C’est bien après une nouvelle image de la pensée que courait explicitement Deleuze depuis Différence et répétitions DzDR. Il la mettra en œuvre réellement lors de sa collaboration avec Félix Guattari. Deleuze estime même que Guattari avait de l’avance sur lui. A eux deux ils commirent une théorie des multiplicités et une saisie des singularités qui, bien que métaphysique, restent un programme assez révolutionnaire, à tel point que Deleuze dira lui-même qu’il ne parvient à l’épuiser ! Mais comme l’a très bien relevé Alain Badiou, ce considérable programme … il ne l’a pas mené à son terme, voire qu’il l’a infléchi dans une direction opposée à celle que nous pensons qu’il doit tenir BdUMM.On peut dire que Deleuze a couronné son système par l’Un-Tout qu’il nomme aussi Relation ou Ouvert, ainsi il a « infléchi » ses recherches, revenant d’une pensée du Surpli avec Guattari à une pensée du Dépli ou de l’Ouvert. C’est peut-être là qu’on peut comprendre pourquoi Deleuze disait dans son petit Nietzsche DzN, avant la traduction des œuvres complètes, qu’au final on ne comprenait pas la pensée de Nietzsche.
Nietzsche, dans une de ses œuvres, disait qu’il voulait amener une nouvelle définition de l’éternité à la face du monde. Sans doute, est-ce Deleuze qui a le mieux explicité cette nouvelle conception de l’éternité, qui n’est autre que l’intensité ou singularité ou nouveauté. Ceci pourrait apparaître anodin, mais derrière les deux conceptions de l’éternité, il y a deux appréhensions de la réalité, que Deleuze a souvent confondues sous le terme de durée. Tout d’abord, dans son cours sur Spinoza — en référence à Ethique V, 23 —, Deleuze opposait immortalité et éternité, en développant toute une analyse autour de l’expression expérimenter que nous sommes éternel(le)s c’est-à-dire vivre et actualiser des intensités inouïes, qui ne sont pas toujours déjà là. Puis au début d’Image-mouvement, DzIM_12, Deleuze fait glisser l’éternité du côté de l’immortalité (son premier sens) pour mieux l’opposer à la nouveauté. Il justifie aussi dans ce passage ce qui dans sa pensée peut être interpréte comme une perte d’inspiration ou une retombée d’intensité, c’est-à-dire ce qui serait moins porteur de nouveauté. Deleuze après sa collaboration avec Guattari en revient à ses marottes et à ses marronniers, c’est-à-dire une pensée épuisée du Dépli, une philosophie de l’Ouvert qui coexiste chez lui avec une pensée à peine esquissée du Surpli et du Dehors. Sans cet entremêlement nous ne nous serions pas rencontrés C’est de ce double sens, dont n’a pas su se dépêtrer Deleuze que naît l’insatisfaction de ce dernier vis-à-vis de ses dernières œuvres, quand il se demandait s’il avait bien écrit des livres vitalistes 234.
