Révolta kilomètre zéro ou la traversée du désert des derniers révolutionnaires. Dédicace à Alain Badiou
Revolta-Kilometre Zero LE FILM
envoyé par revoltakilometrezero
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Dans le présent article, il sera question d’une analyse de certaines oeuvres de David Cronenberg. Notre choix de films étudiés est exhaustif pour plusieurs raisons. Nous nous contenterons pour cerner une certaine problématique de circonscrire une époque de réalisation où David Cronenberg a mis en scène ses propres scénarios. Il sera donc question de la fin des années 70 et des années 80. Il est difficile de percevoir un projet esthétique « continu », c’est-à-dire de qualifier le projet de Cronenberg comme la redondance d’une thème à partir d’une même emploi des figures de styles. La multiplication des histoires et leur différence mettent en avant la répétition d’un thème, celui de la chair et du corps, qu’il réalise sous différents points de vues. Le cinéaste déploie sa propre obsession sous différentes perspectives ; il s’emploie à dominer un thème en le répétant sous différents modes narratifs. Nous nous contenterons d’énumérer et de recouper l’analyse de ses films pour retrouver le thème. Bien sûr, il s’agit de mettre en évidence une généalogie commune où chacun de ses films seraient une variation interprétatives de ce thème.
I.La critique du corps et la vie de la chair.
Les œuvres de Cronenberg mettent en scène les peurs et les angoisses de l’homme face à la technologie, plus généralement l’administration du vivant par des technologies politiques et mécanique. Ainsi, ce qui est en jeu dans les canevas de ces histoires, c’est l’oppression des personnages par la tyrannie d’un pouvoir sur le corps, symbolisé par les scientifiques. Dans Videodrome Convex utilise les ondes Télévisuelles pour provoquer les hallucinations chez Max Renn; dans The Brood, Harglan est psychiatre soignant Nora Carveth ; Dans Scanners, il s'agit d'un médicament stimulant la grossesse qui est à l'origine des pouvoirs télépathiques; dans The fly, Brundel utilise la téléportation qui, par accident, provoque la fusion entre la mouche et l'homme.
La vision de la science par Cronenberg est sans doute pessimiste aux premiers abords, car l’essence du savoir est perçu comme profondément technologique, c’est-à-dire que ce qui est savoir (Theoria) ne peut être technique (techné). Il s’agit d’asservir l’étant, c’est-à-dire que la nature est comprise sous l’angle du logo-centrisme : l’homme doué de la raison (et donc de la science) voit l’essence de l’étant comme centrer sur la rationalité et son pouvoir transformateur. Il est question de manipuler la nature à une fin technique. C’est dans cette mesure que Cronenberg peut être comparé à des auteurs du 19ème siècle telle que Mary Shelley et de son personnage du Baron de Frankenstein et de sa créature, ou de Robert Louis Stevenson et de son Docteur Jekyll et monsieur Hyde[1]. Mais la comparaison à ces auteurs classiques du fantastiques se limitent ici, car le projet de Cronenberg et l’idée de la science qu’il se fait, est dans une autre perspective. En effet, ses personnages sont les résultats d’expériences menées par des scientifiques ; l’esthétique est centrée non sur l’angoisse de l’homme face à la science moderne, mais plus profondément sur la défaite du corps et du retour à la chair. Les œuvres de Cronenberg amène notre interprétation sur le problème du pouvoir et de la vie.
A. L’administration de la vie : la critique du corps.
Il s’agit de revenir sur un préjugé concernant la vie et de sa confusion avec le terme de corps. En effet, la vie n’est pas uniquement le « corps », ce terme est employé afin de désigner la finitude du vivant dans un lieu. Elle est la figure organisée de la chair. Le terme de « corps » est lié à une histoire d’un pouvoir coercitif sur l’individu [2]. En traitant l’individu par le terme de corps, il devient l’objet d’une puissance s’exerçant sur lui, il est rendu fonctionnel pour s’insérer dans l’ordre social. La fonctionnalité est employée ici pour définir tout type de discours, c’est-à-dire usage d’un procédé verbal ou usage de signes ostensibles marquant la chair comme étant soumise à des institutions usant de violence par la discipline et la sanction.
Cette explication sur la notion de corps vise à décrypter l’une des perspectives de l’œuvre du cinéaste. Il voue une obsession à l’idée de la mutation corporelle, par exemple le personnage de Videodrome, soumis aux effets des ondes V, voit son corps muté ( l’apparition d’une arme à la place de la main). Les mutations ne sont que la défaite d’un corps dépassé. Il s’agit de défaire la chair de cette configuration corporelle (« Long live for the new flesh »).
L’homme vu par Cronenberg est dans une nouvelle configuration. Destituer la forme de la chair, c’est voir celle-ci aller au-delà des frontières dans laquelle elle se restreignait, s’étendre là où habituellement elle est absente. Réduire le corps à sa surface charnelle, c’est restituer l’unité la plus profonde de la vie. Le corps, comme image, institue des frontières fictives ( de l’ordre du discours). Les créatures mutantes révèlent la transgression. Elles vont à l’encontre des interdits que nous posons sur le rapport au corps La fonction de négation de la mécanique du corps est un retour à l’élément primordial qu’est la chair. Par exemple, l’ordre du discours scientifique et médical conçoit le ventre dans une unité tripartite (digestive, sexuelle et excrémentielle) ; conçu dans son unité, comme faisant les points de convergences des fonctions organiques partageant la même chair. Il s’agit de concevoir la mutation comme la mis en place d’un ordre nouveau, la formule qu’emploie le personnage Max Renn est révélatrice pour cela « The long live for the new flesh ». Dans Videodrome et The Brood le ventre est conçu comme une unité où les trois fonctions ne sont pas distinguables, mais sont rapportés à la vie de la chair uniforme. Dans Videodrome, Max Renn voit apparaître une fente verticale au milieu de l’abdomen ou Convex lui insère une vidéo cassette ; dans The Brood Nora Carveth donne naissance aux enfants de la haine comme ex-croissance abdominale.
B. La chair hétérogène.
Si Cronenberg est dans une rupture avec le « corps », c’est pour mettre à nu l’expérience de la chair comme surface illimitée, surface de contacts et de transformations où le monde n’est plus frontalier avec un moi physique du corps, mais où la chair est le lieu même d’un confusion des lieux. Le simple moi, identité simple de la conscience inhérent au corps physique, n’est plus de mise dans la chair. La thématique cronenbergienne est proche de l’expérience de la chair évoqué chez Artaud : « Il me parle de narcissisme ; je lui rétorque qu’il s’agit de ma vie. J’ai le culte non pas du moi mais de la chair, dans le sens sensible du mot chair. Toutes les choses ne me touchent qu’en tant qu’elles affectent ma chair, qu’elles coïncident avec elle, et à ce point même où elles l’ébranlent, pas au-delà. Rien ne me touche, ne m’intéresse que ce qui s’adresse directement à ma chair. Et à ce moment il me parle du Soi. Je lui rétorque que le Moi et le Soi sont deux termes distincts et à ne pas confondre, et sont très exactement les deux termes qui se balancent de l’équilibre de la chair.»[3]
Dans la chair, l’homme nouvellement transformé est l’alliance d’éléments incompatibles. Ainsi, ce qui est en jeu dans l’idée de la mutation, est celle de la naissance d’une nouvelle forme de vie. La nouvelle vie est l’interpénétration d’éléments préexistants au monde dans lequel les personnages évoluent. Cronenberg conçoit l’humain comme un matériel indéterminé, le corps est une entité imparfaite, soumis à la transformation. La chair sans la figure du corps, est une superficie sans limite, qui recouvre un territoire inconnu. L’homme transformé chez Cronenberg, est soit l’alliance d’une chair des-organisée avec des outils (Videodrome : Max Renn homme revolver, Nikki devient le poste de télévision) soit une chair se dédoublant dans une fonctionnalité ( The Fly : Brundel est homme et mouche dans la même peau ; The Brood : Nora Carveth est la Reine d’une ruche d’enfants ). Par ces images de mutants, il donne à réfléchir la contiguïté de la chair en deux sens. Il y aurait une contiguïté de l’extériorité, la chair se propageant vers l’espace extérieur, il y aurait une fusion avec le monde des objets. En second lieu, il y aurait une contiguïté interne de la chair, deux formes se partageant la même matière. La forme première du corps n’est pas détruite, elle est simplement expulsée de la matière. La dissociation forme matière permet de réfléchir l’en soi de la vie naturelle (inhérente à la chair) et le pour-soi du corps comme figure.
