Samedi 3 janvier 2009
Sentiment océanique
En 1939, en terminale, la première idée que je me suis faite de la philosophie a été profondément marquée par Bergson et les existentialistes. C'est qu'ils invitaient, en philosophes, à vivre des expériences affectives. La joie, l'émerveillement, l'angoisse même comme celle qu'éprouve lors d'une extase demeurée célèbre, Roquentin, face à un arbre, dans «la Nausée» de Sartre. Je me rappelais alors de l'expérience bouleversante que je fis, deux fois de suite, à l'âge de 12 ou 13 ans; je me souviens surtout de celle qui se produisit un soir d'hiver en voyant le ciel étoilé. Brusquement, j'eus une impression d'étrangeté et je fus envahi par une angoisse à la fois terrifiante et délicieuse. Je m'étonnais d'être moi, d'être là dans ce monde immense et inconnu, dont j'étais une partie. Romain Rolland a appelé cela le «sentiment océanique». Ai-je été prédisposé à la philosophie par cette expérience?
A lire les existentialistes, je compris qu'un des actes les plus importants du philosophe consistait dans cette prise de conscience de l'existence-dans-le-monde. Le Rousseau des «Rêveries d'un promeneur solitaire» qui s'attache à décrire ce sentiment d'existence m'apparaît comme un des précurseurs de cette introduction de l'affectivité dans la philosophie. Suivi, dans cette voie, par Schelling, Schopenhauer et Nietzsche. Quoi qu'il en soit, ces expériences d'adolescent m'ont conduit à penser qu'une chose est essentielle au philosophe: replacer son individualité dans le Tout du cosmos dont elle est une partie. Nietzsche disait: «Aller par-delà moi-même et toi-même. Eprouver d'une manière cosmique.»
 
Ce long détour
J'ai raconté souvent l'histoire de ma dissertation de philo au bac 1939, et l'enthousiasme avec lequel je commentais alors cette phrase de Bergson: «La philosophie n'est pas une construction de système, mais la résolution une fois prise de regarder naïvement en soi et autour de soi.» Définition de la philosophie et du philosopher, à mes yeux, toujours valable! C'est que la philosophie n'est pas avant tout une activité théorique et abstraite, mais un nouveau mode de perception, que Bergson qualifie de «naïf», au sens où l'artiste regarde sans a priori la nature, en se libérant des habitudes et des intérêts égoïstes qui nous empêchent de voir la réalité telle qu'elle est.
D'enthousiasme en enthousiasme, il faut que j'évoque, dans mon parcours, la découverte, en licence de philosophie, de Heidegger, sa distinction de l'authentique, lié à la conscience de l'être et de l'inauthentique, sa distinction aussi entre l'être et l'étant, ses analyses de l'angoisse et du souci... Je songeais à une thèse sur Rilke - mon bréviaire à cette époque - et Heidegger avec Jean Wahl, grand maître alors des études heideggériennes. Mais le destin a voulu que je devienne historien et philologue, éditeur, traducteur et exégète de textes antiques - tout en restant philosophe. Je me suis donc acharné des années durant à rédiger une thèse sur un obscur écrivain latin du IVe siècle de notre ère, Marius Victorinus, qui d'ailleurs demeure toujours très mystérieux! Mais comment regretterais-je ce long détour?
Comme beaucoup de philosophes, je n'avais aucun sens historique et philologique. En travaillant sur ce rhéteur de la ville de Rome, traducteur des traités de Plotin et qui s'était finalement converti au christianisme, j'ai découvert alors la difficulté d'établir les textes - rendus parfois inintelligibles à cause des fautes de copie des manuscrits -, mais aussi de les comprendre: j'ai souvent passé une journée entière pour m'assurer du sens d'un mot. D'une certaine manière, j'ai consumé des années à élucider le sens de cet aphorisme d'Héraclite, à l'origine d'une réflexion qui a occupé quarante années de ma vie, et que j'ai publiée dans «le Voile d'Isis»: «La nature aime à se cacher.» J'ai étudié de très près cette phrase et j'ai suivi la longue chaîne de contresens que les philosophes ont faits sur sa traduction - de Philon d'Alexandrie à Heidegger. A cet égard, il est troublant de penser que la raison ait opéré, pour produire des concepts nouveaux, avec des méthodes aussi irrationnelles en se laissant dériver au gré de fantaisies exégétiques.

Intuition
Dans ma jeunesse, en pensant à Platon, à Aristote, ou à Plotin, j'avais tendance à me représenter que ce qui caractérisait la pensée grecque, c'était l'abstraction et la théorie; mais alors un problème surgissait: pourquoi trouvait-on dans ces textes tant et de si manifestes incohérences? Les critiques et les historiens disaient à propos de tel ou tel texte antique que leur auteur se contredisait ou qu'il composait mal. C'était vrai, si l'on croyait que l'intention de l'auteur antique était d'«informer», d'exposer une doctrine, de construire un système. Mais si l'on admettait qu'il voulait «former», qu'il avait une intention pédagogique ou thérapeutique, en un mot qu'il voulait exercer un certain effet sur des personnes déterminées et non sur des lecteurs inconnus, on pouvait comprendre les digressions, les dissymétries, les longueurs... Victor Goldschmidt a eu, à propos des dialogues platoniciens, une formule extraordinaire: «Ces dialogues visent, non pas à informer, mais à former.» Cette intuition vaut pour toute la philosophie antique.

