un instant du nuage brumeux d’où les hagiographes contemplent l’idole et en consignant, sans visée polémique, quelques remarques sur son passage avéré dans l’organisation révolutionnaire de Castoriadis - ainsi que sur l’influence décisive que celui-ci a pu avoir sur l’évolution de la pensée situationniste.

 

 

 

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En 1959, Pierre Canjuers (alias Daniel Blanchard - la plupart des membres militent sous un pseudonyme, parfois sous plusieurs), jeune membre de Socialisme ou Barbarie, où il est entré deux ans auparavant, participe au dépouillement hebdomadaire du courrier : “ Mon regard s’est trouvé capté par cette mince et élégante publication, sa couverture scintillante, son titre invraisemblable ” - le troisième numéro d’Internationale situationniste. “ Je m’en suis emparé et me suis immédiatement jeté dans l’exploration de ce qui m’apparaissait peu à peu comme une terre nouvelle, un autre monde, bizarre mais fascinant, de la modernité ”. Séduit par le ton et la singularité des positions de ce “ petit groupe d’inconnus ”, Canjuers prend contact avec Guy Debord, qu’il rencontrera plusieurs fois “ au cours de longs tête-à-tête dans des bistrots ou de ballades sans fin par les rues ”. On trouve pourtant dans le premier volume de la Correspondance de Debord la relation peu amène d’une première rencontre avec ceux qu’il appelle les “ Socialistes-ou-Barbaristes ”, en août 1958, au cours d’une réunion du Comité de liaison et d’action des jeunes : toute la discussion, explique-t-il au situationniste belge André Frankin, “ n’a été qu’une polémique entre les Socialistes-ou-Barbaristes et moi, parce qu’ils semblaient craindre que je ne sois venu pour détrôner leur pouvoir ” ; “ Ces gens sont mécanistes à un point effarant. Aussi peu marxistes qu’il est possible : ouvriéristes. Cela tourne même à la pensée religieuse : le prolétariat est leur Dieu caché. Ses voies sont impénétrables, et les intellectuels doivent s’humilier, et attendre. Alors comment admettraient-ils que le feu est à la maison ? ”

 

La rencontre de Debord et Canjuers, au début de l’année 1960, n’en est pas moins féconde : de leur dialogue naît l’idée d’un rapprochement des deux organisations, concrétisée dans la rédaction d’un texte intitulé (“ pompeusement ”, confie maintenant Blanchard) Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire et publié en juillet 1960. S’y croisent les thématiques et préoccupations respectives de S. ou B. et de l’I.S. ; “ Le projet de l’autogestion généralisée à tous les aspects de la vie sociale, écrit Blanchard, […] venait offrir un soubassement social et politique au rêve d’un “usage de la vie” inventé à chaque instant par les hommes comme une musique ou un poème perpétuels. Et la subversion de l’institution artistique et culturelle, que voulait incarner l’I.S., venait, elle, prolonger et en quelque sorte consacrer dans la sphère des valeurs réputées les plus hautes, la subversion de toutes les instances de domination et d’exploitation. ” On trouve ainsi dans ces Préliminaires l’application à la question de la culture de l’une des principales idées émises par Castoriadis dans son texte “ Le mouvement révolutionnaire dans le capitalisme moderne ”, dont la publication dans S. ou B. commence en décembre 1960 mais dont une première version avait été proposée dans le Bulletin Intérieur de l’organisation dès octobre 1959 et vivement discuté en son sein. Loin du lieu commun galvaudé de la théorie économique marxiste, la contradiction fondamentale du capitalisme moderne tient dans le double mouvement schizophrénique qui anime le système : “ l’impératif constant du capitalisme ” est “ d’obtenir l’adhésion des hommes et de solliciter à tout instant leur activité créatrice, dans le cadre étroit où il les emprisonne ”. Evidente dans la sphère productive, cette contradiction s’étend bientôt à tous les pans de la vie sociale - notamment économique et politique. La réduction de la vie à la sphère privée - hors, donc, du travail - et la réduction de cette sphère à la consommation matérielle sont également des thèmes centraux de la théorie soutenue par Castoriadis que l’on retrouve au cœur des Préliminaires : “ Le capitalisme ayant, de l’atelier au laboratoire, vidé l’activité productrice de toute signification pour elle-même, s’est efforcé de placer le sens de la vie dans les loisirs et de réorienter à partir de là l’activité productrice. […] Mais ces biens, pour la plupart, ne sont d’aucun usage, sinon pour satisfaire quelques besoins privés, hypertrophiés afin de répondre aux exigences du marché. La consommation capitaliste impose un mouvement de réduction des désirs par la régularité de la satisfaction de besoins artificiels, qui restent besoins sans avoir jamais été désirs ; les désirs authentiques étant contraints de rester au stade de leur non-réalisation (ou compensés sous forme de spectacles). ” Debord et Canjuers évoquent, déjà, le spectacle comme “ mode dominant de mise en rapport des hommes entre eux. C’est seulement à travers le spectacle que les hommes prennent une connaissance - falsifiée - de certains aspects d’ensemble de la vie sociale, depuis les exploits scientifiques ou techniques jusqu’aux types de conduite régnants, en passant par les rencontres des Grands. Le rapport entre auteurs et spectateurs n’est qu’une transposition du rapport fondamental entre dirigeants et exécutants. ” Ils soulèvent enfin les questions de la crise des moyens artistiques traditionnels et, surtout, du sens d’un mouvement révolutionnaire moderne, lutte prolétarienne (les auteurs restant sur ce point en deçà du “ Mouvement révolutionnaire… ” de Castoriadis, pour lequel l’émergence de nouveaux acteurs contestataires - luttes de décolonisation, jeunesse - rend obsolète la confiance des marxistes dans le rôle privilégié du prolétariat) pour une transformation de la vie sociale dans son ensemble afin que, à tous ses niveaux, les hommes dominent leur propre existence. L’un de ses principaux vecteurs sera la transformation radicale du travail, “ véritable renversement de signe du travail qui entraînera nombre de conséquences, dont la principale est sans doute le déplacement du centre d’intérêt de la vie, depuis les loisirs passifs jusqu’à l’activité productive du type nouveau ”.