Ainsi si l’on dissocie ces deux durées ou éternités, on a d’un côté une éternité nihiliste ou conservatrice, l’immortalité, et de l’autre une éternité vitaliste et créatrice, celle de Nietzsche, qui est aussi nouveauté, singularité, intensité. Ceci explique pourquoi Deleuze attachait tant d’importance aux noms propres ou aux cas qu’il nommait par ailleurs personnages conceptuels, intercesseurs, etc. … — cf. Le cas Wagner chez Nietzsche. Ces deux conceptions de l’éternité rejoignent le recoupement déjà évoqué entre les deux manières d’appréhender aussi bien la vie, le travail que tout ce qui nous confronte à de l’imprévisible — audace et fortune. C’est aussi la distinction entre bande de valence — état stable ou classique de la matière — et bande de conductivité — état quantique d’une particule isolée. On retrouve cela dans l’usage qu’en font l’opto-électronique et la spinélectronique par exemple. Pour la première conception qui ramène tout à du déterminé comme le font la science cognitive ou la philosophie analytique, les signes sont toujours déjà là comme chez Husserl et il serait vain de déployer quelque effort pour les faire émerger ou ressurgir. Telle est la vision réactive d’un monde jugé par avance futile plus que natal. Il n’y a rien d’inouï, d’inaperçu, d’impensé, puisque tout est déjà là. Ces signes relèvent de la seule intelligence dépréciative et objectivante. Ils posent soit le « vrai », soit le connu comme ce qui est objectif et déterminé ; mais s’il y avait une vérité elle serait danse, effort qui s’oublie et s’emporte plutôt que ce qui excède une situation donnée et dont on tire un savoir. Pour la seconde conception, celle des systèmes ouverts et non plus fermés, les signes sont affectifs, à l’image de l’herbe qui attire la vache, et doivent être saisis dans une certaine intensité. Les affects libérés aussi appelés « devenirs » dépendent de ces intensités qui peuvent nous traverser. L’intelligence à elle seule ne suffit plus, l’intuition s’y ajoute. C’est toute la thématique de l’Aurore chez Nietzsche ou des guetteurs d’horizon chez Foucault et Blanchot. C’est pour cela que Deleuze disait qu’avec sa passivité et ses choses perçues, « la phénoménologie avait béni trop de choses » :
Même Merleau-Ponty en vient à penser cela. — Les « choses simplement choses » sont les blosze Sachen : Ce qui est faux dans l’ontologie des blosze Sachen, c’est qu’elle absolutise une attitude de pure théorie (ou d’idéalisation), c’est qu’elle omet ou prend comme allant de soi un rapport avec l’être qui fonde celui-là et en mesure la valeur. MpS_265
Ensemble des articles du dossier. Il suffit de cliquer sur les liens :
Ensemble des articles du dossier. Il suffit de cliquer sur les liens :
Exergue. Il faut maintenant que les moralistes consentent à se laisser traiter d’immoralistes parce qu’ils dissèquent la morale… Les moralistes d’autrefois ne disséquaient pas assez et prêchaient trop souvent. Nietzsche NzHH2°19.
La morale chez Nietzsche n’est pas l’ensemble des mœurs communément admises (moralité ) mais la distinction toujours requise entre un inférieur et un supérieur, par exemple la distinction entre un type noble et un type vil, dans le cas d’une morale aristocratique. La morale, c’est tout aussi bien le fait d’être fourvoyé dans sa capacité ou sa subjectivité et en même temps de ne pouvoir en juger librement, que le fait de sacrifier son « moi » et d’être réduit à son « moi » selon le processus d’égotisation* mis en place par l’Eglise et l’Etat. C'est la lente intériorisation de la mauvaise conscience. La morale, c’est encore le travers d’en rester aux faits de ne pas pouvoir dépasser les anesthésiants voire les poisons inoculés par la morale elle-même. Ces différents types nous allons les développer. Car à bien insister sur les faits, autant comprendre que égoïsme et altruisme sont les deux seuls faits humains. On peut dire même que l’égoïsme, l’intérêt de manière plus générale prévaut. L’altruisme chez Nietzsche est aussi un égoïsme qui cache son peu de personnalité. Là est sans doute une marque du pessimisme de Nietzsche : il ne peut rien exister d’autre que l’égoïsme NzVP°II,246, l’égoïsme est le seul fait NzVP. Mais pour Nietzsche il faut ne pas tenir compte des faits, c’est à ce titre qu’on peut le rapprocher