Lectures

Mercredi 26 mai 2010 3 26 /05 /2010 09:34

Le texte suivant constitue la préface du livre The Global Economic Crisis. The Great Depression of the XXI Century, de Michel Chossudovsky et Andrew Gavin Marshall (éditeurs), Montréal, Global Research, 2010, publié à la fin mai.

 

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Dans ce recueil bien à propos, chaque auteur lève le voile sur une trame complexe de tromperie et de déformation médiatique servant à camoufler les rouages du système économique mondial et ses effets ravageurs sur la vie des gens.

 

Les causes complexes tout comme que les conséquences destructrices de la crise économique sont scrutées à la loupe dans les contributions de Ellen Brown, Tom Burghardt, Michel Chossudovsky, Richard C. Cook, Shamus Cooke, John Bellamy Foster, Michael Hudson, Tanya Cariina Hsu, Fred Magdoff, Andrew Gavin Marshall, James Petras, Peter Phillips, Peter Dale Scott, Bill Van Auken, Claudia von Werlhof et Mike Whitney.

 

Malgré la diversité des points de vue et des perspectives présentées dans ce volume, les collaborateurs arrivent tous ultimement à la même conclusion : l’humanité se trouve à la croisée des chemins de la crise économique et sociale la plus grave de l’histoire moderne.



PRÉFACE : La crise économique mondiale, la Grande Dépression du XXIe siècle

Dans toutes les grandes régions du monde, la récession économique est profonde et entraîne le chômage de masse, l’effondrement de programmes sociaux étatiques et l’appauvrissement de millions de personnes. La crise économique s’accompagne d’un processus mondial de militarisation, d’une « guerre sans frontières » menée par les États-Unis d’Amérique et ses alliés de l’OTAN. La conduite de la « longue guerre » du Pentagone est intimement liée à la restructuration de l’économie mondiale.

 

Il ne s’agit pas d’une crise économique ou d’une récession précisément définies. L’architecture financière mondiale maintien des objectifs stratégiques et de sécurité nationale, tandis que le programme militaire U.S.-OTAN sert à cautionner une puissante élite d’entreprises, laquelle éclipse et sape implacablement les fonctions du gouvernement civil.

 

Ce livre conduit le lecteur dans les corridors de la Réserve Fédérale et du Council on Foreign Relations, derrière les portes closes de la Banque des règlements internationaux (BRI) et au cœur des salles de réunion corporatives cossues de Wall Street, où s’effectuent couramment des transactions financières d’une portée considérable, en un clic, à partir de terminaux informatiques liés à de grands marchés boursiers.

 

Chaque auteur lève le voile sur une toile complexe de tromperie et de déformation médiatique servant à camoufler les rouages du système économique mondial et ses effets ravageurs sur la vie des gens. Notre analyse se concentre sur le rôle de puissants acteurs économiques et politiques dans un environnement envahi par la corruption, la manipulation financière et la fraude.

 

Malgré la diversité des points de vue et des perspectives présentées dans ce volume, les contributeurs arrivent tous ultimement à la même conclusion : l’humanité se trouve à la croisée des chemins de la crise économique et sociale la plus grave de l’histoire moderne.

 

La débâcle des marchés financiers en 2008-2009 est née d’une fraude institutionnalisée et de la manipulation financière. Les "sauvetages bancaires" ont été mis en œuvre sous les instructions de Wall Street et ont mené au plus important transfert de richesse monétaire de l’histoire jamais enregistré, tout en créant simultanément une dette publique insurmontable.

 

Avec la détérioration planétaire des niveaux de vie et la chute des dépenses de consommation, la structure entière du commerce international des denrées est potentiellement compromise. Le système de paiement des transactions monétaires est chamboulé. Une fois le marché du travail effondré, le paiement des salaires est perturbé, ce qui en retour déclenche une diminution des dépenses liées aux biens et services essentiels. Cette grave dégringolade du pouvoir d’achat se répercute ensuite sur le système de production, résultant en une série de mises à pied, de fermeture d’usines et de faillites. Exacerbée par le gel du crédit, la baisse de la demande de biens de consommation contribue à la démobilisation des ressources humaines et matérielles.

 

Ce processus de déclin économique est cumulatif et toutes les catégories de main-d’œuvre sont affectées. Les paiements des salaires ne sont plus effectués, le crédit est déréglé et les dépenses d’investissement sont au point mort. Entre-temps, dans les pays occidentaux, le « filet de sécurité sociale », hérité de l’État providence et protégeant les chômeurs lors d’un ralentissement économique, est également en danger.