Cronenberg met en place la fusion d’éléments. Il s’agit de poser l’alternative d’un vivant autre que celui issu d’une reproduction sexuée, c’est-à-dire autre que la naissance d’un être organique par l’accouplement de deux entités autonomes (mâles et femelles). Le cinéaste conçoit la vie sous la forme du parasitage, il y a l’hôte et le parasite. Dans Videodrome, les ondes V parasitent le cerveau de Max Renn lui provoquant des hallucinations, un pistolet fusionne avec sa main droite. Dans The Fly, Brundel voit son corps se transformer pour laisser place à des fonctions organiques de la mouche. Cronenberg use de la métaphore du parasitage pour signifier que la chair elle-même peut se métamorphoser dans sa configuration première, la chair porte en elle cette mutation. Il s’agit du cancer, du développement anarchique de cellules désobéissant au corps La chair, élément primitif, est le lieu d’une propagation cancéreuse de la vie qui désobéit à l’ordre du corps classique. Dans Videodrome, l’explication qu’on donne à Max Renn concernant ces hallucinations est celle d’une tumeur cérébrale provoquée par les ondes V. Brundel comprend en termes médicaux sa mutation en cancer généralisé.
II. Esthétique de Cronenberg : la surface.
Son esthétique repose sur une ontologie de la chair, de la surface. Il évite l’écueil d’une esthétique classique, celle d’un dualisme de la transcendance et l’immanence, le spirituel et le corporel. Il développe la représentation dans son cinéma à partir de cette surface qu’est la chair. On observe cette absence de profondeur, de la verticalité dans la représentation. La transcendance et l’immanence sont des mots désignant une rapport ordonnateur où le champ des événements est compris par rapport à un plan eidétique. Il s’agit de retrouver dans l’événement la trace d’un sens et de sa présence qui lui fait défaut dans sa manifestation. L’événement est événement par rapport à un lieu qui n’est pas dans l’événement, disjoins de celui-ci mais l’administrant par une grille rationnelle. Transcendance et immanence pose le problème de la causalité. Celle-ci, est déduite de notre part, en retraçant dans la manifestation ce qui fait l’événement, de la raison vers le monde. Il s’agit de comprendre l’être dans le devenir.
Cronenberg est dans une rupture de cette vision de l’événement chosifié dans le non-événement. Il conçoit non un rapport entre être et devenir, mais le devenir pur, comme association de différentes figures d’une même surface. le montage d’un devenir pur, comme conjonction hétérologique de la surface charnelle. Ce n’est pas le « est » qui est invoqué mais le « et ». La chair mutée, libérée du corps, est dans son hybridité, un être unitaire, mais une agglomération de pluralités hétérogènes (Max Renn dans Videodrome, est à la fois une conjonction entre l’homme et l’arme à feu ; A la fin de The Fly, Brundel sortant du téléporteur est une association entre L’homme, la mouche et la machine). Absence de la transcendance et de l’immanence, la surface dans les films de Cronenberg est conjonction dans l’unité narrative. L’un et l’autre ne sont pas dans une relation de la causalité comme la transcendance et l’immanence. Elles sont deux sphères dans une coexistence, sans lien causal, mais dans une autonomie et une interdépendance l’une de l’autre. Il y a dans l’espace de ces films, la recherche de cette conciliation des contraires.
Si la chair est perçue comme devenir contenu dans le corps, le corps est révélé comme une structure ordonnée fictive et arbitraire. Nous projetons par l’imagination, comme simple préjugé, un ordre sur un lieu qui par essence n’est pas ordonnée. Dans son immédiateté, la chair est dans son vécu pour la conscience un lieu de sa visée. La chair est « corps » dans le rapport entre le monde et la conscience, dans la constitution primitive de l’expérience du monde et du moi. La chair en tant que corps, est le médian entre conscience (intériorité) et monde (extériorité). Le terme de « corps » définit la chair dans ce passage entre intériorité de la conscience et extériorité du monde. Le corps est un croisement entre l’ordre du monde et l’ordre de la conscience. Ce que fait Cronenberg dans la mutabilité du corps est la destitution de la structure.
L’élément médian d’un corps organique devient un corps sans organe (la chair). Ainsi, l’élément central comme chair voit sa transformation rejaillir sur l’expérience de la conscience et du monde qui se trouve en elle. Dans quelle mesure la chair transformée éclaire l’ombre de la conscience et l’ombre du monde ? Il dévoile ce qui est caché dans les profondeurs de la conscience et du monde. Opérant le déploiement de la conscience au niveau fantasmatique et imaginaire et déploiement du monde vers ses zones obscures. Déploiement et mis en surface de la chair dans ses pulsions expulsent fantasmes de la conscience dans le monde. Il conçoit la vie dans la chair, comme devenir pur , réduit à sa propre force. Dans une perspective nietzschéenne de la vie comme volonté de puissance.[4] La chair libérant sa force dionysiaque en lutte contre les formes de l’apollinien. Cette lutte est au source de l’esthétique de Cronenberg. L’homme parasité dans sa reconfiguration, est la libération de la force dans la recherche de nouvelles formes de mettre dans le lieu de la chair
III. La surface : Mesure et démesure du temps.
a. Chronos et Aiôn.
La chair est dans son identité, l’oubli de l’unité, de l’équation simple « moi égal corps ». La chair du mutant est l’hétérogénéité de plusieurs lieux, la proximité de l’animé et de l’inanimé concentrés dans un même espace. Mais la transformation dans la chair chez Cronenberg est en cela prise dans une dynamique de la propagation, en éternel devenir contre le statisme de l’être. Il est vrai que dans Videodrome Renn est soumis petit à petit aux mutations par les hallucinations ; dans The Fly, Brundel se transforme lentement en mouche. Ce que filme Cronenberg n’est pas l’immédiateté de la transformation, mais le processus par lequel cette chair se voit transformer. Il s’agit de filmer la lenteur de ce changement, de saisir les étapes du processus tout en restituant le flux continuel. Ainsi, on assiste à cette propagation dans la chair mais aussi dans quelle mesure le monde environnant se voit lui-même transformer, a l’instar de la chair mutante. Il est toujours question de cette surface, de ce déploiement de la transformation sur plusieurs plans. Comment restituer cette dialectique entre le monde et le mutant ? Il s’agit en effet de restituer cet effet de surface- transformation du monde à l’image de la transformation du mutant- ou bien est-ce l’inverse ?