Conscience joyeuse
J'ai rédigé, en 1977, dans l'Annuaire de la 5e Section de l'Ecole pratique des Hautes Etudes, un article intitulé «Exercices spirituels» dont les différents chapitres avaient pour titre: apprendre à vivre, apprendre à dialoguer, apprendre à mourir, apprendre à lire. J'ai plaisir à penser du reste que ce texte influença beaucoup, en son temps, Foucault, comme il l'a reconnu lui-même dans «l'Usage des plaisirs». Personnellement, je définirais l'exercice spirituel comme une pratique volontaire, personnelle, conçue pour déclencher une transformation de soi. Comme, par exemple, chez les stoïciens qui pensaient que, pour être en mesure de supporter les coups du sort, la maladie, la pauvreté, l'exil, il fallait se préparer par la pensée à leur éventualité et que c'était une des tâches de la philosophie.
Les épicuriens aussi ont élaboré un «corpus» d'exercices spirituels: l'aveu des fautes, par exemple; la limitation des désirs ou, s'accordant en cela avec les stoïciens, l'examen de conscience déjà en honneur chez les pythagoriciens, qui permet de prendre conscience de son état moral; la lecture méditative; la concentration de l'attention sur l'instant présent ; l'effort pour voir les choses d'un point de vue supérieur. Certains de ces exercices n'ont pas cessé d'être pratiqués au cours des siècles. Par exemple, le regard d'en haut porté sur les choses humaines, pratiqué par Pascal, Voltaire, Leopardi, ou encore Hubert Beuve-Méry, dans des chroniques du «Monde» qu'il avait intitulées «Le point de vue de Sirius»; ou la concentration sur l'instant présent, que Goethe ou Schopenhauer ont recommandée, tout comme André Gide qui écrivait, dans ses «Nourritures terrestres»: «Chaque instant de notre vie est essentiellement irremplaçable; sache parfois t'y concentrer uniquement.»
Nietzsche comparait les exercices pratiqués dans les différentes écoles philosophiques antiques à des modèles d'action qui pouvaient nous inspirer. Je ne peux évidemment exposer ici ces différents choix de vie qui supposaient d'ailleurs une vie commune entre maître et disciples. Je m'en tiendrai au programme proposé par Marc Aurèle qui distingue les trois rapports déterminants pour tout individu: celui que nous avons avec notre propre pensée, celui que nous entretenons avec les autres hommes et enfin celui que nous cultivons avec la nature. Il s'agissait, pour Marc Aurèle, d'abord, de veiller à ne pas se laisser égarer par de fausses représentations, d'avoir le courage de voir la réalité telle qu'elle est; ensuite, de toujours agir au service de la communauté humaine et dans un esprit de justice; enfin, de vivre dans la conscience joyeuse que l'on est une partie du monde. Ces trois disciplines à l'œuvre dans nos existences correspondaient bien, d'une part, à un matériel conceptuel: une théorie du jugement, de l'action et de la nature; mais elles donnaient corps aussi, d'autre part, à une pratique s'exerçant dans ces trois domaines. L'essentiel, à mes yeux, c'est que l'action et le sentiment soient considérés, au fond, comme une partie intégrante de la philosophie.

Tentation
De nos jours, l'enseignement de la philosophie dans les lycées et à l'université a perdu le caractère personnel et communautaire qu'il avait dans l'Antiquité. Par ailleurs, certains philosophes contemporains ont considéré l'activité philosophique comme la construction d'un échafaudage conceptuel qui serait une fin en soi. Mais ce n'est pas un phénomène nouveau. Car la philosophie doit toujours commencer par le discours, qu'il s'agisse de rapporter une expérience, de poser des questions ou de proposer un mode de vie. Ensuite devraient succéder à cette première phase l'engagement existentiel et l'action concrète. Mais la grande tentation, pour tout philosophe, consiste à s'en tenir au discours. C'est pourquoi, d'un bout à l'autre de l'histoire de la philosophie, deux types de philosophes se sont constamment opposés: ceux qui limitent la philosophie à un discours et ceux qui mettent l'accent sur sa dimension existentielle et vitale.
Dans l'Antiquité, par exemple chez Epictète, Plutarque, ou encore Platon, on trouve une critique virulente de ceux qui se veulent exclusivement «professeurs», qui veulent briller par leurs argumentations et leur style et qui se distinguent ainsi de ceux qui vivent leur philosophie. Cette même opposition se perpétue dans la philosophie moderne. Kant oppose à la philosophie scolaire la philosophie du monde qui intéresse tout homme; Schopenhauer se moque de la philosophie universitaire qui n'est que de l'escrime devant un miroir. Thoreau déclare: «De nos jours, il y a des professeurs de philosophie, mais pas de philosophes», et Nietzsche écrit: «Avons-nous appris la moindre des choses que les Anciens enseignaient à leur jeunesse? Avons-nous appris le moindre trait de l'ascétisme pratique de tous les philosophes grecs?» Bergson et les existentialistes défendent la même conception, celle d'une philosophie qui ne serait pas un échafaudage de concepts, mais un engagement de et dans l'existence.
La santé du moment
Goethe a une représentation idyllique et erronée de la vie quotidienne dans l'Antiquité. Les hommes étaient heureux de vivre leur vie terrestre, dans ce qu'il appelait la «santé du moment». Ce que veut dire Goethe, c'est que le christianisme a détruit cette belle harmonie en obligeant les hommes à penser à la mort et en leur interdisant les plaisirs de la vie. Par ailleurs, il admire les philosophes grecs, tout spécialement les stoïciens et les épicuriens. Pour lui, le peuple grec et ses philosophes disaient «oui» à l'existence et au monde. Comme Marc Aurèle qui écrivait: «Le propre de l'homme de bien, c'est d'aimer et d'accueillir avec joie tous les événements.» Goethe ne dit pas autre chose, mais plus brièvement: «La vie, quelle qu'elle soit, elle est bonne.» J'ai été étonné, à cet égard, de constater la grande parenté qui existe entre Goethe et Nietzsche.
Cette parenté est d'ailleurs revendiquée par Nietzsche qui parle du «fatalisme joyeux» de Goethe. Accepter la vie et le monde, même dans leurs aspects les plus terribles! Pour ma part, je comprends cette position dans la perspective du caractère merveilleux de l'existence. Mais comment accepter l'atroce souffrance de milliards d'être humains? C'est le mérite du stoïcisme d'avoir intégré l'action au service de la communauté humaine dans la philosophie. Dans ce sens, je dirais que sont des philosophes, probablement des philosophes «sans le savoir», tous ceux qui combattent pour la défense des droits de l'homme ou pour l'avenir de la planète! Sénèque le stoïcien avait déjà imaginé pour eux un beau slogan: «L'homme, chose sacrée pour l'homme.» Vous me permettrez de faire une citation un peu plus longue de ce même Sénèque, faisant l'éloge de l'école stoïcienne: «La fin qu'elle nous prescrit, c'est d'être utile aux autres et d'avoir le souci, non seulement de soi-même, mais de tous en général et de chacun en particulier.» On se demande en lisant ce texte par quel défaut de lecture on a pu prétendre que le stoïcien ne se souciait que de son propre bonheur!