 

Le mythe de la reprise économique

 

Bien que l’on reconnaisse fréquemment l’existence d’une « Grande Dépression » de l’ordre de celle des années 1930, cela est occulté par un consensus inflexible : « L’économie est sur la voie de la reprise. »

 

Alors que l’on parle de regain économique, les commentateurs de Wall Street ont intentionnellement négligé avec persistance le fait que la débâcle financière n’est pas simplement composée d’une bulle, celle du marché de l’habitation et de l’immobilier, laquelle a déjà éclaté. En réalité, la crise est constituée de bien des bulles qui semblent toutes diminuer l'importance de l’éclatement de la bulle immobilière de 2008.

 

Bien qu’il n’y ait aucun désaccord fondamental chez les analystes du courant dominant quant à la présence d’une reprise économique, il existe un débat animé à savoir quand elle se produira, à savoir au cours du prochain trimestre ou du troisième trimestre l’an prochain, etc. Déjà au début 2010, la « reprise » de l’économie étasunienne avait été prévue et confirmée par un torrent de désinformation médiatique soigneusement formulé. Pendant ce temps le bourbier social du chômage accru aux États-Unis a été scrupuleusement camouflé et les économistes voient la faillite comme un phénomène microéconomique.

 

Bien qu’ils révèlent des réalités au niveau local affectant une usine ou plus, les reportages sur les faillites ne procurent pas de vue d’ensemble sur ce qui se produit aux niveaux national et international. Lorsque l’on additionne ces fermetures simultanées d’usines dans les petites et grandes villes à travers le pays, un tableau fort différent émerge : des secteurs entiers de l’économie nationale cessent leurs activités.

 

On continue à induire l’opinion publique en erreur quant aux causes et aux conséquences de la crise économique, sans compter les solutions politiques. Les gens sont amenés à penser que l’économie possède sa propre logique, laquelle dépend de la libre influence réciproque des forces du marché, et qu’en aucune circonstance de puissants acteurs financiers tirant les ficelles au sein des salle de réunion corporatives, auraient pu influencer le cours des événements économiques.

 

L’appropriation acharnée et frauduleuse de la richesse est maintenue comme partie intégrante du « rêve américain », comme moyen de propager les bénéfices de la croissance économique. Tel qu’exprimé par Michael Hudson, le mythe suivant s’établit : « sans richesse au sommet, il n’y aurait pas de retombées ». Une logique si défaillante du cycle économique masque une compréhension des origines structurelles et historiques de la crise économique mondiale.

 

Fraude financière

 

La désinformation médiatique sert largement les intérêts d’une poignée de banques mondiales et de spéculateurs institutionnels utilisant leur mainmise sur les marchés financiers et ceux des denrées afin d’amasser des quantités impressionnantes de richesse monétaire. Les couloirs de l’État sont contrôlés par l’ordre corporatif établi, dont les spéculateurs. Entre-temps, les « sauvetages bancaires », présentés au public comme nécessaires à la reprise économique, ont facilité et légitimé un processus additionnel d’appropriation de la richesse.

 

Une quantité importante de richesse monétaire est acquise par la manipulation financière. L’appareil financier a développé des instruments sophistiqués de manipulation et de tromperie pures et simples, auxquels on fait allusion sous le nom de « déréglementation ». Grâce à des informations privilégiées et à une connaissance préalable, de grands acteurs financiers, utilisant les instruments de transactions spéculatives, ont la capacité de falsifier et de truquer les mouvements des marchés à leur avantage, de précipiter l’effondrement d’un compétiteur et de provoquer des dégâts dans les économies des pays en développement. Ces outils de manipulation sont devenus des éléments fondamentaux de l’architecture financière : ils sont intégrés au système.

 

L’échec de la science économique dominante

 

La profession d’économiste, particulièrement dans les universités, aborde rarement le « monde réel » du fonctionnement des marchés. Des concepts théoriques centrés sur des modèles mathématiques servent à représenter un monde abstrait et fictif au sein duquel les individus sont égaux. Il n’existe pas de distinction théorique entre les travailleurs, les consommateurs ou les entreprises, auxquels ont fait invariablement référence comme des « négociateurs individuels ». Or, aucun individu n’a le pouvoir ou la capacité d’influencer à lui seul le marché et il ne peut pas y avoir de conflit entre les travailleurs et les capitalistes dans ce monde abstrait.