La chair est absence de sens, elle est perte de repère spatial. Elle est comprise comme flux ou tout advient et coexiste dans sa présence. Est-il possible d’affirmer au sein de la mutation de la chair une temporalité physique ? La chair défiée de cette forme qu’est le corps, est le déchaînement des pulsions et des forces. Peut-on encore considérer la chair sous la perspective de la temporalité des corps? Le temps est communément admis comme une mesure du mouvement des objets comme les aiguilles d’une montre en rotation autour d’un cadran. La conception du temps est celle de la mesure du mouvement, des corps parcourant une distance. Le temps dans sa mesure est celle du présent, où passé et futur ne sont que deux dimensions relatives à une certaine durée de la conscience comme nous la comprenons chez Saint Augustin[5] . Le temps est vu comme Chronos s’appliquant aux corps. Elle mesure les effets et les causes. Elle assure à la pensée le rapport stable entre les objets. Privée de sa forme de corps, la chair révèle un autre temps, celle d’un devenir fou, celle de l’Aiôn. Dans Logique du sens, concernant l’Aiôn Deleuze écrit : « le devenir fou de la profondeur est donc un mauvais Chronos, qui s’oppose au présent vivant du bon Chronos. Saturne gronde au fond de Zeus. Le devenir pur et démesuré des qualités menace du dedans l’ordre des corps qualifiés. » [6]
La chair est trace de l’Aiôn dans le vivant, mais ce devenir fou vécu dans la chair n’est qu’un écho, une répétition d’un devenir parcourant le monde. Les œuvres de Cronenberg se présentent comme surface. La chair est un effet sur une surface qui elle-même est muée par le devenir. Il y a cette mutation du monde s’opérant dans les alentours de la chair. Videodrome exprime cette logique du devenir de la surface. Le cinéaste opère une mise en abîme, filmant la télévision, il institue dans le cadre narratif de l’ordre du film, un second ordre. La succession des images sur le poste de télévision est un flux, faisceau visuel d’un assemblage hétérogène d’images. La télévision est en elle ce lieu des conjonctions des formes. Elle est le signe de cet assemblage épars faisant écho à la future transfiguration de Max Renn en un nouvel homme.
Cronenberg pousse cette logique du devenir pur de la surface, en instituant de la transformation d’éléments. Il y a dissymétrie dans le devenir-fou des surfaces est dans un déséquilibre permanent. La surface en elle est réfraction du sens, et résonance des effets. Si la télévision est symétrique à Max Renn, elle est même incluse dans le devenir propre du monde. La télévision se greffe telle un parasite à l’ordre du monde. Le monde n’est qu’apparence (phenomenon), elle est illimité dans son essence. Max Renn achète des programmes érotiques à des japonais dans la chambre d’un hôtel miteux ; les décors d’un restaurant huppé précèdent la visite d’un hospice médical pour mendiant. Le cinéaste filme la superposition de scènes d’une géographie urbaine où tout se mêle, se mélange. Le mutant, lieu géographique d’une dualité entre chair et matière, est infraction de l’ordre naturel, se voit exclu de l’ordre social ; le mutant se voit destitué de son rôle social ( dans Videodrome Max Renn, de directeur d’une chaîne de télévision, devient un meurtrier pourchassé ; dans The Fly Brundel se cloître dans son appartement pour cacher sa monstruosité ; dans Scanners, les mutants télépathiques sont des mendiants vivants dans les rues). Le mutant transgressant l’ordre naturel, est chassé pour se réfugier dans les bordures de la civilisation urbaine ( dans Videodrome, Max Renn se cache dans un bateau en cale sèche, désaffecté rouillé dans la banlieue de la Ville où il se donne la mort). La vie pulsionnelle et instinctive de la chair dans son déchaînement ne peut se limiter à cette espace. La chair est montrée par Cronenberg comme propagation. Elle n’est pas lieu précis. Cronenberg assume le devenir de la chair au delà du corps transformé.
les prés-mutants sont dans une relation d’incursion dans des espaces non normalisées, Cronenberg filme banlieues grisonnantes dans Videodrome et Scanners; Des endroits de claustrations (Chambres exiguës d’hôtels piteux ; Salles de tortures). A l'arrière du monde fonctionnel, Cronenberg laisse des traces, des indices d'un arrière-monde, excrément du monde fonctionnel.
Le thème de la mutation est utilisé par Cronenberg pour dévoiler un préjugé moral. Le mutant est transgression de l’ordre naturel, par la même occasion il est expulsé de l’ordre social. Ainsi, le mutant dans son existence révèle le préjugé d’une identification entre ordre naturel (compris la fonctionnalité du corps organisé) et l’ordre social. Il apparaît que ce qui est organiquement normal répondant à des normes physiologiques « saines » ( par exemple la main est main, elle se définit par sa motricité et sa dextérité) et inséré dans l’ordre social, le corps fonctionnel est à l’image du corps social[7]. Le mutant, comme infraction, donne accès à cette lecture de l’identification des deux ordres. Par sa présence, il dissout cette identification. La violence de l’ordre social usée contre le corps mutilé est la volonté d’effacer cette mis à distance des deux ordres, car le mutant existe dans l’espace de cet écart. L’ordre social peut, dans sa volonté de normaliser les nouvelles formes de vie, concevoir dans le mutant un instrument à domestiquer comme une bête. Le mutant est perçu par l’ordre social comme un instrument, elle transpose le schéma du corps fonctionnel sur le corps du mutant ( dans Videodrome Max Renn est utilisé par le personnage de Convex en tant qu’assassin pour servir ses intérêts ; dans Scanners l’organisation secrète CONSEC utilise les mutants comme nouvelles technologies, dans The Brood Nora Carveth est l’objet des expériences du docteur Hal Raglan concernant la psychoprotoplasmie[8] ).
b. La narration cronenbergienne : variation interprétative sur Videodrome.
Le mode narratif de Cronenberg appartient à cette expression de la surface. Cronenberg opère cette rupture avec le modèle narratif classique, cette fausse réalité qu’est le montage. En effet, le montage est une acte de réorganisation de la réalité filmée. Le temps du monde fonctionnel, comme temps physique, est lié à l'oppression des corps. Le temps physique galiléen est la mesure du mouvement des corps dans une logique de la cause efficace (la cause précède l’effet). Il n’y a pas de dépense superflue du mouvement. La succession est conçue, couramment par l’esprit comme effet suivant la cause, mais la cause n’est plus, elle est déduite à la présence de l’effet. Le montage en cinéma, est dans une perspective de ce temps fonctionnel. Il s’agit de montrer par une alternance de plan, ce qui fait cause au plan suivant. Le montage hérite de ce préjugé sur le temps du découpage de la temporalité ( passé - présent - futur). Dans le monde excrément, monde réellement renversé, Cronenberg emploie le montage et le détourne pour signifier la négation de cette logique du corps fonctionnel et de cette temporalité.
Prenons comme exemple la scène de clôture de Videodrome, Max Renn regarde un poste de télévision. L’image de son amour Nikki apparaît sur l’écran pour lui dire qu’il est nécessaire maintenant de se débarrasser de son corps (« old flesh ») pour laisser place au règne de la nouvelle chair. L’écran lui montre sa personne dans la pièce s’approchant d’un feu et plaçant sur sa tempe son pistolet en récitant « The long live for the new flesh ». La télévision explose, vomissant de la chair rouge. Renn répète cette scène à l’identique. Dans un espace de plans, Max Renn assiste sur l’écran de télévision à son propre suicide, lui encore vivant. Dans cette espace visuel, Max Renn regarde Max Renn, il s’agit ici d’une coexistence de la personne dans une distanciation. Renn répète cette scène à l’identique. Ainsi, la coexistence et répétition de l’identique, de la répétition du suicide est celle d’un « retour à » . Cette séquence échappe à la logique d’un temps profane, à celle d’un montage explicatif. Le sens de cette scène ne joue pas sur le préjugé de la temporalité des corps fonctionnels (demandant au spectateur de faire la relation causale). Le sens explicatif est interne à la séquence, elle consiste à la redondance de l’image, qui laisse place à la transposition d’un temps à venir identique à un temps du déjà vécu. Le vécu de Max Renn est présenté dans un temps sans scission. En effet, si ce qui précède est identique à ce qui est à venir, Max Renn voit son existence cloisonnée dans la répétition. Le montage chez Cronenberg, institue un temps de la suffocation, de la claustration existentielle. Le suicide de Max Renn n’est pas filmé, à la fin de Videodrome, Cronenberg insère un écran noir avec le bruit d’un coup de feu. Suggère-t-il que la mort soit une échappatoire ou soit la renaissance promise de Nikki ?