 

 

 

Le cinquième numéro d’Internationale situationniste, publié en décembre 1960, annonce brièvement la parution des Préliminaires, que Debord et Canjuers s’étaient engagés “ à faire circuler parmi [leurs] camarades ” : “ Le 20 juillet a été publié, en France, un document établi par P. Canjuers et Debord, sur le capitalisme et la culture : Préliminaires pour une définition de l’unité du programme révolutionnaire. C’est une plate-forme de discussion dans l’I.S. ; et pour sa liaison avec des militants révolutionnaires du mouvement ouvrier. ”  La présentation qu’en fait l’I.S. (rejoignant celle que Debord en fait à Patrick Straram dans une lettre du 25 août 1960) laisse à penser que le texte pouvait être destiné à un dialogue plus large que celui qui se noue entre S. ou B. et l’I.S., d’autres “ minorités marxistes ” étant a priori concernées. Socialisme ou Barbarie, quoi qu’il en soit, ne mentionne pour sa part nulle part l’existence du document ; selon Guillaume, “ Canjuers avait fait circuler ce texte, mais “S. ou B.” n’y avait accordé qu’une attention distante, pour ne pas dire condescendante. ” Canjuers, quittant provisoirement l’organisation pour remplir ses obligations militaires comme coopérant en Guinée, charge Pierre Guillaume de maintenir un contact avec Guy Debord. Les deux hommes se rencontrent pour la première fois le 27 octobre 1960 à l’occasion d’une manifestation à la Mutualité contre la poursuite de la guerre en Algérie, et se reverront à de multiples reprises au cours des mois suivants.

 

 

 

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La chronologie est ici frappante : c’est de la Quatrième Conférence de l’I.S. à Londres, deux mois après la publication des Préliminaires (du 24 au 28 septembre 1960), que l’on a parfois daté son tournant “ politique ” ; si la réalité n’est, ainsi que le souligne Christophe Bourseiller, probablement pas aussi schématique, il n’en semble pas moins avéré que c’est à cette époque qu’est explicitement posée par Debord et les situationnistes la question du caractère politique du mouvement - et, incidemment, des forces sociales sur lesquelles s’appuyer pour mettre en œuvre une éventuelle lutte politique. “ Dans quelle mesure l’I.S. est-elle un mouvement politique ? […] La lecture des premières réponses fait apparaître que l’I.S. entend établir un programme de libération d’ensemble, et agir en accord avec d’autres forces à l’échelle sociale ”. Doit-on y voir l’influence directe des tractations menées, via Canjuers, avec S. ou B. ? Celles-ci n’ont-elles qu’accompagné - au mieux accéléré ou facilité - une évolution de toutes façons inéluctable ? La politisation de l’I.S. est quoi qu’il en soit tangible dès le cinquième numéro de la revue, publié en décembre 1960 ; S. ou B. et Castoriadis y semblent tout particulièrement en grâce - un extrait de son texte “ Le contenu du socialisme ”, publié dans S. ou B., y est d’ailleurs reproduit. D’une manière générale, Debord semble à l’époque particulièrement proche des idées proposées par celui qui, depuis la scission de 1958 et le départ d’un Lefort qu’il juge beaucoup plus critiquable, est le principal animateur et théoricien du groupe.