 

En omettant d’examiner les actions réciproques des puissants acteurs économiques dans l’économie « réelle », on ignore les techniques de truquage des marchés, de manipulation financière et de fraude. La concentration et la centralisation des prises de décision économiques, le rôle des élites financières, les cercles de réflexion, les salles du conseil : aucune de ces questions n’est examinée dans les programmes économiques universitaires. Le concept théorique est dysfonctionnel : il ne peut être utilisé pour assurer une compréhension de la crise économique.

 

La science économique est un concept idéologique servant à camoufler et à justifier le nouvel ordre mondial. Un lot de postulats dogmatiques contribue à la sauvegarde du capitalisme de libre marché en niant l’existence d’inégalités sociales et la nature du système motivé par le profit. Le rôle de puissants acteurs économiques et la façon dont ces derniers sont capables d’influencer les mécanismes des marchés financiers et de denrées n’est pas un objet de préoccupation pour les théoriciens de la discipline. Les pouvoirs de la manipulation servant à l’appropriation de quantités importantes de richesse monétaire sont rarement abordés. Et lorsqu’ils sont reconnus, on considère qu’ils appartiennent au domaine de la sociologie ou de la science politique.

 

Cela signifie que le cadre politique et institutionnel derrière ce système économique  mondial, modelé au cours des trente dernières années, est rarement analysé par les économistes de l’école dominante. Il s’ensuit que l’économie, en tant que discipline, à quelques exceptions près, n’a pas fourni l’analyse nécessaire à la compréhension de la crise économique. En réalité, ses principaux postulats du libre marché nient l’existence d’une crise. L’économie néoclassique est centrée sur l’équilibre, le déséquilibre et la « correction du marché » ou l’« ajustement » par le mécanisme du marché, dans le but de remettre l’économie « sur la voie de la croissance autonome ».

 

La pauvreté et les inégalités sociales

 

L’économie politique mondiale est un système qui enrichit une poignée d’individus au détriment de la grande majorité. La crise économique mondiale a contribué à l’accroissement des inégalités sociales, aussi bien à l’intérieur des pays qu’entre eux. Dans le capitalisme mondial, la pauvreté ne résulte pas de la rareté ou du manque de ressources humaines et matérielles. Le contraire est plutôt vrai : la dépression économique est marquée par un procédé de désengagement des ressources humaines et du capital physique. La vie des gens est détruite et la crise économique est profonde.

 

Les structures d’inégalités sociales ont été renforcées sciemment, menant ainsi non seulement à un processus généralisé d’appauvrissement, mais aussi à l’anéantissement des groupes à revenus moyen et moyen supérieur.

 

Le consumérisme de la classe moyenne, sur lequel est basé ce modèle de développement capitaliste incontrôlable, est lui aussi menacé. Les faillites ont frappé plusieurs des secteurs les plus vivants de l’économie consumériste. Les classes moyennes occidentales ont pour leur part été sujettes à l’érosion de leur richesse matérielle durant plusieurs décennies. Alors que la classe moyenne existe en théorie, il s’agit d’une classe construite et préservée par l’endettement des ménages.

 

Au lieu de la classe moyenne, ce sont plutôt les riches qui deviennent rapidement la classe consumériste, cela conduisant à la croissance incessante de l’économie des marchandises de luxe. De plus, en raison du tarissement des marchés de classe moyenne pour les produits manufacturés, la structure de la croissance économique a subi un virage fondamental et décisif. Avec l’effondrement de l’économie civile, le développement de l’économie de guerre étasunienne, soutenue par un budget de la Défense monstrueux avoisinant les billions de dollars, a atteint de nouveaux sommets. Au moment où les marchés s’effondrent et que la récession se développe, les entrepreneurs militaires, les industries d’armement perfectionné, les entrepreneurs en sécurité nationale et les compagnies de mercenaires prometteuses (entre autres) ont connu une croissance florissante de leurs diverses activités.