Extase

J'ai quitté l'Eglise depuis longtemps. C'est aujourd'hui, pour moi, une vie antérieure. J'ai eu une enfance à l'eau bénite. Petit séminaire. Grand séminaire. Prêtrise. En pleine Occupation, j'ai lu les textes des grands mystiques. J'étais passionné par la monumentale «Histoire littéraire du sentiment religieux»de l'abbé Bremond. Mon intérêt pour la mystique prend naissance dans ces lectures des poèmes de saint Jean de la Croix et des textes de Thérèse d'Avila ou de Thérèse de Lisieux. Ce qui m'a conduit à Plotin et à Wittgenstein. J'éprouvais alors ardemment le désir de l'union mystique. L'idée d'un contact direct avec Dieu me fascinait. Mais j'ai été déçu. Mes directeurs de conscience ne paraissaient pas faire grand cas des trois voies - d'ailleurs héritées de Plotin et du néo-platonisme - qui devaient conduire à l'extase: la voie purgative, la voie illuminative et la voie unitive.
A la fin des années 1940, je me suis retrouvé dans la paroisse Saint-Séverin. J'habitais le presbytère et je participais à la vie de la communauté paroissiale. En même temps, j'allais suivre les cours de Jean Hyppolite sur Hegel à la Sorbonne! Période décisive de ma vie. C'est à ce moment que j'ai commencé à adopter une attitude critique à l'égard de l'Eglise. Beaucoup de choses me contrariaient dans la vie quotidienne - le fait, par exemple, de ne pas vivre vraiment selon le modèle évangélique (comme de ne pas accueillir dans l'église les SDF de l'époque...). Mais il y eut un choc. L'encyclique «Humani generis» du 12 août 1950 qui condamnait l'évolutionnisme de Teilhard de Chardin, et aussi l'œcuménisme - pour un lecteur de la revue protestante «Réforme» que j'étais, ce fut un autre choc! La proclamation du dogme de l'Assomption ajouta encore à ma déception. En juin 1952, j'ai donc quitté Saint-Séverin et me suis marié un an après!
Rupture
Le drame du catholicisme, c'est de s'être rapidement éloigné du message évangélique (sans doute depuis Constantin) avec l'installation du pouvoir temporel des papes, avec les fastes de la liturgie, l'Inquisition... Le dernier concile avait apporté quelques corrections à cet état de fait, mais le pape actuel (comme son prédécesseur) paraît bien vouloir liquider cet héritage. En fait, le problème n'est pas celui du catholicisme, mais celui des religions. Elles semblent toutes avoir déformé le message de leurs fondateurs. Elles ont été et demeurent encore pour l'humanité, notamment les religions du Livre, la source de guerres horribles, de persécutions impitoyables, de souffrances pour des millions d'hommes et de femmes. Je ne sais si l'humanité parviendra à se délivrer de ce besoin religieux. Pour ma part, je dirais avec Einstein: «Je suis un non-croyant profondément religieux.» Si l'on entend par religion l'émerveillement devant le mystère du monde et de la nature.

Propos recueillis par Thierry Grillet



Né en 1922, Pierre Hadot, philosophe et historien de la philosophie, est professeur honoraire au Collège de France pour la chaire d'histoire de la pensée hellénistique et romaine. Il a publié de nombreux ouvrages, dont «Qu'est-ce que la philosophie antique?» (Folio Essais) et cette année une réédition «le Voile d'Isis» (Folio Essais) et «N'oublie pas de vivre. Goethe et la tradition des exercices spirituels» chez Albin Michel.

Source: «le Nouvel Observateur» du 10 juillet 2008.
par Anthony Le Cazals publié dans : Textes communauté : Les philosophes épars
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Jeudi 27 novembre 2008

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Mercredi 25 juin 2008

À LA RECHERCHE DES SOUS-OFFICIERS DU TRA V AIL

 

Toute la bataille pour l'enseignement professionnel et technique est marquée

par ce problème: comment faire coïncider le modèle scolaire de la séparation

et le modèle militaire de la promotion avec un modèle rationnel de

préparation au travail et à la condition travailleuse ? Bataille

interminable entre les tenants des deux logiques, des deux formes sociales

qu¹il s¹agit de réunir : l¹apprentissage et l¹école. Toute l'argumentation

des premiers se résume dans l'aphorisme du vrai fer forgé pour de vrais

clients. Dans toute sa rigueur, l'argument récuse l'idée même d'un

enseignement professionnel : « Il faut avant tout que l'enfant prenne

l'amour du métier, et c'est seulement à l'atelier que cet amour peut lui

venir en voyant que le métier nourrit son homme en proportion des capacités

qu'il a acquises. Tandis qu'à l'école il n'a sous les yeux que des

professeurs qui vivent de l'enseignement qu'ils lui donnent et non du métier

qu'ils lui apprennent [8]. »

Malheureusement, les mêmes industriels doivent convenir que les conditions

nouvelles de l'atelier ne permettent plus de confier la formation de

l'apprenti ni au maître, devenu un administrateur, ni au contremaître,

chargé de la surveillance d'un matériel de plus en plus coûteux, ni à

l'ouvrier, soumis à des normes de rendement accélérées. Il faut donc bien,

pour résoudre la « crise de l¹apprentissage », des écoles professionnelles.

Mais l'administration doit suivre, dit-on, l'exemple de celles que les

industriels eux-mêmes subventionnent à moindres frais: des écoles pratiques

où l'on ne s'encombre ni de mathématiques, ni de cette technologie générale

qui enseigne les principes de toutes les machines dans le temps qui devrait

être consacré à la pratique d'un véritable outil. Les élèves formés à cette

technologie générale sont en effet inférieurs aux ouvriers formés sur le

tas. Dira-t-on que les écoles professionnelles doivent former non des

ouvriers du rang mais des contremaîtres ? Mais, à ces derniers, on ne

demande  « pas précisément de la science mais plutôt l'expérience et la

force de caractère qui leur donnent autorité sur leurs camarades. Cela ne

s'apprend pas sur les bancs de l'École [9] ». Seul, bien sûr, un praticien

qui vit de son travail ­ et accessoirement de celui de quelques autres ­

peut distinguer ces qualités.

La mauvaise foi des industriels a au moins le mérite de mettre à nu les

contradictions de la volonté adverse. De fait, il s'agit d'autre chose que

de former des ouvriers ou même des contremaîtres. Le projet de

l¹enseignement professionnel est social avant d¹être économique. D'une part,

il s'agit de former une élite ouvrière, c'est-à-dire non pas exactement des

ouvriers plus habiles, mais des ouvriers qui tirent leur science et leur

morale d'une autre école que les coups et les ruses de l'atelier. D'autre

part, il s'agit de donner à la nation des « sous-officiers », ces « hommes

utiles et vertueux » chers à Cabanis, qui apporteront dans les professions

commerciales, industrielles et agricoles le sens du progrès, mais aussi le

ciment d'une union entre les classes.

L'enseignement professionnel s'appelle d'abord « instruction intermédiaire

», selon le modèle rapporté par Saint-Marc Girardin en 1833 de son voyage en

Allemagne: intermédiaire entre l'école primaire et les écoles d'ingénieurs,

mais aussi producteur d'une classe sociale intermédiaire à laquelle ne

conviennent ni les humanités des collèges ni l'apprentissage des ateliers.