Conclusion.
Le déclin du corps, la figure passagère de la chair, telle est la vision de la vie chez Cronenberg. Dépassant largement les limites d’une esthétique particulière, les questions que soulèvent l’image de la chair transformée, posent d’emblée la compréhension de Cronenberg dans les champs de réflexion de l’Ethique et de la morale. En effet, la question du mal et du bien comme éléments identifiant le beau et le laid est réfutée. Il y a bien une esthétique du mal, celle mettant en avant nos conceptions de la vie comme préjugés moraux.
Le mal est le thème fondateur du cinéma de Cronenberg. Non d’un mal qui serait une puissance négative, entravant la vie, mais un mal qui serait un autre versant de la vie, de la chair. il est une puissance sans limite qui ne connaît pas l’ordre, voir qui serait la consécution des persécutions menées contre la chair. Nous sentons gronder la révolte au sein de la vie dans le cinéma de Cronenberg.
[1] Cronenberg dans cette obsession du scientifique exprime la même angoisse que ressentait certains artistes du 19ème siècle face à la révolution industrielle de l’apparition des premiers engins mécaniques à vapeur, et de la naissance de la médecine expérimentale par Claude Bernard.
[2] Michel Foucault Surveiller et punir : « il y a eu au cours de l ‘âge classique toute une découverte du corps comme objet et cible de pouvoir. On trouverait facilement des signes de cette grande attention portée alors au corps – au corps qu’on manipule, qu’on façonne, qu’on dresse, qui obéit, qui répond qui devient habile ou dont les forces se multiplient. Le grand livre de l’homme-machine a été écrit simultanément sur deux registres : celui anatomo-métaphysique , dont Descartes avait écrit les premières pages et que les médecins, les philosophes ont continué ; celui , technico-politique, qui fut constitué par un ensemble de règlements militaires, scolaires, hospitaliers et par des procédés empiriques et réfléchis pour contrôler ou corriger des opérations du corps ». 3ème partie chapitre I Les corps dociles page 160 Edition Gallimard (1975)
[3] Antonin Artaud Fragments d’un journal d’enfer (1926) in Artaud Œuvres Quarto Gallimard page 177.
[4] Friedrich Nietzsche Par delà Bien et mal : « Les physiologistes devraient réfléchir à deux fois quand ils posent la pulsion d’autoconservation comme pulsion cardinale d’un être organique. Avant tout, quelque chose de vivant veut libérer sa force. La Vie elle-même est volonté de puissance - : l’autoconservation n’est qu’une conséquence indirecte extrêmement fréquente, parmi d’autres. » Première section § 13 Edition Garnier Flammarion Traduction et Présentation par Patrick Wotling.
[5] Saint Augustin Les confessions (vers 400): « Lorsqu’un corps se meut, c’est le temps qui me sert à mesurer la durée de son mouvement du commencement à la fin. » Livre XI Chapitre XXIV Le temps est la mesure du mouvement. Edition Garnier Flammarion Traduction Préface et notes par Joseph Trabucco (1964)
[6] Gille Deleuze Logique du sens Les éditions de Minuit collection critique 1969
[7] Cette idée d’une image de l’ordre social identique à l’ordre naturel est un héritage de l’humanisme de la Renaissance. Pour se faire une compréhension de cette idée, l’auteur invite le lecteur à consulter la préface du Léviathan (1651) de Thomas Hobbes, ce dernier compare l’Etat politique comme un homme en grand, en usant d’analogie réduisant les organes du corps à des fonctions politiques.
[8] La psychoprotoplasmie est une méthode employée pour que les patients extériorisent leurs troubles mentaux par des manifestations organiques telles que des plaies, pustules ou excroissances dermiques.
Quelques textes d'andré Rouillé, éditorialiste à www.paris-art.com, sur le rapport de Nicolas Sarkozy à l'art et à la culture
Baiser pour un triomphe
A une lectrice qui regrettait vivement que les éditoriaux de www.paris-art.com aient depuis plusieurs semaines directement trait à l’actualité politique plutôt qu’à celle de l’art proprement dit, il m’a fallu rappeler cette évidence
que la France vit une période politique intense et riche qu’il serait pour le moins curieux de vouloir à toute force ignorer. Et cela pour plusieurs raisons, plusieurs évidences.
Première évidence, la campagne de Nicolas Sarkozy a été de part en part culturelle, not amment par sa violente et insistance dénonciation du «relativisme intellectuel et moral» des héritiers de
Mai 68 qui ont, selon lui, imposé «l’idée que tout se vaut», que n’existe «aucune différence entre le bien et le mal, entre le vrai et le faux, entre le beau et le laid».
Autre évidence, la culture au sens large, et l’art en particulier, n’évoluent pas dans des bulles étanches, imperméables et insensibles aux fluctuations économiques, sociales et politiques. L’art
est «autonomie et fait social» (Theodor Adorno) , à ceci près qu’il n’est social qu’en tant qu’art autonome. Si les relations entre les champs artistiques et sociaux ne sont ni directes ni
évidentes ni explicites, elles sont cependant bien réelles. C’est depuis leur autonomie esthétique que les œuvres résonnent aux mouvements du monde. Si les œuvres sont politiques, elles le sont
par leurs formes, leurs modes et contextes de production et de circulation. Autrement dit, la compréhension et l’appréciation de la culture et de l’art contemporains sont inséparables d’une
compréhension du monde et de ses devenirs.
Plus évident encore : depuis l’élection, et avant même l’investiture du Président, nous avons reçu une myriade d’images, de signes et d’acts qui, au-delà de leur apparente banalité, expriment de
profonds et rapides changements, éminemment politiques.
En couverture de Paris Match du 9 mai dernier, par exemple, une femme embrasse sur la joue un homme qui la tient par la taille (voir lien ci-dessous). Vue de profil,
son visage se perd dans celui de l’homme qui, vu de face, regarde vers l’avant, un peu raide, presque absent : le corps dans ce baiser démonstratif, et le regard projeté en direction des
spectateurs. C’est une image toute simple d’une scène ordinaire. Sauf que l’homme et la femme sont Nicolas et Cécilia Sarkozy, que la scène se déroule en public au Fouquet’s au soir de la
victoire de celui-ci à l’élection présidentielle, et que le cliché est publié en couverture d’un grand hebdomadaire politico-people français.
Tous ces éléments combinés font de ce cliché d’un geste apparemment anodin une image pleine de sens, une image dont le caractère éminemment politique réside, au-delà de sa forme et de la scène
figurée, dans une série de facteurs et de circonstances: un contexte.
Pour anodin et naturel qu’il paraisse, ce chaste mais démonstratif baiser est déjà en lui-même porteur de ce message politique: une rupture est en cours avec la
tradition républicaine où il était jusqu’alors inconcevable qu’un Président échange avec sa femme un baiser en public — fût-ce le soir de son élection, dans l’enthousiasme de la victoire et avant
son investiture. Autant les paparazzi de la presse people s’évertuent à dérober aux célébrités de ce monde de semblables gestes d’ordre privé, autant le nouveau chef de l’État offre son couple en
pâture à la machine people et à ses mises en scène formatées pour séduire une clientèle en mal de rêve.
Par ce baiser, le couple présidentiel s’aligne sur le très people couple Johnny Hallyday qui, le même soir à sa sortie de la réception du Fouquet’s, a signifié non sans une certaine arrogance
devant les caméras de télévisions qu’est désormais possible le retour des émigrés de l’incivisme fiscal…
Ce «baiser pour un triomphe» (c’est le titre de Paris Match) exprime donc que le Président entend bien rompre avec les postures compassées de la vie publique, comme
le confirmera quelques jours plus tard sa bise à la présidente du Medef à l’occasion d’une consultation des partenaires sociaux.