 

Pierre Guillaume retrouve régulièrement Guy Debord au cours des derniers mois de 1960 : “ A partir de ce moment, mes rencontres avec Debord se multiplièrent. On peut aisément suivre la trace de leur influence dans les numéros 5, 6 et 7 d’Internationale situationniste. C’est ainsi que j’amenais Debord à adhérer formellement à “S. ou B.” ” Debord participe aux réunions du groupe, qui se tiennent le plus souvent au café “ Le Tambour ”, à la Bastille ; il prend part aux comités de rédaction de la revue ainsi qu’à ceux du bulletin Pouvoir Ouvrier. On trouve dans la correspondance de Guy Debord de nombreuses traces des rencontres avec Guillaume : sa

 

participation aux activités de S. ou B. et son adhésion effective ne font donc aucun doute, toutes surprenantes qu’elles fussent aux yeux de Blanchard. S’il est incapable de dater précisément celle-ci, Pierre Guillaume se souvient qu’il fera partie des actions menées à propos des grèves dans le Borinage belge qui débutent le 20 décembre 1960 et auxquelles l’organisation s’intéresse de près. Le 31 décembre, les militants se réunissent et reçoivent un membre du groupe anglais Solidarity for Workers Power revenant de Belgique ; ils décident de dépêcher Guillaume sur place afin d’y nouer des contacts avec les grévistes belges. Selon Guillaume, Debord - qui participait à cette réunion - “ venait lui-même de recevoir une lettre d’un Belge adressée à la revue Internationale situationniste. Debord m’avait confié cette lettre en me chargeant de rencontrer l’auteur, à la fois pour le compte de l’I.S. et de S. ou. B. Il s’agissait de Raoul Vaneigem. ” Debord participe à un déplacement collectif du groupe S. ou B. en Belgique, le 11 février, à l’occasion duquel les militants rencontrent à Bruxelles Robert Dehoux, fondateur d’un cercle politique conseilliste auquel il encouragera Kotányi à participer (voir notamment une lettre à André Frankin datée du 24 janvier 1960) Le voyage sera relaté dans le Bulletin Intérieur de S. ou B. en février. La participation de Debord aux réunions de S. ou B. s’est ainsi poursuivie tout au long du début de l’année 1961, ainsi qu’en témoigne sa correspondance ; il est toutefois remarquable que jamais Debord ne se présente explicitement comme membre de l’organisation : ainsi, dans une lettre à Frankin où il annonce le déplacement du 11 février, il écrit : “ Il y aura, samedi prochain à Bruxelles […] une réunion pour jeter les bases d’un rassemblement comme tu proposes. […] Y participeront : 1) cinq ou six militants de S. ou B. et moi-même, venu de Paris. 2) […] ” Des militants et lui-même, plutôt que des militants dont lui-même : le détail n’est sans doute pas anodin, qui confirme l’idée selon laquelle, quand bien même il aurait formellement adhéré à S. ou B., Debord ne se serait jamais départi d’une certaine distance vis-à-vis de l’organisation. Debord n’avait-il d’ailleurs pas expliqué à Blanchard “ qu’il était souhaitable que, dans la pratique, les deux groupes continuent à œuvrer chacun dans sa voie ” ? Sensible à la critique de la bureaucratie depuis longtemps développée par les socio-barbares ainsi qu’au maintien d’une “ tradition militante que tant de Morin ont vendu aux Ed[itions] du Seuil, ou autres Ed[iteurs] ”, il se félicite toutefois de l’orientation prise par l’organisation suite au départ de Claude Lefort et de ses partisans ainsi que de la rédaction des Préliminaires. Et de réaffirmer au camarade belge sa volonté d’ancrer l’IS. dans les luttes révolutionnaires du jour : “ Dans la mesure où je ne conçois pas l’I.S. en dehors du m[ouvemen]t rév[olutionnaire] politique […] Dans la mesure aussi où on ne peut rester toujours comme intellectuels purs, isolés, critiquant ou ayant des illusions sur tel ou tel parti jugé de l’extérieur - je crois qu’il faut participer à un regroupement des révolutionnaires, act[uellement] en cours en B[elgique] et hors de B[elgique], sur la base d’une critique sans illusions, et si un accord peut être réalisé sur les perspectives fondamentales. Je crois que cet accord peut se faire avec la plate-forme constituée sur l’initiative de S. [ou B.], et j’essaierai d’y amener l’ensemble du m[ouvement] sit[utationniste]. ” Cette lettre montre la sensibilité de Debord à une question qui, tout au long de leur histoire, fut l’une des plus importantes préoccupation des socio-barbares - celle de l’effectivité de l’implantation ouvrière et de l’activité révolutionnaire, afin d’éviter un devenir de parti d’intellectuels.