 

La guerre et la crise économique

 

La guerre est inextricablement liée à l’appauvrissement des individus, au pays et à travers le monde. La militarisation et la crise économique sont aussi intimement liées. La fourniture de produits et services essentiels nécessaire aux besoins humains fondamentaux a été remplacée par un « engin meurtrier » à but lucratif et en faveur de la « guerre mondiale au terrorisme ». Les pauvres sont faits/utilisés pour combattre les pauvres. Cependant, la guerre enrichit la classe supérieure, laquelle contrôle l’industrie, l’armée, le pétrole et les banques. Dans une économie de guerre, la mort est bonne pour les affaires, la pauvreté est bonne pour la société et le pouvoir est bon pour la politique. Les pays occidentaux, particulièrement les États-Unis, dépensent des centaines de milliards de dollars par année pour assassiner des innocents dans des pays lointains appauvris, alors que leurs citoyens souffrent des disparités touchant à la pauvreté, aux classes, aux genres et aux divisions raciales.

 

Une « guerre économique » absolue est menée par le libre marché et entraîne le chômage, la pauvreté et la maladie. La vie des gens est en chute libre et leur pouvoir d’achat est détruit. Les vingt dernières années de « libre marché » mondial ont touché d’une manière très réelle la vie de millions de personnes, en engendrant la pauvreté et le dénuement social.

 

Plutôt que d’aborder une catastrophe sociale imminente, les gouvernements occidentaux, qui servent les intérêts des élites économiques, ont mis en place un État policier à la « Big Brother », ayant pour mandat la confrontation et la répression de toutes les formes d’opposition et de dissidence sociale.

 

La crise économique et sociale est loin d’avoir atteint son paroxysme et des pays entiers sont en danger, dont la Grèce et l’Islande. L’on a qu’à regarder l’escalade de la guerre au Moyen-Orient et en Asie centrale ainsi que les menace des États-Unis et de l’OTAN envers la Chine la Russie et l’Iran pour affirmer que la guerre et l’économie sont étroitement liées.

 

Notre analyse dans cet ouvrage

 

Les collaborateurs de ce livre révèlent la complexité du système bancaire mondial et de sa relation insidieuse avec le complexe militaro-industriel et les conglomérats pétroliers. Cet ouvrage présente une approche interdisciplinaire et polyvalente, tout en transmettant une compréhension des dimensions historique et institutionnelle. Il souligne également les relations complexes entre la crise économique et la guerre, l’empire et la pauvreté mondiale. Cette crise a véritablement une portée planétaire et des répercussions se propageant dans tous les pays et toutes les sociétés.

 

La première partie expose l’ensemble des causes de la crise économique ainsi que les échecs des sciences économiques de l’école dominante. Michel Chossudovsky se focalise sur l’histoire de la déréglementation financière et de la spéculation. Tanya Cariina Hsu analyse pour sa part le rôle de l’empire étasunien et son rapport à la crise économique. John Bellamy Foster et Fred Magdoff offrent quant à eux un examen complet de l’économie politique de la crise en expliquant le rôle clé de la politique monétaire. De leur côté, James Petras et Claudia von Werlhof présentent une revue critique détaillée du néolibéralisme en mettant l’accent sur les répercussions économiques, politiques et sociales des réformes du « libre marché ». Enfin, Shamus Cooke examine le rôle central de la dette, à la fois publique et privée.

 

La seconde partie, incluant des chapitres de Michel Chossudovsky et Peter Phillips, analyse la marée montante de la pauvreté et de l’inégalité sociale découlant de la Grande Dépression.

 

Grâce aux contributions de Michel Chossudovsky, Peter Dale Scott, Michael Hudson, Bill Van Auken, Tom Burghardt et Andrew Gavin Marshall, la troisième partie observe la corrélation entre la crise économique, la sécurité nationale, la guerre menée par les États-Unis et l’OTAN, et le gouvernement mondial. Dans ce contexte, comme l’exprime Peter Dale Scott, la crise économique engendre des conditions sociales favorisant l’instauration de la loi martiale.

 

La quatrième partie est axée sur le système monétaire international, son évolution et la transformation de son rôle. Andrew Gavin Marshall examine l’historique des banques centrales, ainsi que les diverses initiatives visant à créer des systèmes monétaires régionaux et international. Ellen Brown se concentre pour sa part sur la création d’une banque centrale mondiale et d’une devise internationale par le biais de la BRI. Finalement, Richard C. Cook étudie le système monétaire basé sur la dette comme système de contrôle et offre une structure pour la démocratisation du système monétaire.

 

Enfin, la cinquième partie est centrée sur les mécanismes du système bancaire parallèle ayant déclenché la débâcle des marchés financiers en 2008. Les chapitres de Mike Whitney et Ellen Brown décrivent en détail comment la combine à la Ponzi de Wall Street a été utilisée pour manipuler le marché et transférer des milliards de dollars dans les poches des banksters.