Mais le baiser du Fouquet’s annonce que la rupture sera moins un renouveau de pratiques officielles poussiéreuses que leur glissement dans le domaine du people et de l’argent roi, comme
l’attestera au lendemain même de l’élection le très éloquent épisode de la «retraite» à Malte dans le monde doré — le jet privé et le yacht luxueux de Vincent Bolloré — de la très haute société
et de la richesse ostentatoire.
Au moment où l’on découvre cette couverture de Paris Match, il est déjà clair que l’on va moins assister à une libération des mœurs et des pratiques, à une
rénovation des protocoles de la République (bises aux dames, footing, etc.), qu’à une offensive résolue contre le tabou de l’argent, à une déculpabilisation de l’étalage de la richesse et de la
réussite. Au très abhorré slogan de Mai 68 «Jouissez sans entraves!», succède ce nouveau message : «Enrichisse z-vous sans entraves, sans culpabilité ni honte! Soyez riches sans complexes ni
tabous!»
La rupture s’annonce être une «libération de l’argent» plus que la mise en œuvre des grands principes martelés lors de la campagne en faveur du peuple, de «cette France dont la vie est devenue si
lourde, si dure, si pénible, dont personne ne cherche plus à comprendre et à partager la souffrance»…
Mais derrière la couverture du baiser de Cécilia Sarkozy à son mari-président, une autre couverture de Paris Match vient à l’esprit : celle du 25 août 2005 qui
représentait la même Cécila à New York dans les bras d’un homme avec lequel elle entretenait manifestement une relation extra conjugale. Cette fameuse couverture à propos de laquelle Nicolas
Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, aurait exigé (et obtenu) de son ami Arnaud Lagardère, propriétaire de Paris Match, le licenciement du directeur de l’hebdomadaire.
De l’image volée de Cécilia (supposée) adultère à celle, posée et consentie, où elle semble avoir retrouvé avec satisfaction et tendresse les bras de son mari, le message est clair: la femme
prodigue est revenue, les choses sont en ordre dans le couple comme elles vont l’être bientôt dans le pays...
Vrai ou faux, réalité ou fiction, ce message en contient un autre, plus diffus mais non moins présent: après l’épisode de la couverture consacrée à l’escapade amoureuse de Cécilia, Arnaud
Lagardère avait déjà fait amende honorable en licenciant le directeur de Paris Match, il vient par cette nouvelle couverture effacer totalement sa dette envers son ami devenu président…
Le poids des mots, le choc des photos, la force des amitiés, le pouvoir de l’argent : une France décomplexée, sans tabous ni «repentance». Par delà le bien et le mal…
André Rouillé.
Lors du grand débat de ce 2 mai entre les deux candidats à l’élection présidentielle, Nicolas Sarkozy a su tenir ses nerfs et présenter ses pires positions sous le
jour rassurant du bon sens. Pour apprécier les conséquences qu’aurait son élection du point de vue de la culture, de l’art et de la pensée, il faut donc se reporter aux déclarations qu’il martèle
dans ses nombreux meetings, en particulier celle du 14 janvier devant le congrès d’investiture de l’UMP: «Mes valeurs sont celles de la droi te républicaine. Mais dans les valeurs auxquelles je
crois, il y a le mouvement. Je ne suis pas un conservateur».
C’est vrai, Nicolas Sarkozy n’est pas un conservateur, c’est un réactionnaire. Son projet politique consiste à remplacer à la tête de la France l’actuelle droite conservatrice par une droite
réactionnaire. A droite toute, franchement, à fond, «sans complexe».
A la différence de la droite conservatrice, timorée dans ses principes, qui se limite à freiner le changement, à maintenir le statu quo , à défendre les traditions et ses privilèges, la droite
réactionnaire est dynamique, voire combative et entreprenante.
La surexcitation permanente de Nicolas Sarkozy, sa compulsion conquérante à occuper tous les terrains à la fois, sont des expressions physiques de son projet réactionnaire.
«Je veux agir […]. Je veux résoudre la crise morale française. Et tout ce que j’ai dit, je le ferai», affirmait Nicolas Sarkozy dans sa conclusion au débat télévisé du 2 mai. Cela ne fait guère de doute. A la différence de la droite conservatrice de Chirac & Co, qu’il juge trop réservée dans la mise en œuvre de ses valeurs, Nicolas Sarkozy appliquera son programme sans vergogne. C’est cette évidence qui fait peur, parce que l’homme a montré où il se situe, et qu’il est capable du pire.
Avec lui, l’art et la pensée sont en danger. Cela dit avec autant de gravité que de mesure. Il serait sans doute excessif de diaboliser Nicolas Sarkozy à l’excès en
le dépeignant sous les seuls traits d’un horrible censeur. Bien que l’on ait froid dans le dos en songeant aux menaces de limogeage qu’il professe à tort et à travers (récemment à l’encontre
d’une employée de France 3 à cause d’un retard de maquillage), ou qu’il obtient (c’est indubitablement à sa demande que son ami Arnaud Lagardère a licencié le rédacteur en chef de Paris Match
pour avoir osé publier une photographie de Madame Sarkozy en aimable et masculine compagnie…).
De tels agissements ont tout lieu de faire craindre que, s’il était élu, sa compulsion répressive pourrait s’exercer, pour un oui ou pour un non, contre des œuvres ou des artistes. En particulier
des œuvres et artistes contemporains, parce que le Monsieur fait preuve, en matière de culture et d’art, d’un très solide manichéisme passéiste.
Pour Nicolas Sarkozy, la culture est en effet un instrument d’ancrage idéologique dans les valeurs traditionnelles du passé et dans l’univers élitiste de
«l’excellence». Ce qui se traduit par une nette priorité accordée au patrimoine, par la volonté que soit «donné à tous les enfants accès aux grandes œuvres de l’esprit», et par cette proclamation
aussi creuse que péremptoire: «Pour moi, toutes les œuvres ne se valent pas» (Télérama, 24 fév. 2007).
De telles proclamations, que condamne la plus élémentaire réflexion sur la culture, sont politiquement très éloquentes. Nicolas Sarkozy «veut faire de l’enseignement artistique la clé de la
démocratisation de la culture», tout en limitant celle-ci à ces fameuses «grandes œuvres de l’esprit». Cette conception de la culture des «grandes œuvres», en écho à la très archaïque histoire
des «grands hommes», est une conception réactionnaire — au sens strict de polarisée vers le passé.
La semaine dernière (voir l’éditorial du 26 avril 2007), l’équipe du candidat a diffusé sur son site internet sarkozy.fr une très instructive vidéo intitulée Etre
artiste aujourd’hui dans laquelle trois membres de la Maison des artistes, dont son président Rémy Aron, confessent les espoirs qu’ils mettent en Nicolas Sarkozy pour améliorer la situation des
artistes.
Mais voilà, et on ne s’en étonnera pas, cette vidéo — traversée par la tristesse d’un pitoyable outil de propagande plutôt que par la joie d’un engagement spontané —, est marquée du sceau de
l’imposture. Rémy Aron se présente comme le président de la Maison des artistes, alors qu’il n’en préside que l’association culturelle (qui n’a pas la charge de la sécurité sociale obligatoire
des artistes), mais surtout, il entraîne indûment les artistes dans ses choix politiques personnels.
Au-delà de cette imposture, Remy Aron et ses deux acolytes dévident, en une longue litanie, la vulgate passéiste et réactionnaire en matière d’art: contre la
politique culturelle conduite depuis vingt-cinq ans en «ignorant 99%» des artistes; contre le «conformisme institutionnel» des Frac et des Drac; contre la s upposée domination de l’art
conceptuel; contre, évidemment, l’héritage de Jack Lang.