L'idée de l'enseignement professionnel, celle qui fonde en 1833 les écoles

primaires supérieures, n'est pas celle d'un apprentissage scolaire du

travail ouvrier. Ce n'est pas seulement parce qu'elle veut former des

entrepreneurs et non scolariser des pauvres. C'est aussi ­ et là-dessus

partisans et adversaires de cet enseignement s'accordent, quitte à en tirer

des conséquences différentes ­ parce que le travail manuel ne s'apprend pas

hors du lieu où la nécessité l'impose: « Les éducations qui admettent le

travail manuelle prennent comme un instrument d'instruction ou comme un

moyen de récréation : finit par être une série d'expériences amusantes,

comme moyen de récréation, il fausse l'esprit des enfants en les habituant à

traiter comme un jeu ce qui sera peut-être pour eux une nécessité. En fait

de travail, il vaut mieux n'avoir aucune habitude que d'en avoir de fausses

[10]. »

Logique sociale à laquelle le progrès technique donne un autre argument.

Dans les conditions nouvelles de l'industrie, ce qui compte, ce n'est pas

l'apprentissage des tours de main mais le développement général du corps et

du cerveau, de l'¦il et de la main, que la gymnastique, les manipulations de

physique et les diverses variétés de dessin forment bien mieux que le tour

ou le rabot: « Pour arriver a tous ces résultats, qu'a-t-on besoin de scier,

de raboter, de faire des mortaises et des tenons ? Tout cela ne se fait-il

pas aujourd'hui par des machines [11]?"

L'enseignement professionnel récuse donc la logique de l'apprentissage et le

fantasme de sa crise. Mais il se voue à être l'enseignement de nouvelles

élites actives, non un enseignement de masse destiné à la classe productive.

Au demeurant, la forme-école a sa logique propre et les stratégies de

promotion sociale utilisatrices des écoles de « sous-officiers » ont la

leur. Une école professionnelle qui n'est pas une école de préparation au

travail manuel est une école offerte au désir de ceux qui ne veulent pas

être soldats de l'armée industrielle: officiers peut-être, ou bien

sous-officiers, mais dans l'armée administrative.

Tel est le sort de toutes les écoles créées pour donner des sous-officiers à

l'industrie: le modèle militaire, le mécanisme scolaire et les stratégies

des utilisateurs ne cessent de les tirer vers le haut. Une fois l'École

polytechnique passée du soin des travaux publics à celui des mathématiques

transcendantes, l'initiative privée a créé, pour former les fameux

sous-officiers, une École centrale des Arts et Manufactures, vite entraînée

à marcher sur ses traces.

Le destin des écoles d'arts et métiers est surtout exemplaire. Issues d'une

école philanthropique de sous-officiers transformée dans les tumultes de

l'Empire en école de chefs d'atelier et de « bons ouvriers », elles ne

cessent de dévier de leur « destination véritable ». L'abus des

mathématiques et de la physique, d'une part, des manières militaires, de

l'autre, y entretient, diton, l'insoumission et leur fait produire « autant

de soldats et d¹hommes déclassés que d'ouvriers et de chefs d'ateliers [12]

». Une guerre acharnée de plusieurs décennies doit les persuader du

caractère « purement civil » de leur école et les fixer pendant les deux

tiers de la journée aux travaux manuels et au dessin linéaire. Ce retour au

calme les fait juger dans les années 1860 comme des ouvriers polis et

soigneux mais bien sûr inférieurs à ceux que la « pratique » a formés, avant

de les élever peu à peu, à travers les bureaux de dessin et d'études, vers

le statut d'ingénieurs. Quant à l'École normale spéciale créée à

l'initiative de Victor Duruy, son excellent niveau la détourne aussitôt de

son projet. Son directeur annonce bientôt au ministre l'ouverture de classes

de latin et de brillants succès au baccalauréat. Et l'École nationale

pratique des ouvriers et des contremaîtres qui prend sa place en 1891 ne met

que dix ans à accéder au rang d'École d'arts et métiers [13].

Logique infernale de l¹école : ce n¹est pas qu¹elle soit ­ comme on dit ­

trop « théorique ». C¹est qu¹elle crée des égaux et que les égaux acquièrent

un statut supérieur à ceux qui vivent dans le monde inégal de la production.

Nul n'entre dans sa logique dans la perspective de se retrouver en

concurrence avec les « élèves » de l'atelier. « Professionnelle » ou non,

l¹école est le lieu d¹un changement d¹identité. En vain le directeur de

l'école primaire supérieure de Tréguier veut-il en 1924 créer une section

agricole. Les quelques fils d'agriculteurs qui fréquentent l'E.P.S. sont

vite dirigés par le milieu scolaire vers la recherche d'emplois

administratifs. Les agriculteurs trégorrois ont bien voulu une section

industrielle dans ce pays sans industrie, mais de section agricole, ils n'en

veulent pas: ils n'envoient pas leurs enfants à l'école pour qu'ils y

singent le travail de la ferme [14].

Contre ce modèle des écoles primaires supérieures qui ne se démocratisent

qu'au prix de déplacer les fils de travailleurs vers l'administration, la

IIIe République crée ses écoles d'apprentissage et ses écoles nationales

professionnelles dont l'histoire est un conflit permanent entre le ministère

de l'Éducation nationale, gardien des intentions humanistes et civiques de

leur fondation, et le ministère du Commerce et de l'Industrie, relais des

desiderata des industriels. Le conflit, quoi qu'en disent ces derniers, ne

se réduit pas au combat des théoriciens et des praticiens. Il oppose la

logique scolaire à celle du marché du travail. Et il n'est pas non plus un

conflit entre patronat et classe ouvrière. Plus d'une fois, la voix des

syndicalistes fera écho à celle des employeurs pour déplorer la complicité

du formalisme enseignant et du désir de fuite des élèves, pour critiqquer

cet enseignement qui fait un être hybride et déplacé à la place de l¹ouvrier

savant de son expérience, propre et fier du travail de ses mains. Hymnes à

un travail et à un travailleur déjà du passé qui recouvrent le commun refus

de ce qui pousse l¹ouvrier à sortir de sa condition : réaction naturelle du

côté industriel, plus complexe chez les syndicalistes, surtout quand c'est

un professeur d'E.P.S., Albert Thierry, qui parle au nom de la civilisation

des producteurs contre les « écoles de domestication du peuple » qui font

des fils d'ouvriers des êtres « avides de sinécures et d'aristocraties »

[15]. Il faut peut-être voir là moins la défense du métier perdu autour de

laquelle se serait élaborée une culture de l'« élite ouvrière » que la

réaction des représentants de l'égalité du travail face aux effets de cette

démocratie scolaire qui disperse sur toute la surface des carrières sociales

les capacités intellectuelles et les désirs de fuite qui renaissent sans

cesse de l'univers productif.