 

Nous sommes redevables aux auteurs pour leur recherche soigneusement documentée, leur analyse incisive et, avant tout, pour leur engagement inflexible envers la vérité : Tom Burghardt, Ellen Brown, Richard C. Cook, Shamus Cooke, John Bellamy Foster, Michael Hudson, Tanya Cariina Hsu, Fred Magdoff, James Petras, Peter Phillips, Peter Dale Scott, Mike Whitney, Bill Van Auken et Claudia von Werlhof, ont livré, et ce avec une extraordinaire clareté, une compréhension des processus économiques, sociaux et politiques complexes qui affectent la vie de millions de personnes dans le monde.

 

Nous sommes reconnaissants envers Maja Romano de Global Research Publishers, qui a supervisé et coordonné sans relâche l’édition et la production de ce livre, incluant le concept créatif de la page couverture. Nous souhaitons également remercier Andréa Joseph pour la composition consciencieuse du manuscrit et le graphisme de la page couverture. Nous tenons aussi à remercier Isabelle Goulet, Julie Lévesque et Drew McKevitt pour leur soutien dans la révision et l’édition de cet ouvrage.



Michel Chossudovsky et Andrew Gavin Marshall, Montréal et Vancouver, mai 2010



Texte original en anglais : http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=19025

Traduction : Julie Lévesque

Par Julie Lévesque - Publié dans : Lectures - Communauté : Economie
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Mercredi 3 février 2010 3 03 /02 /2010 14:05
Nous vous recommandons ces deux livres qui contrecarrent à leur manière la réduction opérée par le champ opératoire des idéalités mathématiques et la dite "science" des systèmes complexes adaptatifs, tant de mots pour une même choses la projection de l'institution ouverte hors d'elle-même mais qui ne ramène à elle que du similaire.


des livres à découvrir


Bernard Lahire
Franz Kafka : éléments pour une théorie de la création littéraire
La Découverte - 4 février 2010

Bernard Lahire s’est confronté à un monument de l’histoire littéraire. Considéré comme l'un des grands représentants mondiaux de la littérature d'avant-garde, Franz Kafka a laissé une œuvre jugée le plus souvent énigmatique et formellement inventive. Il y avait donc un véritable défi scientifique à montrer ce dont la sociologie est capable sur un terrain qui ne lui est, a priori, pas favorable. Pourquoi Franz Kafka écrit-il ce qu'il écrit comme il l'écrit ? Pour répondre à cette question, Bernard Lahire examine, grâce aux outils de la biographie sociologique, la fa-brication sociale de l’auteur du Procès, depuis les primes expériences familiales jusqu'aux épreuves les plus tardives. En entrant dans les logiques mentales et comportementales de Kafka, il saisit non seulement les raisons qui le conduisent à être attiré par la littérature, mais il se donne les moyens de comprendre autant les propriétés formelles de son œuvre que la na-ture des intrigues qu’il déploie en faisant travailler une série de questions qui composent sa problématique existentielle.
Dans ce livre magistral qui, au-delà du cas de Kafka, pose les fondements d’une théorie de la création littéraire, les œuvres apparaissent comme autre chose que des solutions esthétiques à des problèmes formels ou que des manières de jouer des coups dans un champ littéraire. Les œuvres sont aussi des points de vue sur le monde, des manières formellement spécifiques de parler du monde mises en œuvre par des créateurs aux expériences sociales singulières. « La naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'auteur », écrivait Roland Barthes. Pour sa part, la lecture sociologique (ou historique), en tant que lecture scientifique, doit au contraire faire renaître l'auteur – un auteur socialisé et non sacralisé – pour rendre raison de ses textes.
- Présentation de l'éditeur -


Bernard Lahire
La Condition Littéraire- La double vie des écrivains
La Découverte - 31 aout 2006