 

S’il trouve dans S. ou B. le modèle et le moyen d’une implantation directe dans la sphère politique, il reste néanmoins sceptique quant à l’organisation matérielle et au fonctionnement du groupe et de sa filiale Pouvoir Ouvrier. S’y ajoute, d’un point de vue plus personnel, une relation tendue avec les principaux animateurs de Socialisme ou Barbarie, à commencer par Véga et, surtout, Castoriadis - lequel n’apprécierait que modérément, à en croire Philippe Gottraux, son intérêt marqué pour la question artistique. Le conflit, s’il a eu lieu, fut rapide. Le 5 mai 1961, Debord écrit aux participants à la conférence nationale de Pouvoir Ouvrier tenue le 24 avril et énumère ses griefs :

 

 

 

Plus gravement que la faiblesse des thèses choisies pour ce débat, le fonctionnement même de la discussion a fait paraître à tout instant combien l’organisation réelle de P.O. était radicalement étrangère au nouveau type d’organisation révolutionnaire justement défendu et illustré par tout le travail de la revue Socialisme ou Barbarie. […] Les questions, inséparables, de la vie propre de l’organisation et de son travail vers l’extérieur, sont dominées par sa méfiance envers n’importe quelle sorte de nouveauté […] et par l’emploi infiniment faible qu’elle laisse à la participation et à la créativité réelle de ses militants […] La division de la société en dirigeants et exécutants est presque abolie comme telle au sein de P.O. […], mais elle se retrouve sous son aspect corollaire de division entre “ acteurs ” et spectateurs. Ce spectacle ne manque pas d’aspects très instructifs ; mais c’est extérieurement au projet révolutionnaire que l’on rencontre la justification fréquente du spectacle par sa fonction instructive, en même temps que tout instruction se présente traditionnellement sur le mode du spectacle.

Dans le spectacle P.O., il y a donc des vedettes - dont plusieurs me paraissent fort intéressantes, inutile de le rappeler. […] Leur opposition spectaculaire n’étant jamais sanctionnée par rien, les vedettes ne se convainquent jamais l’une l’autre […] Qu’il soit clair que je ne nie aucunement la possibilité, pour certains jeunes militants, d’accéder eux-mêmes assez vite au secteur des vedettes. Je nie l’intérêt de cette promotion. […]

La tâche des révolutionnaires maintenant est de créer une organisation comme l’a dit P.O. “ à un autre niveau ” de la politique. Cette tâche ne peut attendre l’heure H du jour J ; il faut la faire tout de suite, ou probablement jamais, car dans toute organisation constituée en deçà de ce saut qualitatif le temps ne travaille pas pour l’organisation, mais contre elle. De sorte que l’attentisme de nombreux camarades, qui pensent que le développement numérique de P.O. conduira à des pratiques plus en rapport avec ses buts fondamentaux, me paraît peu justifié. […]

On nous dit : l’organisation est ce qu’elle est, mais elle est là. Ailleurs, il n’y a rien de tel. Il est piquant de retrouver dans cette sorte de chantage au sentiment du vide, ; l’illusion bolchevik - avec les masses en moins - de Trotski au treizième Congrès […]

Etant donné mon opposition […] à l’organisation telle qu’elle est, je me trouve obligé de m’en retirer (d’autant plus que je dois tenir compte de mes camarades situationnistes, question qui n’a jamais été abordée par P.O. depuis le départ de Canjuers, mais qui n’en est pas moins restée réelle). Je précise […] que je n’ai pas parlé dans une perspective lefortiste ; mais dans celle de la nécessité d’une organisation réellement efficace […]

 

 

Outre la remarquable récurrence de la notion de “ spectacle ”, on retiendra la violente critique d’un “ vedettariat ” qui semble viser, directement, la place hégémonique de Castoriadis dans le fonctionnement quotidien du groupe comme dans son orientation théorique et, incidemment, dans la revue. Un conflit personnel semble bel et bien s’être noué entre les deux hommes, conflit que Debord se refuse à prolonger en excluant toute volonté d’améliorer sa propre position au sein du groupe - pour reprendre ses propres termes, d’y “ accéder au secteur des vedettes ”. S’y ajoute le peu de considération manifestée par les vedettes en question pour les situationnistes en général - indifférence qui dans le cas de Castoriadis, pour lequel il n’y a là qu’une aimable clique de “ dadao-clochards ”, prend la forme d’une franche condescendance.