Comme l¹école mettait en « crise » l¹apprentissage, le travail social de la

démocratie scolaire met en crise la fragile tentative de penser et

d'organiser l'égalité autour de l'acte productif. D'où le caractère un peu

désespéré de cette critique radicale du « symbolisme » scolaire, accusant

toutes les formes de la sociabilité scolaire de fausseté, jusqu'au principe

même de la gratuité qui « fait sortir les écoliers des relations économiques

tandis que les enfants (j'entends les mêmes) y restent plongés [16] ». C'est

bien en effet la question du même qui est décisive pour tous ceux ­

entrepreneurs capitalistes ou syndicalistes révolutionnaires ­ qui veulent

un monde harmonisé par la production, fantasmant la vérité, de plus en plus

controuvée par la production même, d'une école qui donnerait aux

travailleurs des « métiers » ­ dont la définition pourtant se perd chaque

jour ­ au lieu de « fournir des symboles aux citoyens » .

C'est bien de symboles en effet qu'il s'agit, à ceci près que le symbolisme

scolaire n'est pas l'illusion déniant la réalité productive, mais une forme

sociale intervenant dans la redistribution des occupations sociales. Le

projet éducateur républicain oppose aux irrégularités et aux inégalités de

l'ordre économique un modèle de rationalité anticipant sur une république

économique à venir. La production peut s'y analyser à partir de quelques

opérations fondamentales dont l'apprentissage dans le milieu purifié de

l'école doit faire des travailleurs citoyens éclairés, non point mis en

possession d'un métier mais rendus disponibles pour des formes rationalisées

du travail et du service collectifs. Le primat de l'enseignement général sur

les travaux manuels y est celui de la théorie générale sur les pratiques

particulières, mais aussi, du sens de la communauté sur les particularismes

professionnels.

L'étude d'Yves Legoux sur l'histoire de l'école Diderot, établissement

municipal pilote fondé en 1877, montre les vicissitudes de ce projet face

aux partisans du « vrai » travail, acharnés à réduire la part de

l'enseignement général et à demander que l¹établissement perde ses « allures

d¹école » pour devenir une usine-modèle. Sans doute ceux-ci auraient-ils

gagné la partie si les pratiques et les aspirations sociales des anciens

élèves n'avaient fmi par imposer une autre « vérité » à leur acharnement.

Refusant qu'on oblige « à se consacrer indéfiniment au travail de l'étau »

ceux qui « se croient appelés à faire mieux », ils constatent que seul un

manque de « culture générale » les confine dans des «fonctions subalternes»

[17]. C'est leur pression qui finit par imposer au conseil de tutelle un

enseignement de mathématiques qui les prépare à occuper ces fonctions non

plus de contremaîtres ou de chefs d'atelier mais de techniciens que

l'évolution des formes du travail fait coïncider avec leur désir d'élévation

intellectuelle et sociale et avec les normes de l'enseignement scolaire.

C'est en effet l'organisation scientifique du travail qui en même temps

dévalorise les tours de main et les formes de commandement coutumiers,

privilèges des enfants de l'atelier, et développe ces fonctions de

techniciens qui, rapprochant l'organisation de l'atelier de la rationalité

du bureau et du laboratoire, donnent une issue industrielle au mouvement de

fuite vers des fonctions plus intellectuelles et des positions sociales plus

élevées. Le technicien est en même temps une fonction requise par la

rationalisation du procès de travail et un personnage social produit par la

logique scolaire et par les stratégies de fuite hors de la condition

ouvrière. En un sens, le technicien est « le nouveau produit que formait

l'école de techniciens et rien d'autre ». Mais ce n'est pas la volonté des

éducateurs qui impose ce « produit » nouveau : « L'orientation plus

intellectualisée des programmes de l'École ne fut en fait qu'une adaptation

un peu tardive à un mouvement que suivaient et qu'amplifiaient les anciens

élèves [18]. »



DE LA CRISE DE L'APPRENTISSAGE À LA CRISE DE L'ÉCOLE

 

Sans doute cette solution heureuse à la « crise » inspire-t-elle aujourd'hui

la vision optimiste d'une révolution informatique faisant à nouveau

coïncider l'abstraction distribuée à tous du savoir scolaire et le bénéfice

concret des positions de pointe ouvertes à l'entreprise de chacun à

l'avant-garde de l'industrie nouvelle et de la guerre économique.

Cet idéal suppose un ordre productif à peu près recouvert par la rationalité

scientifique et technique et une organisation des savoirs scolaires

conduisant les demandes sociales de promotion vers les avant-postes de

l'activité économique. Modèle fragilisé à ses deux pôles: là où le désordre

commercial décourage la planification des emplois et des secteurs appelés à

décider de la victoire économique; là où la demande sociale d'éducation,

instruite par ce désordre, diverge de la planification; là surtout où cette

demande se retourne en scepticisme sur les pouvoirs de l'école à tenir ses

promesses sociales.

Ce scepticisme, c'est la conscience du deuil au-delà duquel éclate la

contradiction de la démocratie scolaire. En se généralisant, l¹égalité

scolaire finit par annuler ses effets. Elle produisait des effets de

redistribution sociale dans sa divergence avec l'ordre de la production.

Elle lui devient maintenant synchrone. Le temps de la séparation propre à la

forme-école vient s'identifier au temps du retard propre à la

forme-apprentissage. La raison première de ces modes d'être contemporains du

système scolaire que l'on baptise volontiers de « crise de l'école », c'est

la coïncidence atteinte entre le temps de l'école et celui de

l'apprentissage dans une même fonction de soustraction d'une classe d'âge de

plus en plus importante pour une période de plus en plus longue du marché du

travail.

Ceux qui dénoncent une école « reproductrice », attirant à elle les fils du

peuple pour leur faire sentir, par le formalisme de ses manières,

l'indignité qui les voue à leur sort inférieur, opèrent un chevauchement

d'âges et de logiques : ils font du degré zéro d¹une école réduite au

gardiennage d¹une classe d¹âge la réalité en acte de son concept. La simple

reproduction est la limite d'une école qui a absorbé la logique de son

contraire, la fonction de soustraction/préparation propre au retard de

l'apprentissage. À travers la «crise de l'enseignement professionnel », la «

crise de l'apprentissage » est devenue « crise de l'école ». En intégrant

les anciens apprentis, l'école a importé la «crise de l'apprentissage»,

c'est-à-dire l¹inadéquation originelle de l¹ordre scolaire à l¹ordre

productif ; c'est-à-dire aussi l'obsession d'une mythique adéquation du

temps de maturation physiologique et de retrait social de la population

enfantine à un temps de formation donnant aux jeunes la possession d'un

métier permettant à chacun de gagner sa vie dans un univers harmonieux du

travail et de l'échange.