Bien que les écrivains soient l'objet d'une grande attention publique, force est de constater qu'on les connaît en réalité très mal. Faute d'enquêtes sérieuses, on se contente bien souvent de la vision désincarnée d'un écrivain entièrement dédié à son art. Et l'on peut passer alors tranquillement à l'étude des textes littéraires en faisant abstraction de ceux qui les ont écrits.
Ce livre fait apparaître la singularité de la situation des écrivains. Acteurs centraux de l'univers littéraire, ils sont pourtant les maillons économiquement les plus faibles de la chaîne que forment les différents « professionnels du livre ». À la différence des ouvriers, des médecins, des chercheurs ou des patrons, qui passent tout leur temps de travail dans un seul univers professionnel et tirent l'essentiel de leurs revenus de ce travail, la grande majorité des écrivains vivent une situation de double vie : contraints de cumuler activité littéraire et « second métier », ils alternent en permanence temps de l'écriture et temps des activités extra-littéraires rémunératrices. Pour cette raison, Bernard Lahire préfère parler de « jeu » plutôt que de « champ » (Pierre Bourdieu) ou de « monde » littéraire (Howard S. Becker) pour qualifier un univers aussi faiblement institutionnalisé et professionnalisé.
Loin d'être nouvelle, cette situation de double vie - dont témoignaient Franz Kafka et le poète allemand Gottfried Benn - est pluriséculaire et structurelle. Et c'est à en préciser les formes, à en comprendre les raisons et à en révéler les effets sur les écrivains et leurs oeuvres que cet ouvrage est consacré. Il permet de construire une sociologie des conditions pratiques d'exercice de la littérature. En « matérialisant » les écrivains, c'est-à-dire en mettant au jour leurs conditions d'existence sociales et économiques, et notamment leur rapport au temps, il apparaît que ni les représentations que se font les écrivains de leur activité ni leurs oeuvres ne sont détachables de ces différents aspects de la condition littéraire.

- Présentaiton de l'éditeur -
Par Le Cazals - Publié dans : Lectures - Communauté : Lettres et littérature
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Mardi 19 janvier 2010 2 19 /01 /2010 23:57
179_tamis-philo.jpg Après le philosophe forgeron, le philosophe médecin qui diagnostique mais ne soigne pas, le philosophe arpenteur que nous aurons peut-être l'occasion de voir. Jean Tellez nous donne une version intéressante du philosophe prospecteur, celui qui révèle les pétites, celui qui manipule le tamis plutôt que le marteau ou le TNT.
Par Anthony - Publié dans : Lectures - Communauté : La commune des philosophes
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Lundi 28 décembre 2009 1 28 /12 /2009 07:46
Voici une relecture d'un ouvrage sur la pensée commune à Deleuze et Guattari qui a le mérite de remettre les choses à leur place.

         Deleuze et Guattari : ontologie ou richesse concrète du sensible
                                            Manola ANTONIOLI
        La philosophie de Deleuze et Guattari fait l’objet de travaux de plus en plus
nombreux et variés : en témoigne un ouvrage articulant dessins et concepts. Cependant,
l’interprétation de cette pensée comme une entreprise de refondation de l’ontologie fait
abstraction de toute la richesse concrète de leurs investigations.

Recensé : Jérôme Rosanvallon et Benoît Preteseille, Deleuze & Guattari à vitesse infinie, vol.
1, Ollendorff & Desseins, 2009, 156 p., 24 euros.

      
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Deleuze & Guattari à vitesse infinie est la première partie d’un ouvrage en deux volumes (dont le deuxième n’est pour l’instant pas encore paru) coécrit par Jérôme Rosanvallon (doctorant en philosophie des sciences à Paris VII) et Benoît Preteseille, éditeur et auteur de bande dessinée, auteur des dessins qui accompagnent le texte, non pas comme une simple « illustration » mais comme une partie intégrante du volume. Les dessins interviennent pour traduire en images les espaces-temps complexes que les ouvrages de Deleuze et Guattari mettent en scène et que la réflexion de Jérôme Rosanvallon s’efforce de traduire en concepts [1].

Disons d’emblée que ce premier volume de l’ouvrage fait naître beaucoup d’espoirs, vite déçus par son contenu (au moins en partie). La quatrième de couverture annonce « une introduction intelligible au couple phare de la philosophie française contemporaine », un « ambitieux mais accessible essai illustré » qui permettrait de « saisir les véritables enjeux de la pensée de Deleuze et Guattari ». Or, cet essai ne constitue pas du tout une « introduction », puisqu’il présuppose de la part du lecteur une grande familiarité avec les textes des deux penseurs, ainsi qu’avec la philosophie des sciences, et qu’il propose une interprétation forte de leur pensée, orientée vers la recherche d’une métaphysique et d’une ontologie deleuzo-guattarienne [2], comme on essaiera de le montrer dans les pages qui suivent.