d’une philosophie tragique, la première qui soit car Montaigne et Pascal était moralistes. Pour Nietzsche compte en premier la liberté d’esprit et de pensée : il faut s’affranchir de la morale que forment égoïsme et altruisme. Egoïsme et pitié altruiste sont autant de marques de l’amour de soi, de l’amour de la condition humaine. Egoïsme et altruisme correspondent à un certain développement du cerveau qui en reste aux mécanismes de récompense et de punition (plaisir et déplaisir) sur lesquels fonctionna la morale. Ces mécanismes la limite de l’« expérience » celle moralement admise jusqu’alors par nos instincts de « connaissance » et non de transformation. Ils nous dissuadèrent du côté tragique de l’existence. Ils ancrèrent sur des millénaires l’action humaine alors même qu’il n’y a pas d’action morale . Surgit alors plutôt que la morale inscrite dans nos instincts et révélée par le langage, la question de la tâche : ce quelque chose de caché et de dominateur qui longtemps pour nous demeure innommé, jusqu’à ce qu’enfin nous découvrions que c’est là notre tâche NsHH2a°4. La tâche que s’est donné Nietzsche est ainsi de renverser les valeurs morales pour affirmer l’existence tragique et à travers celle-ci toutes les dimensions de la vie. Le tragique comme tension sublimée condense en quelques points toutes les dimensions de notre existence. De là le combat de Nietzsche contre la morale notamment pour la première partie de son œuvre mais aussi partant de là tout son travail pour faire poindre un collectif d’hommes libres et affranchis en insufflant les tables d’une seconde morale ; au final, on ne critique que ce qu’on aime bien. Le problème est vite posé : voici l'antinomie : en tant que nous croyons à la morale, nous condamnons l'existence NzVP°I,9. Si la morale est jugement sur l’existence tragique, elle n’en a pas moins une utilité pour la conservation de la vie, comme le montre un aphorisme très précieux NzVP°II,246. Comme principe conservateur, la morale sert de discipline au péril intérieur que les passions constituent pour l’homme : c’est « l’homme médiocre » comme première typologie. Vient ensuite la morale comme barrière contre les influences destructrices de la misère et de l’étiolement profond : c’est « l’homme souffrant ». Nous y reviendrons avec Nietzsche et sa grande santé. Enfin, la morale comme antidote à la terrible explosion des puissants : ce sont « les humbles ». Reste alors la personne immorale par excellence celle qui s’est affranchie : le créateur immoral et combatif. Et nous obtenons la typologie que nous retrouverons par ailleurs avec la hiérarchie chez les rats 326, à savoir :
Nous n’avons pas là un tableau exhaustif du genre humain mais quelques typologies toutes aussi pertinentes comme le sont les forces actives ou réactives et les volontés de puissances affirmatrices ou négatrices. Le jeu de ces quatre dimensions donne tout un éventail types nietzschéens. Mais cela donne un aperçu synthétique des récurrences qui traversent toute l’œuvre de Nietzsche.
Vous trouverez ici le nouveau plan de notre travail de thèse, une rapide présentation qui, je l'espère, constituera un petit saut quantique dans la pensée, la soutenance est réportée à une date ultérieure. Vous ne voyez ici qu'une partie des 1770 articles de ce site.
Voici une liste de 135 auteurs que nous complétons petit à petit.
* Liste des écrivains sur notre
site *
Penseurs et philosophes
Alain - 46 liens
d'Alembert
Anaxagore
Anaximandre
Appulée
Aristote
Arendt
Averroès
Badiou - 96
liens
Bachelard
Bakounine
Barthes
Bataille
Baudrillard
Bentham
Beauvoir (Simone de)
Bergson
Berkeley
Blanchot
Bourdieu - 26 liens
Bouveresse
Canguilhem
Castoriadis
Châtelet
Les Chinois
Cicéron
Comte
Condillac
Deleuze - 129 liens
Derrida - 64 liens
Descartes
Diderot
Epictète
Epicure - Bio, 3 œuvres, 2 analyses
Erasme
Foucault - 124 liens
Hegel
Heidegger
Heraclite
Hobbes
D'holbach
Husserl
Kant
Krishnamurti
Kierkegaard
Lacan
Leibniz
Lénine
Lévinas
Locke
Loraux
Lucrèce
Lyotard
Marx -39 liens
Merleau-Ponty
Mill
Montaigne
Nancy
Nietzsche
Onfray
Pascal
Platon - Bio, 24 œuvres, 3 analyses
Plotin
Plutargue
Proudhon
Rousseau
Saint-Augustin
Saint-Thomas d'Aquin
Sartre
Sénèque
Sloterdijk
Schopenhauer
Spinoza
Thalès
Voltaire
Simone Weil - 22 liens
Wittgenstein - article