C'est sur cet horizon que s'est développée l'analyse de l'« échec» scolaire,

soit la mise en concordance de deux phénomènes: l'inégale réussite de tous

aux performances scolaires et l'incapacité de l'école à assurer la

contradictoire promotion de tous ses usagers. C'est sur ce terrain que se

sont déployées les analyses des transformations à apporter à l'apprentissage

scolaire pour l'adapter aux modes d'être et aux sociabilités des fils des

travailleurs les plus défavorisés. La générosité de ces tentatives n'empêche

pas un contresens radical. L'école n'est productrice d'égalité que dans la

mesure où elle est inadaptée aux sensibilités et aux modes d'être des

soldats de l'armée productive. Les fils de ces soldats ont toujours su que

c'était à eux de s'adapter et ils l'ont fait quand ils l'ont voulu. Tout le

monde sait jouer au jeu des formes et calculer les profits concrets de

l'abstraction. Ce n¹est pas un habitus défectueux qui empêche de jouer, mais

un jugement somme toute lucide qui ne croit plus aux gains. Ce qui manque

aux formes de la démocratie scolaire, c¹est désormais la confiance dans

leurs pouvoirs promotionnels. On envoyait jadis un enfant à l'école pour

qu'il accède à une condition supérieure. C'était une manière plus

satisfaisante de résoudre la question de la surabondance des bras que de

faire jouer contre lui les égoïsmes de corporation sous couvert

d'apprentissage et de « qualification ». Ceux qui les envoient aujourd'hui à

cette école qui opère la massive et égale soustraction des jeunes

n'imaginent plus qu'il y ait d'autres places à prendre que les leurs. La

logique égoïste de l'apprentissage fonctionne maintenant comme logique

sociale générale.

D'où le caractère étrange d'une situation où la revalorisation de l'école

est liée à la mission qui lui est assignée de résoudre une « autre » crise,

celle de l'emploi. Une curieuse discordance semble d'ailleurs exister entre

l'optimisme des politiques et des pédagogues qui veulent résoudre par la «

formation » la qustion du chômage et la prudence ou le pessimisme des

économistes cherchant à mesurer les effets réels des actions de formation

sur le marché de l'emploi. Les diverses actions pour peser sur la charnière

formation-emploi ne semblent pas, selon leurs résultats, avoir créé beaucoup

d'emplois ni même modifié sensiblement les politiques des entreprises. Dans

ce contexte d'incrédulité, l'affirmation conquérante d'un renouveau de

l'école débouchant sur la victoire dans la lutte pour l'emploi semble avoir

d'abord une fonction politique: rendre à l'école publique une dynamique

intellectuelle en la tirant des logiques reproductrices et des philosophies

moroses du gardiennage; et, en même temps, susciter une conscience nouvelle

dans une société adulte malthusienne, privée d'autres perspectives que la

défense de ses emplois contre ses propres enfants.

Reste à savoir si le profit premier de ce discours mobilisateur n'est pas

d'ouvrir une carrière nouvelle au vieux discours de l'adéquation et à la

prolifération des savoirs para-politiques spécialisés dans la gestion de son

mythe. Au premier rang de ceux-ci figure la pédagogie, constamment déplacée

d'un savoir circonscrit sur les apprentissages cognitifs à une

méta-sociologie des raisons de l'inadaptation scolaire et à une

méta-politique des voies de l'adaptation nouvelle. La fonction politique du

mot d'ordre mobilisateur se trouve alors excédée par le fonctionnement du

système des savoirs sociaux qui prolifèrent autour des organes de décision

politique. Fonctionnant selon le modèle économique de l'offre et de la

demande, ceux-ci retraduisent toute proposition de consensus en élaboration

de modèles d'adéquation entre la demande sociale et l'offre étatique ­

modèles qui agissent en retour sur l'analyse et la volonté des politiques,

colmatant imaginairement les ruptures entre formes sociales en quoi consiste

la singularité démocratique, fantasmant incessamment les images d'une

nouvelle politique en harmonie avec les comportements des consommateurs,

d'une école en harmonie avec le monde du travail, d'une communication de

l'information franchissant les barrières sociales, etc.

Sans doute la singularité de la démocratie ­ là surtout où elle est née de

la rupture révolutionnaire ­ se trouve-t-elle obligée à ce paradoxe: la

démocratie est un mode de vie des individus plutôt que de gouvernement des

collectifs. Elle ne peut guère se gouverner qu'à ignorer, dans ses

rassemblements, ce qui la fonde : la non-concordance de l¹ordre scolaire et

de l¹ordre productif, des formes de la représentation politique et des modes

de sociabilité quotidienne, des stratégies des individus et de celles des

planificateurs. Il lui faut pourtant quelque peu savoir ce qu'elle doit par

ailleurs ignorer: ni l'école ni l'ordre économique n'assureront jamais le

plein emploi des capacités et des aspirations. Ni la politique ni la

science. C'est dans leurs disharmonies internes et dans leurs tensions

réciproques que les individus éprouvent leurs chances et que les groupes

affirment leurs droits.


par Paris 8 Philo (Antonia Birnbaum) publié dans : Textes communauté : Les philosophes épars
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Mardi 24 juin 2008

« Apprendre pour entreprendre » : le mot d'ordre d'un récent ministre de

l'Éducation résume assez bien la volonté d'un certain consensus sur les fins

de l'enseignement: consensus entre une tradition conservatrice ou libérale,

privilégiant la formation aux contraintes et aux responsabilités de la vie

active, et une tradition progressiste attachée aux vertus de la science

démocratiquement distribuée; consensus, au sein de cette dernière tradition,

entre les partisans d'une priorité au contenu universaliste du savoir et

ceux d'une attention spécifique aux enfants défavorisés par leur

appartenance à l'univers productif.

Ce consensus propose une vision optimiste des liens entre la logique de

l¹instruction et celle de la production : l'universalité de la science et

l'efficacité de ses applications y assurent la conséquence heureuse de la

formation scolaire à l'entreprise économique. Et elles garantissent aussi

l'harmonie entre la promotion des individus entreprenants et le bien de la

communauté. Une même finalité rassemble trois niveaux de problèmes: ceux qui

touchent à l'acte d'apprendre, ceux qui tiennent à la forme-école, ceux qui

concernent le rapport global entre population scolarisée et population

productive.

De tels courts-circuits appartiennent aux formes d'expression de la volonté

politique qui ne sont pas ici en question. Qui veut pourtant réfléchir sur

le champ d'action de cette volonté, donc sur ses pouvoirs et ses limites,

doit isoler les niveaux, s'interroger sur chacune de ces relations et sur

leur cohérence d'ensemble.

Ainsi « apprendre pour », dans la pratique, tend à se décomposer en

plusieurs actes. On apprend à exécuter, et cet apprentissage stimule

médiocrement les audaces de l'entreprise. On apprend pour commander et cette

finalité engendre une certaine indifférence au contenu du savoir . On

apprend pour savoir et ce goût est souvent antinomique de l¹impatience

d¹entreprendre. Enfin l¹on apprend tout simplement ­ parce qu'on appartient

à la catégorie de ceux qui apprennent ou au contraire pour en appeler d'une

exclusion de ce privilège.