 

Pierre Guillaume date du 22 mai 1961 la démission formelle de Debord, au terme d’une conférence de trois jours avec quelques camarades du groupe britannique Solidarity for Worker’s Power : “ Debord y participa tout à fait normalement, intervenant peu mais avec bon sens. Puis, à la fin, il annonça calmement et fermement à Chaulieu (alias Cardan, alias Castoriadis), puis à Lyotard, puis à tous, son intention de démissionner. ” Il donna officiellement sa démission à la réunion suivante, paya ses cotisations, et dit “ qu’il trouvait fort bien que le groupe existât, mais que lui-même n’avait plus envie d’y participer ”. A en croire Guillaume, ce retrait sans vagues suscita une réelle consternation au sein de S. ou B. où, par principe et par tradition groupusculaire, on eût préféré les fracas d’un départ polémique. “ Son comportement faisait surgir la question des illusions que nous entretenions sur nous-mêmes, et la question du moralisme révolutionnaire, donc la question du rapport militant, avec le prolétariat d’une part, avec les ouvriers d’autre part. Le groupe réagit par une censure de plus en plus complète et un refoulement total. ” On n’y parlera effectivement plus de Debord que pour mentionner sa démission dans le Bulletin Intérieur n°26 de juin-juillet 1961 : “ Le texte de la lettre de démission du cam. Debord paraîtra dans le courant septembre, prochain BI […] ” - B.I. où elle ne sera d’ailleurs, sans qu’on sache pourquoi, jamais publiée.

 

 

 

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Le charisme de Debord - et le contrepoids qu’il a peut-être un temps constitué à l’hégémonie de Castoriadis dans Socialisme ou Barbarie - n’a pas été sans séduire quelques-uns des socio-barbares, notamment parmi les plus jeunes (une partie non négligeable des adhérents était formée d’étudiants) ; comme l’explique André Girard, “ on était séduit par la personnalité de Debord et par le texte rédigé avec Canjuers. Debord nous apportait une sensibilité artistique qu’il n’y avait pas du tout à S. ou B. […] Debord a apporté une espèce de souffle nouveau, surtout pour des jeunes qui étaient en quête de pureté, d’originalité et d’anticonformisme. Il nous apparaissait comme plus anticonformiste que S. ou B. ” Blanchard parle d’une “ cour autour de Debord ”, Paul Tikal de la “ fascination ” qu’il a pu exercer sur lui et d’autres. Aussi quelques militants décident-ils, après le départ de Debord et autour de Richard Dabrowsky, de former une tendance situationniste au sein de S. ou B. ; une dizaine d’entre eux quittent finalement le mouvement en rédigeant, chacun à leur tour, une lettre d’opposition et en se présentant, sarcastiquement, comme ces “ dadao-clochards ” dont se moquait Castoriadis : “ On est parti formellement, se souvient André Girard. On a expédié un courrier très violent, de type situationniste, pour dénoncer la stérilité du groupe. On a envoyé chacun une lettre différente, calquée sur un modèle, et soumise à Debord. ” On ne pourra que s’étonner, s’il est exact que Guy Debord a, ainsi que le soutient Girard, supervisé - à tout le moins bienveillamment cautionné - le contenu et l’envoi des lettres en question, du refus qu’il opposera aux démissionnaires lorsque ceux-ci se rappelleront à lui en sollicitant leur entrée dans l’I.S. Alain Girard et Richard Dabrowsky restent effectivement en contact avec Debord longtemps après le départ de celui-ci, ainsi qu’on peut l’observer dans sa correspondance. Si Christophe Bourseiller voit dans ce refus l’expression d’une “ vision élitiste ” où “ il n’y a aucune place pour une dizaine d’étudiants issus de l’ultra-gauche ”, Vincent Kaufmann, avec une hardiesse qui confine à la mauvaise foi, suggère d’y voir le contraire : et “ si [l’I.S.] refusait du monde non pas par élitisme, pour constituer une de ces “sociétés de forts” dont a rêvé un Caillois, mais parce qu’elle ne cesse de se tenir en face de la possibilité de sa propre disparition, parce que c’est là, sur le tranchant éphémère de sa dissolution toujours imminente, qu’elle a choisi d’exister ? L’I.S. refuse du monde parce qu’elle refuse le monde, et non pas, comme on en rêve dans tant de sociétés secrètes ou d’imaginaires franc-maçonneries, pour y prendre le pouvoir et encore moins pour le gouverner. […] L’I.S. se refuse au recrutement non pas par élitisme, mais pour éviter les malentendus, les relations en porte à faux (les demandes de savoir notamment), les blessures, et finalement les meurtres. Et elle le fait parce que c’est le seul moyen pour ceux qui en sont, et Debord en particulier, de préserver leur liberté, de ne rien faire de déplaisant. ” La fin (la liberté, donc) vaut probablement les moyens, mais on n’en garde pas moins l’impression d’une autre sorte de “ malentendu ” dans les rapports entre Debord et les ex-socio-barbares : se voir soumettre pour expertise avisée des lettres de démission au ton humoristique et au “ style situationniste ”, être conscient de la sympathie que l’on suscite chez leurs rédacteurs (osera-t-on suggérer que Debord ne l’était pas ?), mais oublier de les prévenir assez tôt que leurs légitimes intentions d’entrée dans l’I.S. ne sauraient en aucun cas être satisfaites (le désaveu explicite de la constitution d’une tendance situationniste au sein de “ S. ou B. ” est-il une mise en garde suffisante ?) et laisser ces âmes en peine au seuil du palais où l’on se retire soi-même superbement - tout cela illustre, quoi qu’on en dise, une bien curieuse idée de l’honnêteté.