Tout cela au nom d’une autre supercherie: l’assimilation du professionnalisme en art aux pratiques du compagnonnage des temps bénis du Moyen Âge et de la Renaissance. Aussi, à l’aube du XXIe
siècle, la campagne de Nicolas Sarkozy en matière d’art peut-elle se résumer à cela: «Aujourd’hui, il faut que l’on recommence»… le Moyen Âge.
Cet activisme antimoderne contre l’art du XXe siècle, au nom d’un grand bond de plus de cinq siècles en arrière dans l’histoire de l’art, n’est pas le fruit d’une pensée chaotique et divagante, mais l’expression même des orientations de Nicolas Sarkozy qui a fait de la croisade contre l’héritage de Mai 68 l’un des axes majeurs de sa campagne, au point de déclarer encore ce 3 mai dans un meeting à Montpellier: «Il nous reste deux jours pour dire adieu à l’héritage de Mai 68, deux jours pour renoncer au renoncement»…
Si Nicolas Sarkozy était élu, nous serions à deux jours d’une catastrophe pour la pensée, avec un président de la République aveuglé par ses fantasmagories sur la
réalité de l’histoire et de la société.
Nicolas Sarkozy pense sous la forme simpliste d’oppositions binaires, de paires d’éléments qui s’excluent toujours l’un l’autre, au point d’inventer et de créer de toute pièce des conflits
imaginaires. De diviser, de dresser les uns contre les autres. C’est une pensée en noir et blanc du monde dans lequel les places sont irrémédiablement fixées et séparées (par nature). Les
victimes et les délinquants, les gendarmes et les voleurs, les travailleurs et les fraudeurs-délinquants-casseurs, ceux qui se lèvent tôt et ceux qui se lèvent tard, l’art fidèle à la tradition
du compagnonnage contre l’art moderne et contemporain, etc.
Autrement dit, les valeurs positives incarnées par la droite «décomplexée» contre celles, issues de Mai 68, qui désignent «la faillite morale de la gauche».
Est-ce avec un si fruste appareillage conceptuel que la France pourrait conjurer le déclin dans lequel elle s’enfonce face à un monde sans cesse plus complexe et changeant. Assurément pas. Le monde nouveau exige des pensées et des postures nouvelles, ouvertes vers l’avenir, à rebours des simplismes réactionnaires.
André Rouillé.
Il ne va pas s'agir là de parler de tous les westerns mais de la question de l'action individuelle et de l'action collective dans certains wersterns. Nous nous intéresserons plus
particulièrement à :
- Le train sifflera trois fois, High Noonde Fred Zinnemann (1952) avec Gary Cooper,
- Rio Bravo d'Howard Hawks (1959)
- La trilogie du Dollar (1964-1966) et Mon nom est personne (1973) de Sergio Leone.
Les Westerns sont par défintion des histoires qui prennent place dans l'Ouest des Etats-Unis pendant une période qui va du début de la guerre civil américiane (1860) jusqu'à la fin des guerres contre les Indiens à Wounded Knee (1890). Le système du western repose essentiellement sur le concept américain de frontier que le mot français frontière, c'est une sorte d'horizon du Far West où la loi n'a pas encore réussi à s'imposer. On est donc par delà la morale du Bien et du Mal qui vaut pour les communautés de l'Est (les puritains, les quakers).
***
High Noon ou l'individualisme. Will Kane (Gary Cooper), le marshal de Hadleyville, vient de se marier avec une quaker pacifiste Amy (Grace
Kelly) et rend son étoile pour quitter la ville quand il apprend que Franc Miller (Ian MacDonald), un homme qu'il avait arrêté et avait envoyé derrière les barreaux, a été relâché. Miller doit
arriver par le train de midi et son gang l'attend à la station. Les citadins s'inquiètent pour Kane, l'encourager à partir pour que Miller ne puisse pas se venger de Kane en le jetant en
prison. Kane et sa femme fuient la ville; pourtant, sortis de la ville, Kane a des remords et renonce à laisser tranquille un criminel derrière lui dans la ville
qu'il avait cherchée à protéger. A son retour il reprend son étoile et espère faire prêter serment aux adjoints pour l'aider à protéger la ville du Miller et des trois membres de
son gang. Comme le temps passe et qu'il apparaît de plus en plus les concitoyens ne sont pas disposés à aider Kane. Beaucoup veulent que Kane quitte, espérant que sans sa présence
le gang de Miller ne provoquera pas de problème. Sa femme menace de partir par le train de midi sans lui s'il reste, mais il refuse de céder. Même son adjoint, Harvey Pell (Lloyd Bridges), refuse
de l'aider. Seule son ancienne maîtresse, Helen Ramírez (Katy Jurado), le soutient, mais il y a peu qu'elle puisse faire pour lui.
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Grace Kelly and Katy Jurado dans le train sifflera trois fois
À la fin, Kane fait face seuk aux quatre bandits armés. Il abat deux des hommes de Miller. Amy préfère sauver la vie de son mari que de respecter ses convictions religieuses et tue le troisième
en le orenant à revers pendant qu'il recharge son fusil dans une ruelle à côté du bureau de Kane. Mille la prend alors en otage et offre de l'echanger contre Kane. Kane est d'accord et sort à
découvert. Amy, pourtant, se bat avec Miller, le griffant au visage. Kane tue Miller d'une balle. Devant les concitoyens qui sortent de leurs cachettes, il jette dnas la poussière son étoile de
marshal et quitte la ville avec sa femme.
Bref, High Noon ou l'individualisme.
Rio Bravo ou le communautarisme. Le film a été tourné comme une réponse à High Noon, qui avait été une allusion pour mettre sur la liste noire d'Hollywood (en
1947), dix à treize scénaristes et réalisateurs cennsurés pour avoir eu des sympathie pour le parti communiste d'avant guerre. C'était en quelque sorte une critique du maccarthisme. Wayne a fait
équipe avec le directeur Howard Hawks pour imposer sa direction à l'histoire. Hawks a été offensé par High Noon car il n'a pas cru que le maréchal, joué par Gary Cooper, demanderait aux citadins
l'aide. Wayne était un conservateur et un supporter ferme du fait de mettre certains scénaristes sur la liste noire. On croit communément que Cooper a vaincu seul les hors-la-lois et n'a pas eu
besoin de l'aide de d'autres or la nouvelle épouse quaker de Will Kane (Gary Cooper) n'hésite pas à sauver la vie de son marshal de mari en tirant et en tuant l'un d'entre eux. Pourtant il est
vrai que dans Rio Bravo Wayne est entouré par des aides - un second ivre, un jeune tireur, un vieil homme et une jeune femme séduisante - et il a sans aucun doute besoin de leur aide.
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John Wayne lors de la scène d'ouverture.
Howard Hawks a reconnu s'être inspiré des Nuits de Chicago de Josef von Sternberg pour le tournage de Rio Bravo. Il y a repris le nom de son personnage féminin feathers,
initialement celui d'Evelyn Brent, et l'idée du dollar jetté dans le crachoir. Howard Hawks a toujours affirmé que ce qui l’intéressait au plus haut point dans le cinéma se situait dans la
relation entre les personnages. Des personnages qui fonctionnent comme un groupe, comme une nouvelle famille virtuelle. Dans « Rio Bravo », cette notion de groupe et de
famille primant sur celle de l’individu est primordiale dans la narration. Howard Hawks montrait au cinéma ce qu’il adorait dans sa vie privée avec cette notion perpétuelle autour de la
famille.