C'est ici qu'intervient la forme-école. L'école n'est pas d'abord un lieu ou

une fonction définis par une finalité sociale extérieure. Elle est d'abord

une forme symbolique, une norme de séparation des espaces, des temps et des

occupations sociales. École ne veut pas dire d'abord apprentissage mais

loisir. La scholè grecque sépare deux usages du temps: l'usage de ceux

auxquels l'astreinte du service et de la production ôte, par définition, le

temps de faire autre chose; l¹usga de ceux qui ont le temps, c¹est-à-dire

sont dispensés des contraintes du travail. Parmi ceux-ci, quelques-uns cherche pa ?  

mavant tout jorent encore cette disponibilité en sacrifiant autant que possible les

privilèges et les devoirs de leur condition au pur plaisir d'apprendre. a

Quel rapport entre ces jeunes Athéniens bien nés et la foule bigarrée et

rétive de nos collèges de banlieues ? Rien qu'une forme, convenons-en : la

forme-école, telle que la défmissent trois rapports symboliques fondamentaux

: l'école n'est pas d'abord le lieu de la transmission des savoirs préparant

les enfants à leur activité d'adultes. Elle est d'abord le lieu placé hors

des nécessités du travail, le lieu où l'on apprend pour apprendre, le lieu

de l'égalité par excellence. [La connaissance pour la connnaissance]

 

 

L'ÉCOLIER ET L'APPRENTI

 

C'est toujours cette structure qui est au c¦ur des problématiques modernes

de l'école. L'école n'a pas affaire à l'égalité comme à un but dont elle

serait le moyen. Elle n¹égalise pas par son contenu ­ la science avec ses

effets supposés de redistribution sociale ­ mais par sa forme. L'école

publique démocratique est déjà redistribution: elle prélève au monde inégal

de la production une part de ses richesses pour la consacrer au luxe que

représente la constitution d'un espace-temps égalitaire. Si l¹école change

la condition sociale des écoliers, c¹est d¹abord parce qu¹elle les fait

participer à son espace-temps égal, séparé des contraintes du travail. La

banalisation de la forme scolaire, en identifiant le temps social de l'école

au temps naturel de la maturation des enfants, masque cette rupture

symbolique fondamentale: le loi dans sa , la laissir, norme de séparation des vies nobles et

viles, est devenu part du temps de l'existence travailleuse. L¹école n¹est

pas préparation, elle est séparation. Les critiques de l'« école de classe »

ont un peu vite renvoyé cette séparation à l'opposition de l'« égalité

formelle » et de l'« égalité réelle ». L'école ne promet pas mensongèrement

une égalité qu'elle laisserait démentir par la réalité sociale. Elle n'est

l'« apprentissage » d'aucune condition. Elle est une occupation, séparée des

autres, gouvernée en particulier par une logique hétérogène à celle de

l¹ordre productif. Ses effets divers sur les autres ordres tiennent d'abord

à la façon dont elle propage les façons de l'égalité.

La dénonciation moderne de l'école « reproductrice » des inégalités n'est

peut-être que le succédané ironique d'une dénonciation beaucoup plus

ancienne et plus dramatiquement vécue: celle du déclassement, du désordre

automatiquement produit dans l'ordre social par toute extension de la forme

égalitaire de l'école. Qui a goûté à l'égalité scolaire est virtuellement

perdu pour un monde de la production qui est d'abord celui de l'inégalité et

de l'absence de loisir. La perte est double, économique et sociale.

En 1943, une enquête des ingénieurs des Arts et Métiers fixait ainsi les

besoins en formation de la société française: 67 % des hommes actifs n'ont

pas besoin de qualification professionnelle, 26 % ont besoin d'une formation

technique industrielle ou agricole, 4 % d'une formation commerciale, 1,1 %

d'une formation littéraire et 1 % d'une formation scientifique non

directement productive [1]... L'énorme excès ainsi « mesuré » de la

production de savoir scolaire sur les besoins réels de « formation » est

aussi bien excès d¹égalité, mortel pour l¹ordre social. L'école fait plus

d'égaux que la société n'en peut employer. Ces travailleurs utiles

soustraits à leur utilité ­ qui est symbotlique plus que réelle ­ sont voués

aux frustrations de l'égalité. Transportant dans le monde économique les

façons et les aspirations de l'école, ces déclassés ne cesseront d'être

dénoncés comme le ferment de toute subversion.

La politique des « lumières » ne contrevient pas à cette représentation.

Elle ne vise pas la distribution universelle des savoirs sous forme d'école

; elle cherche leur répartition utile: accroissement du savoir de ceux qui

commandent; introduction des savants dans le corps des décideurs ;

distribution à chacun du savoir nécessaire et suffisant pour l¹exécution

optimale de sa tâche ­ lequel n'est pas savoir d'école et doit même en

rester l'opposé sous peine de transformer les producteurs de la richesse des

nations en demi-savants et en factieux.

Selon cette logique, ce qui convient au producteur, c'est la forme sociale

exactement opposée à l'école, celle où l'on ne se préoccupe pas d'apprendre,

sous l'égalité même de la férule, mais d'apprendre à faire dans les

conditions de la hiérarchie qui apprend une condition en même temps qu¹un

métier. C¹est l¹apprentissage qui prépare le jeune ouvrier à son métier en

le laissant dans son état. Tout au long des querelles qui concernent

l'enseignement technique et l'enseignement professionnel revient la monotone

complainte qui oppose l'apprentissage de l'atelier, l'introduction vraie à

l'univers du travail à l'abstraction d'écoles faussement professionnelles,

perverties par le modèle de l'école classique, celle des avocats, des

médecins et des professeurs. « C'est en forgeant qu'on devient forgeron »,

dit la sagesse des nations. Mais c'est trop peu dire. Car qui empêche, a

priori, de mettre des forges dans des écoles ? Les adversaires d'une école

pour producteurs mettent donc les points sur les i: « C'est en forgeant du

vrai fer sur de vrais outils pour de vrais clients qu'on devient un vrai

forgeron [2]. »

Mais étrangement ce discours du vrai travail, de la pratique formatrice

opposée à la théorie productrice de vanité, se dit toujours au passé. Tous

ceux qui vantent les pouvoirs de l'apprentissage en parlent comme d'un

paradis perdu : idylle de ces corporations et de ces compagnonnages d¹avant

1789 où l¹apprenti était formé dans l¹amour et les secrets du métier en même

temps que protégé contre l¹exploitation déréglée du capitalisme. Là-dessus

roule, à partir des années 1840, l'intarissable discours sur la « crise de

l'apprentissage ». D'une brochure ou d'une enquête à l'autre s'égrène le

monotone chapelet des mêmes griefs: livré par des parents insoucieux ou

naïfs à la discrétion du maître, l'enfant n'est initié ­ et souvent fort mal

­ aux « secrets » du métier que dans les tout derniers temps de son

apprentissage. Pendant trois ou quatre ans, il n'est que le domestique,

sinon le souffre-douleur, du maître ou des ouvriers, et le plus souvent des

deux à la fois. Quand sa force physique ne s'étiole pas dans l'obscurité, le

dés¦uvrement ou les corvées de l'atelier, c'est son esprit qui se dévergonde

à flâner dans les rues où il fait les courses du bourgeois, de la bourgeoise

ou des compagnons. Ce qu'il apprend de ces derniers, c'est d'abord la

dépravation qu'il imite vite et la violence qu'il exercera plus tard à son

tour.