 

S’il n’y a donc plus que le situationnisme aux yeux de Girard et Dabrowksy, Debord cesse littéralement d’exister aux yeux des autres socio-barbares : “ tout rentra dans l’ordre ”, selon les mots de Pierre Guillaume, pour lequel l’Internationale situationniste, récupérant l’exclusivité de son principal meneur de troupes, s’enrichit “ de ce que Socialisme ou Barbarie avait produit de mieux ” en assistant, amusée, à son lent et douloureux déclin. Les relations de Guillaume et Debord s’espacent, mais le premier refusera de prêter sa voix au concert de calomnies qu’organisèrent à l’endroit du second, à l’en croire en tous cas, certains membres de S. ou B.

 

 

 

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La surprenante sérénité avec laquelle Debord a quitté l’organisation est confirmée par le ton mesuré - dans un tel contexte, presque pacifique - d’une lettre à Canjuers écrite le 13 juin 1961, soit trois semaines seulement après sa démission : faisant part de sa perplexité quant à la capacité de S. ou B. à “ passer au stade supérieur de l’action qu’il a définie, à se transformer en organisation révolutionnaire effective (dont il possède la base théorique, et déjà un bon nombre de militants suffisamment conscients) ”, il explique avoir “ été mené à reprendre du champ par rapport à l’organisation ”. Et d’ajouter aussitôt : “ Mais comprends bien que j’en reste aussi proche sympathisant qu’il est possible. D’ailleurs trois situationnistes sont dans le groupe P.O. belge. ” Ni violence, ni raillerie dans cette position distanciée mais mesurée vis-à-vis de l’organisation qu’il vient de quitter : c’est bien la question du fonctionnement de celle-ci (et, implicitement, le conflit personnel qui l’opposa à Castoriadis et Véga) qui a motivé sa démission, bien plus que des divergences théoriques qu’il présente lui-même, avec la même prudence, comme simplement “ éventuelles ”. Pouvoir Ouvrier, y écrit-il également, souffre “ d’une insuffisance notoire dans la praxis, qui ne va pas sans une grave insuffisance théorique à un certain niveau (j’entends par là que, comme critiques de la politique traditionnelle établis dans l’extrême gauche de celle-ci, en gros ils ont raison). ” La question de l’organisation (et, corrélativement, celle de l’ancrage dans le milieu du travail), principale motivation du départ de Debord, aura en effet été, dès sa création, l’une des principales pierres d’achoppement des discussions internes à S. ou B. En se présentant pour la première fois sous ce nom après avoir rompu avec le parti trotskiste français, ses fondateurs entendaient bel et bien entretenir une volonté explicitement révolutionnaire - et non se rallier au centrisme d’un Sartre. Rejetant tout intellectualisme abstrait, S. ou B. prend position d’abord et avant tout dans la pratique, quand bien même il est admis que le plus clair de son travail sera, dans un premier temps tout au moins, d’ordre théorique. “ Les tâches politiques et pratiques, non seulement sont étroitement liées, comme les marxistes l’ont montré dans le passé, mais [...] sont devenues à proprement parler identiques, c’est-à-dire les différentes formes d’une même réalité ”, lit-on dans le deuxième numéro de la revue. L’enjeu central de la construction d’un mouvement révolutionnaire est identifié par les socio-barbares dès l’origine : refuser le postulat léniniste de l’incapacité du prolétariat à accéder à une réelle conscience de classe sans l’aide du parti ne doit pour autant pas amener au rejet radical de toute forme d’organisation ; la construction d’un parti révolutionnaire doit