Comme le metteur en scène va s’intéresser tout particulièrement aux personnages, il va privilégier l’aspect psychologique des personnages à l’action, au décor, au paysage. Ici, point de
grandes chevauchées. Du personnage et encore du personnage extrêmement bien esquissé dans le scénario. Déjà le nom de chacun d’entre eux porte une signification : Stumpy (hors
d’usage), Dude (La guenille), Feathers (Plumes, celles des costumes d’entraîneuse), Wheeler (Cheval de trait), Chance. Cette volonté de privilégier le personnage dans la narration va
pousser le metteur en scène à travailler dans le confinement. On se retrouve presque dans le huis clos avec uniquement comme lieux une prison, une rue et un hôtel de saloon. Un
confinement aussi du temps avec l’action se déroulant uniquement pendant trois jours. Bref, une action volontairement figée pour travailler dans l’économie de moyen et de narration et qui
offre au final une très belle densité à l’ensemble de l’édifice.
« Rio Bravo » va met le looser au premier plan. Autour du personnage joué par John Wayne, qui lui symbolise la force, l’ordre, la justice, la virilité, le patriarche, on va retrouver toute
une série de personnages caractérisés par leur faiblesse comme par exemple le vieux boiteux Stumpy/Walter Brennan ou encore l’alcoolique Dude/Dean Martin. En
1967 et 1970, Howard Hawks filmera deux variations autour de Rio Bravo. Dans El Dorado, John Wayne incarne un tueur solitaire qui vient prêter main forte à un vieil ami sherif qui connaît des
problèmes d'alcools interprété par Robert Mitchum. Dans Rio Lobo, Howard Hawks réadapte une nouvelle fois certaines des séquences des deux films précédents. John Wayne y tient à nouveau le rôle
principal.
Les Westerns spaghetti viennent un peu compliqué la donne entre individualisme et communautarisme. Ils sont un sous genre initié par Sergio Leone avec la Trilogie du dollar, ou Trilogie de l'homme sans nom où le rôle de Personne est joué par Clint Eastwood. Le western spaghetti dépasse le schéma manichéen récurrent aux western manichéen pour mettre en scène des personnages bien plus complexes. Il ne s'agit plus d'une lutte unilatérale des gentils cowboys redresseurs de tort contre lesbandis mexician ou les indiens. les protagonistes des westerns spaghettis ont tout de l'anti-héros. Misogynes et mal rasés, cyniques et individualistes, ils sont a priori plus prompts à dégainer pour le bien de leur portefeuille que pour se mettre au service d'une noble cause. Mais beaucoup de Westerns spaghetti sont réintitulé dans beaucoup de pays et aparteinnent au genre populaire avec les séries de Django, Ringo ou Sartana. Intéressons-nous à la trilogie du dollar :
Le lien entre ces trois films est le personnage de l'« homme sans nom » joué par Clint Eastwood. On dit que l'unicité des personnages interprétés par Clint Eastwood comme personne n'est pas évidente entre les trois films, elle a été construite (sur le fait que le même acteur jour dans les trois films et pour des raisons promotionnelles) en 1966 pour la sortie américaine des trois films coup sur coup. Ce personnage a des noms et des métiers différents selon les films. S'il existe plusieurs emplois du nom de "Personne", le plus lointain reste celui de l'épisode du cyclope Polyphème dans l'Odysée d'Homère. Un exemple de cette référence se retrouve dans Mon nom est personne (voir plus bas) quand le conducteur de train sort en courant de l'urinoir public et crie : 'mais qui le conduit ? Qui ?' (Se rapportant au train qui a été volé). pour le spectateur la réponse est évidente : c'est Personne qui conduit.
Dans Pour une poignée de dollars, Clint Eastwood joue le rôle de Joe, Sanjuro Kuwabatake, interprété par Toshirō Mifune dans Le Garde du
corps (Yojimbo) de Akira Kurosawa. Sergio Leone en fait le remake en pillant le scénario d'Akira Kurosawa. Il garde du film original le caractère de samouraï
errant transposé au far west. : « J'ai vu un film de Kurosawa : Yojimbo. On ne peut pas dire que c'était un chef-d'œuvre. Il s'agissait d'un démarquage
de La Moisson rouge de Dashiell Hammett. Pourtant, le thème me plaisait : un homme arrive dans une ville où deux bandes rivales se font la guerre. Il se place entre les deux camps
pour démolir chaque gang. J'ai songé qu'il fallait replacer cette histoire dans son pays d'origine : l'Amérique. Le film de Kurosawa se passait au Japon. En faire un western permettait de
retrouver le sens de l'épopée. Et comme ce récit s'inspirait également d’Arlequin, valet de deux maîtres de Goldoni, je n'avais aucun complexe d'être italien pour opérer cette
tranplantation. Sans compter que l'inventeur du western n'est autre qu'Homère. Sans oublier que le western est un genre universel parce qu'il traite de
l'individualisme. » Conversations avec Sergio Leone de Noël Simsolo, Stock, Paris, 1987.
Clint Eastwood
Autre lien entre les classiques américain et les films de Leone, on peut noter que l'étrange scène d'ouverture de Il était une fois dans l'ouest
de Sergio Leone est une reprise de la scène d'ouverture du train sifflera trois fois de Fred Zinnemann (High Noon).
***
Mon nom est personne. L'action se déroule à la fin de la conquête de l'Ouest. Jack Beauregard (Henry Fonda), un héros vieillissant, veut qu'on le laisse vivre en paix, mais doit souvent affronter de jeunes têtes brûlées espérant se faire un nom en tuant la légende. Il est admiré par un jeune cowboy, Personne (Terence Hill), qui veut le voir accomplir un dernier exploit, affronter à lui tout seul la « Horde sauvage », pour « entrer dans les Livres d'Histoire ». L'action collective se fait transgénérationnelle. Personne s'efface pour mettre dans la lumière Beauregard car pour lui, l'histoire ne peut être écrite que s'il y a de grands héros qui finissent dans les livres, une manière de donner de l'espoir aux prochaines générations. Mais l'une des scènes d'anthologie concernant la question qui nous occupe (celle de l'action collective) est celle où Terence Hill raconte derrière un billard l'histoire du petit oiseau qu'une vache met au chaud dans une de ses bouses et qu'un le coyotte extirpe de la bouse pour le croquer. "Personne" laissera à Beauregard le soin de trouver la morale de l'histoire. Elle surgira, une fois que Beauregard retiré loin de la vie trépidante de cowboy comprendra qu'il y a des gens qui vous mettent dans la merde pour votre bien et d'autre qui vous en sorte mais est-ce pour votre bien ? L'action de "Personne" était de le mettre dans la merde face à la horde sauvage pour qu'il passe dans l'Histoire et que "personne" y trouve une perpétuation de la lignée des héros qui en appelera d'autres.
***
Au delà du Western. Une variante de "rencontre qui fait naître une action collective" ou plus exactement de la rencontre qui fait se téléscoper des destins, se trouve dans Will Hunting, Mat Damon, surdoué des mathématiques qui s'ignore, rencontre le destin d'un psy, Dustin Hofman,dépressif depuis que sa femme est morte d'un cancer. Chacun donne à l'autre l'envie de poursuivre sa vie, Matt Damon, partant en Californie loin des mathématiques et de son destin de génie, et Dustin Hofman, se remet à vie et part pour une autre vie. Il y a derrière ce scénario toute une thématique de vivre sans laisser de trace, comme si la vraie vie n'était pas pour l'Histoire.