À ces accusations le maître ne manque pas de réponses. Tout aussi monotone

est le récit des déboires des patrons paternels et consciencieux :

s'appliquent-ils à former de bonne heure l'apprenti, celui-ci, dès qu'il en

sait assez, se hâte, souvent avec la complicité de ses parents, de quitter

l'atelier de son instructeur pour se placer à bon prix chez un concurrent.

Les « années perdues » de l'apprenti sont une mesure de prudence contre la

mauvaise foi des familles [3].

Les torts sont partagés, disent les observateurs équitables. L'essentiel

n'est pas là. Il est dans ce fait étrange : l'atelier, seul lieu de

formation du vrai travailleur, est aussi le lieu obligé de sa depravation.

Situation qui peut se lire à l'envers: comme si la « crise » était le

fonctionnement normal de l'entrée dans l'univers ouvrier. Peut-être, en

effet, le temps perdu par l'apprenti est-il un temps gagné par les ouvriers,

un retard bienvenu à son entrée ­ et surtout à son entrée à compétence égale

­ sur le marché du travail, un marché déjà raréfié puisque l'apprentissage

laisse en dehors de son cycle une masse ouvrière « déqualifiée » elle aussi

symboliquement avant de l'être réellement. La qualification se mesure aussi

au temps qu'on perd et à celui qu'on fait perdre aux autres pour assurer sa

valeur symbolique. L'apprentissage prépare à la production moins comme

acquisition de savoirs techniques utiles que comme forme spécifique de

participation-soustraction à l'univers du travail. Et il ne s'oppose pas à

l'école comme la formation « pratique » à la formation « théorique » mais

comme un autre usage du temps, une autre forme de séparation, marquée, en

son dedans comme en son dehors, par l'inégalité. Les courses et les brimades

de l'apprenti, sa participation plus ou moins consciente et volontaire aux

ruses familiales dans ses rapports avec le maître sont une préparation

efficace à un monde du travail qui est d'abord celui des rapports de force

et de ruse qui essaient de tirer du « bon » côté le rapport inégalitaire

constitutif de l'ordre économique.

Le discours sur la « crise de l'apprentissage » est la manière dénégatrice

de dire ceci: l'apprentissage est une forme sociale qui n'a que des rapports

limités avec le modèle de rationalité que la psychologie de la connaissance

entend sous le même vocable ­ la conséquence d'un schéma intellectuel et

moteur acquis à sa mise en ¦uvre.Il ne prépare pas à un usage optimal de

l¹outil mais à un usage raisonnable de la condition ouvrière. Les

nostalgiques de l'apprentissage ne cesseront de le reprocher aux ateliers

modèles de l'enseignement technique: si forts qu'ils soient au tour ou à la

lime, leurs élèves ne font pas du vrai travail.

Le vrai travail n'est pas le chef-d'¦uvre qui démontre la maîtrise parfaite

des outils. Il est l'occupation de celui qui, au travers des rapports de

force et de ruse, a acquis la possibilité de vendre sa force de travail dans

la production d'objets commercialisés. Le travail est savoir-être avant

d¹être savoir-faire. Il est achat et vente avant d'être application d'un

savoir à un métier. Et c'est d'abord ce savoir-être, façonné aux ruses et

aux dépravations de l1)  qu %  eé de veulent corriger les

fondateurs de l'école républicaine. C'est pour lutter contre cette «

déplorable école de m¦urs publiques, autant que de m¦urs privées »,

corrompant « l'homme dans l'apprenti, le citoyen dans l'ouvrier » qu'Octave

Gréard crée ses écoles d'apprentis [4]. L¹atelier n¹est pas en effet pour la

jeunesse une école de morale républicaine. Et la « crise de l'apprentissage

» n'est en ce sens que sa trop grande adaptation aux rapports in égalitaires

du monde du travail.

C'est dire qu'à l'inverse le discours nostalgique est peut-être une façon de

conjurer la menace que l'extension de la société scolaire représente pour la

socialisation propre à l'apprentissage. N'est-ce pas cette extension qui

aiguise la perception ­ et la dénégation ­ des contradictions propres à

l'univers du travail, des tensions entre la logique des échanges salariaux,

celle de la performance industrielle et celle de la rationalité scientifique

et technique ?

 

 

DU PARADOXE DÉMOCRATIQUE AU PARADOXE SOCIALISTE

 

L'idylle d'une amoureuse initiation de l'enfant du peuple d'autrefois à son

travail d'homme est évidemment incluse dans ce grand mythe que la pensée

contre-révolutionnaire a généreusement légué au socialisme et à la science

sociale: celui d'une unité sociale, d'une intégration traditionnelle des

fonctions sociales qu'aurait brisées la nouveauté révolutionnaire. Ce que

dénonce en fait ce rêve ­ tenace dans les bonnes pensées progressistes ­

c'est tout simplement la démocratie, en tant que celle-ci se caractérise par

l'hétérogénéité, par la non-coïncidence des formes sociales qui entrent dans

sa constitution : forme-salariat et forme-école, représentation politique et

institution de la science, etc.

Tel est en effet le paradoxe de la démocratie. D'une part, elle garde la

marque des anciennes barrières d'ordre et d'abord de celle qui sépare le

loisir intellectuel de la nécessité productive. Mais de cette séparation

jadis « fontionnelle » elle fait une contradiction en mouvement, où les

politiques d'éducation commune des citoyens, de distribution des savoirs

adaptés aux conditions et de redistribution des hiérarchies viennent

rencontrer sous des formes mal programmables les investissements politiques

et sociaux des familles qui savent que, dans une société inégale, les égaux

sont aussi des supérieurs. Avant d'être l'instrument de programmation d'une

science utile à l'entreprise commune, l'école est le lieu privilégié de la

négociation de l'égalité, porteur de modèles de société qui mettent en crise

les modèles sociaux enracinés dans l'« apprentissage » de la vie productive.

Ses effets de transformation sociale ne sauraient cesser d'être conformes à