s’effectuer dans la conscience du risque permanent d’une dérive bureaucratique avant-gardiste. La question restera discutée tout au long de l’histoire du groupe, notamment à propos des conceptions défendues par Montal (alias Claude Lefort), pour lequel tout parti est structurellement bureaucratique et, de fait, relève d’une conception obsolète de la lutte prolétarienne ; une avant-garde n’est possible que pour autant qu’elle se constitue spontanément, ne vise que la prise du pouvoir par le prolétariat, n’en soit elle-même qu’un fragment avancé temporaire voué à une abolition immédiate. Castoriadis, à l’inverse, tout en brocardant cette manière de fétichisme partisan qui caractérise trotskisme et léninisme, maintient la nécessité de l’existence d’un parti : “ L’organisation politique de l’avant-garde est historiquement indispensable car elle repose sur le besoin de maintenir et de propager parmi la classe une conscience claire du développement de la société et des objectifs de la lutte prolétarienne à travers et malgré les fluctuations temporelles et les diversités corporatives, locales et nationales de la conscience des ouvriers. ” Le conflit se reproduira et aboutira, en 1958, au départ des lefortistes. On a vu combien Debord avait pu être sensible à cette question, appréciant comme un progrès l’évolution de S. ou B. après ce départ et saluant la création du journal Pouvoir Ouvrier ; la définition de l’organisation révolutionnaire, le souci d’une implication pratique réelle de l’ensemble des membres (principale explication de la limitation volontaire de leur nombre et de l’impitoyable éjection des éléments déviants ou passifs - libre aux lecteurs de Vincent Kaufmann de souscrire, s’ils le souhaitent, à la ronflante poétique de l’exclusion qu’il développe interminablement) sont au cœur de l’activité de l’I.S. dès le début des années soixante. En critiquant le militantisme, les situationnistes entendent promouvoir la participation créatrice de chacun de ces “ éléments à toute épreuve ” qu’ils choisissent rigoureusement comme susceptibles de devenir leurs, rejeter la séparation des activités pratiques et théoriques et dépasser la séparation des tâches caractéristique de la bureaucratie. Il s’agira en quelque sorte pour l’I.S. de réussir là où, aux yeux de Debord en tous cas, S. ou B. a échoué ; ainsi est-ce par rapport à P.O. que Debord pense pour l’I.S. le problème de l’organisation - “ la question de l’organisation révolutionnaire, écrit-il à Vaneigem le 8 juin 1963, que les P.O. avaient posé avec si peu de profondeur, ne doit pas maintenant être traitée par nous à l’esbroufe. ”

 

Adoptant lors de sa septième Conférence (tenue à Paris du 9 au 11 juillet 1967) une “ définition minimum des organisations révolutionnaires ”, l’I.S. se présente comme la seule organisation révolutionnaire moderne. La chronologie ne laisse une nouvelle fois pas d’étonner. Le 11 mai de la même année, une dizaine de militants socio-barbares, réunis une dernière fois (le quarantième et dernier numéro de la revue avait paru en juin 1965) autour de Castoriadis, décide de mettre fin à l’existence d’un groupe qui, deux décennies auparavant, pensait être le seul “ à répondre d’une manière systématique aux problèmes fondamentaux du mouvement révolutionnaire contemporain ” et “ à poser enfin de nouveau, en tenant compte des éléments originaux créés par notre époque, la perspective révolutionnaire. ” Comme si, chassant sur les mêmes terres, l’I.S. n’avait pu qu’attendre la retraite définitive des anciens occupants pour pouvoir s’en proclamer, enfin, seule titulaire.