Empire sans fond
Difficile de parler d’un monstre tentaculaire de près de 3 heures, orgie d’images et de sons, de références et d’autoréférences, d’ondes infralogiques et subliminales qui assomment le spectateur en quête de sens. Difficile sans recul, et sans avoir visionné le film au moins une seconde fois. Quoi d’étonnant puisque nous voilà devant le nouvel opus de David Lynch, INLAND EMPIRE (avec majuscules, s’il vous plaît). Nouvel opus, plus radical et tortueux encore que ses prédécesseurs. Et par là même, peut-être, moins séduisant à première vue parce que moins esthétisant et léché. La faute à la caméra DV diront beaucoup… Et pourtant. Cécile
On entre dans le film à tâtons, sommé de se laisser investir par une fiction déjà très fragmentée : un projecteur de cinéma qui creuse son sillon ; un couple de fantômes au visage flouté dans une chambre de passe polonaise ; une brune qui pleure à chaudes larmes devant sa TV où trois lapins absurdes se donnent la réplique… D’emblée, le ton est donné. Et puis, comme par magie, le soleil se lève, avec la promesse d’une petite heure de calme, de calme narratif avant l’inéluctable tempête. Une petite heure où l’on croit reconnaître l’amorce d’une intrigue que le synopsis du dossier de presse avait gentiment daigné nous résumer : « Une histoire de mystère. Au coeur de ce mystère, une femme amoureuse et en pleine tourmente. » Beau programme. D’autant que celle qui nous apparaît alors n’est autre que la lumineuse Laura Dern, campant une actrice en quête de gloire sur laquelle un réalisateur (Jeremy Irons, double raréfié de Lynch) jette son dévolu. Mais au fur et à mesure du tournage, le film se révèle être le remake d’une oeuvre inachevée dont les deux acteurs principaux ont été mystérieusement assassinés. Commence pour l’actrice Nikki Grace une angoissante odyssée dans les tréfonds de la paranoïa et de la culpabilité. Avec toute la prudence que requiert pareille tentative d’interprétation…
En fait, le film avait déjà depuis bien longtemps basculé. Le surgissement de l’inattendu au beau milieu du quotidien d’une Amérique sans histoires se fait dès le prologue, où la banale visite de courtoisie d’une voisine sortie tout droit de Desperate Housewives se mue très vite en diabolique oracle : «et si aujourd’hui était demain ?» Le film n’a pas eu le temps de s’installer qu’ainsi se creuse, dans l’espace-temps, une vertigineuse brèche où l’héroïne est happée, ouvrant sur une quatrième dimension qui emporte avec elle, à rebours, tout le début du film. A se demander si c’était bien «aujourd’hui» ce jour fatal qui précédait « demain », un « endemain bleu» (c’est le titre du film qu’il s’agit de tourner) bien trompeur qui de rêve se transforme vite en cauchemar. Si Mulholland Drive dépliait les facettes du rêve de toute-puissance et du désir de devenir l’autre, INLAND EMPIRE nous emporte plutôt du côté de l’autre, de celui qui possède et qui a peur de perdre, de perdre en fautant. Nikki Grace est rappelée à l’ordre à plusieurs reprises : à l’acteur tu ne succomberas point, et ton mari tu ne tromperas point. Evidemment, il suffit d’interdire pour créer un désir, un désir coupable qui va hanter les cauchemars de Nikki/Sue. Délirant sur les funestes prophéties d’un conte polonais, l’actrice se rêve en prostituée et se transporte en Pologne où se rejoue, comme en gigogne, maintes scènes de trahison et d’assassinat. Tout se démultiplie à mesure que la rêveuse progresse, entraînant le spectateur dans un kaléidoscope de saynètes et de personnages qui brouille tous ses repères.
Avec ce nouvel objet protéiforme, le maître de l’unheimlich («inquiétante étrangeté») poursuit en la radicalisant l’exploration obsessionnelle de l’âme humaine qui l’occupe depuis ses débuts cinématographiques. Loin d’amorcer un tournant dans la filmographie de Lynch, INLAND EMPIRE propose comme une synthèse de ses obsessions et névroses, un palimpseste-bilan, sans la rationalité préjugée de l’exercice : comme si l’on avait enfermé dans une boule de verre toutes ses précédentes fantasmagories, qu’on avait secoué énergiquement cette boule, et que l’ensemble anarchique de visions était retombé en flocons de neige sur la surface sensible du film. Une surface filmique régie par ses propres lois de gravité, qui sont les lois de l’univers lynchéen.
Des recoins et ruelles de Los Angeles aux rues désertes d’une ville de Pologne, on retrouve ainsi tous les thèmes favoris du délirant démiurge : goût pour l’étrange et les énigmes ; mises en abyme ; dédoublement de personnalité ; abolition des frontières entre fiction et réalité, présence et absence, rêve et cauchemar, espace et temps ; exploration du côté sombre d’Hollywood et du rêve américain ; attrait pour l’érotisme et les vices cachés ; obsession des rideaux et des décors de spectacle, etc. Mieux, INLAND EMPIRE regorge d’autocitations lynchéennes qui font du film une immense mise en abyme sans fond : exploitation presque vampiresque de Laura Dern, icône de Blue Velvet et Sailor et Lula ; réapparition de Justin Theroux après Mulholland Drive ; reprises fragmentées de Rabbits (série de courts-métrages diffusés par Lynch sur son site Internet en 2002, où parmi les trois lapins vivant, au dire de leur créateur, «dans un mystère effrayant», on retrouve les deux héroïnes de Mulholland Drive, Naomi Watts et Laura Harring) ; démultiplications de brunes et de blondes s’embrassant sur fond hollywoodien qui ne peuvent pas ne pas rappeler Mulholland Drive ; résurgences de Twin Peaks (depuis le parachutage de l’actrice Grace Zabriskie jusqu’à l’errance fantomatique du mari suspicieux, en passant par le retour d’Harry Dean Stanton, acteur également dans Sailor et Lula et Une histoire vraie) ; fugace apparition de The Amputee (l’unijambiste) ; reprise sous forme codée de l’énigmatique titre axxon.n, série destinée à être diffusée sur Internet qui n'a jamais vu jour… Longue descente aux enfers de l’imaginaire humain, INLAND EMPIRE est avant tout pour Lynch l’exploration de son propre empire intérieur. N’est-ce pas lui finalement le véritable rêveur ?
INLAND EMPIRE est donc aussi, effet de miroir inévitable, une interrogation sur son propre support. Un support dont Lynch radicalise l’utilisation en choisissant la DV, au détriment de la pellicule dont la «mort» annoncée n’est sans doute qu’un prétexte: abandonnant la rigueur esthétisante de ses deux précédents films (Lost Highway et Mulholland Drive), au prix peut-être de perdre une partie de son public (ceux que la beauté iconique des tableaux maintenait encore dans le confort de l’universalité du goût), Lynch explore les zones de flou, d’imperfection et même de laideur qui affleurent aux bords de l’image vidéo. C’est là intégrer, dans son support même, l’exploration des contradictions de l’être humain. Lynch semble ainsi chercher à imprimer les paradoxes du rêve aussi bien sur sa bande que dans le jeu de son actrice, proposant à l’écran une sorte de no man’s land où sans cesse l’image hésite, entre la sublimation onirique de la pellicule et l’agressivité réaliste de la vidéo. A l’image de son personnage féminin: guère ménagée par les rafales de gros plans, Laura Dern porte une grâce très paradoxale, étrangement menacée par la vulgarité (dans sa démarche et ses poses notamment), une beauté fragile que vient souvent creuser un visage grimaçant. Objet onirique sous toutes ses coutures, le film oscille sans cesse entre la négation des tabous et le déploiement de mécanismes auto-défensifs. Aussi est-il contaminé par toute la liberté, la vulgarité, le grotesque, la violence et l’absurde dont s’autorise le rêveur, acteur et spectateur tout à la fois. Si l’écriture du rêve est portée ici à son paroxysme, l’expérience cinématographique aussi.
Et si INLAND EMPIRE n’apparaît pas d’emblée comme un chef-d’oeuvre (sa longueur étant sur le moment pour le moins éprouvante), une digestion de quelques jours en fera ressortir toute la densité et le génie.