 

 

 

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Socialisme ou Barbarie éteinte, reste donc l’I.S. La seconde n’aura pas hérité de la première qu’une prétention affichée à l’exclusivité dans l’authenticité révolutionnaire : elle en tirera, quoi qu’en disent les promoteurs sourcilleux du génie solitaire debordien, l’essentiel de sa théorie politique. L’I.S. devient ainsi “ l’héritière de ce que Socialisme ou Barbarie avait produit de mieux ”, écrit Guillaume ; “ dès 1960, l’influence des thèses et des connaissances “sociale-barbares” plus ou moins recomposées n’avait cessé de se développer dans les publications situationnistes, comme référence du mouvement ouvrier. Cette incorporation allait constituer, à mon avis, le principal intérêt de l’I.S. et déterminer l’élargissement de son audience. ”

 

Debord restera, après sa démission, attentif à l’activité de S. ou B., observant, non sans perplexité, les luttes internes au groupe et l’évolution théorique de Pouvoir ouvrier. A cette attention critique de l’ancien adhérent feront bientôt écho les vigoureuses attaques portées contre S. ou B. et Castoriadis dans les colonnes d’Internationale situationniste. L’humeur reste, en janvier 1963, relativement réservée : l’I.S. reconnaît à S. ou B. et à son principal animateur Cardan (Castoriadis), comme d’ailleurs à d’autres groupes d’avant-garde, une juste critique de “ la réification toujours plus parfaite du travail humain et [de] son corollaire, la consommation passive de loisirs manipulés par la classe dominante ”. Elle leur reproche toutefois “ d’entretenir plus ou moins inconsciemment une sorte de nostalgie du travail sous ses formes anciennes, des relations réellement “humaines” qui ont pu s’épanouir dans des sociétés d’autrefois ou même en des phases moins développées de la société industrielle ” ; le “ centre du projet révolutionnaire ” est au contraire, pour les situationnistes, “  la suppression du travail au sens courant ”. Ce n’est qu’avec le numéro suivant, en août 1964, que s’ouvrira véritablement le petit festival critique que l’on sait : établissant un bilan de son activité, l’I.S. y revendique sa différence face à toutes les “ tendances modernes d’explication et de propositions sur la nouvelle société où le capitalisme nous a menés, toutes tendances qui, sous différentes masques, sont celles de l’intégration à cette société ” - Socialisme ou Barbarie en fait par hypothèse partie. L’I.S., donc, n’a certes pas le “ monopole de l’intelligence ” mais l’emploie seule correctement ;  or, “ sans le mode d’emploi de l’intelligence, on n’a que par fragments caricaturaux les idées novatrices, celles qui peuvent comprendre la totalité de notre époque dans le même mouvement qu’elles les contestent. ” La suite s’adresse à Castoriadis : “ Les penseurs spécialisés ne savent sortir de leur domaine que pour jouer les spectateurs béats d’une spécialisation voisine, également en déconfiture, qu’ils ignoraient mais qui vient à la mode L’ancien spécialiste de la politique d’ultragauche s’émerveille de découvrir, en même temps que le structuralisme et la psychosociologie, une idéologie ethnologique pour lui toute fraîche : le fait que les indiens Zuni n’ont pas eu d’histoire lui paraît la lumineuse explication de sa propre incapacité d’agir dans notre histoire (allez rire aux vingt-cinq premières pages du n° 36 de Socialisme ou Barbarie). ” Vingt-cinq pages dans lesquelles Castoriadis, sous le titre “ Marxisme et théorie révolutionnaire ”, entreprend l’établissement d’un bilan décisif du marxisme, premier pas vers une rupture complète et vers l’idée que sous ses décombres se profile le paradigme ensembliste-identitaire commun à toute la pensée gréco-occidentale. On le retrouve quelques pages plus loin, associé à “ toute une génération en déroute de penseurs de la gauche ” ; son texte “ Recommencer la révolution ” est brocardé comme “ la plateforme de l’antimarxisme grossièrement falsificateur des professeurs de philosophie de 1910 ”. Ailleurs encore, c’est S. ou B. tout entier qu’on accuse de participer au spectacle en encourageant les gens à s’intégrer “ dans les psychodrames de la néo-organisation pasteurisée ” ; digne successeur des penseurs du défunt et honni Arguments, Castoriadis et ses disciples (“ les modernes ”) rejoignent les scissionnistes de Pouvoir Ouvrier (“ la minorité ”) dans un néant commun, car “ il ne peut y avoir de révolution hors du moderne, ni de pensée moderne hors de la critique révolutionnaire à réinventer. ” Indulgents pour l’œuvre  passée de S. ou B., les situationnistes n’en accablent que plus copieusement les év

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

par Quentin publié dans : Textes communauté : La commune des philosophes
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