Une philosophie commune

L’aspect le plus intéressant de l’ouvrage apparaît, à nos yeux, dans l’introduction, qui affirme avec clarté l’intention d’« établir de façon sinon définitive du moins irréversible le fait que Deleuze et Guattari ont construit une philosophie commune qui a sa cohérence et son autonomie propres. » (p. 15). Comme un certain nombre, encore trop réduit, de lecteurs de cette œuvre [3], les deux auteurs refusent de lire dans cette philosophie le simple prolongement de celle que Deleuze a développée pour son compte et d’annexer purement et simplement la pensée de Guattari à celle de Deleuze. Ils reconnaissent ainsi l’existence d’une « philosophie commune » aux deux auteurs, qui depuis les débuts doit autant aux apports de Guattari qu’à ceux de Deleuze et interrogent le sens d’une écriture en duo, événement rarissime dans l’histoire de la philosophie, qu’ils comparent à plusieurs reprises à la démarche de Karl Marx et Friedrich Engels. En s’appuyant sur les nombreux textes et entretiens où les deux penseurs reviennent ensemble ou séparément sur les modalités de leur collaboration, les auteurs affirment que Guattari a joué pour Deleuze le rôle de « pourvoyeur de nouvelles idées et d’explorateur de nouveaux continents », même si Deleuze a pris en charge la forme finale des textes, où l’on reconnaît plus facilement son style d’écriture. L’ouvrage a également le mérite de signaler l’apport essentiel de Félix Guattari à l’écriture du dernier ouvrage signé en 1991 par Deleuze et Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, dont on a souvent attribué la paternité au seul Deleuze. L’idée de variation de l’infini à vitesse infinie, qui constitue le cœur même de la lecture proposée par l’ouvrage, n’apparaît nulle part dans l’œuvre de Deleuze avant Qu’est-ce que la philosophie ?, mais s’enracine dans la pensée de Guattari qui y réfléchit dès Cartographies schizoanalytiques (1989) et y revient ensuite dans son dernier ouvrage, écrit peu avant sa mort, Chaosmose (1992). Jusqu’en 1991, donc, la machine d’écriture formée par Deleuze et Guattari restera une machine commune.

Mais l’introduction situe également l’enjeu central de l’ouvrage, à notre avis éminemment discutable et réducteur, qui consiste à montrer que la philosophie de Deleuze et Guattari serait avant tout « une ontologie, une théorie de l’être, dont la politique autrement dit le réel socio-historique n’est jamais qu’un aspect. » (p. 23). La pensée politique et esthétique des deux philosophes ne ferait ainsi que « découler », de façon somme toute marginale, de leur ontologie commune, lue à la lumière de la philosophie des sciences et des perspectives ouvertes par la philosophie quantique. Si le terrain de rencontre des deux penseurs fut avant tout politique (notamment la « rupture instauratrice » de mai 68), les auteurs de Deleuze & Guattari à vitesse infinie considèrent que, dès la théorie du désir exposée dans L’Anti-Œdipe en 1972, le projet de Deleuze et Guattari a été d’emblée et avant tout un projet ontologique, d’une « ontologie d’emblée politique ou encore une politique d’emblé ontologique dont l’inspiration et l’orientation sont de part en part spinozistes. » Mais c’est avec Mille plateaux et puis Qu’est-ce que la philosophie ? que, en abandonnant progressivement le terrain encore trop « déterminé » de la psychanalyse, les deux auteurs auraient pu enfin explorer de nouveaux territoires ontologiques, une nouvelle métaphysique capable de nous aider à interpréter l’état actuel de notre civilisation comme les dernières avancées de la science contemporaine.

Ce parti pris interprétatif est loin d’être nouveau dans la récente histoire des lectures de la philosophie de Deleuze et Guattari (attribuée en général, comme les auteurs ont le mérite de le signaler, au seul Deleuze) : on le retrouve en 2001 dans L’Ontologie de Gilles Deleuze de Véronique Bergen et dans La clameur de l’Etre d’Alain Badiou, publié en 1997. De façon très significative, d’ailleurs, ces deux essais ignorent complètement la période d’écriture commune à Deleuze et Guattari et les ouvrages qui en sont issus, jugés visiblement comme « indignes » d’une « authentique » réflexion philosophique. Ces lectures, qu’on pourrait définir autoritaires ou même totalitaires, tant elles effacent la multiplicité des thèmes abordés par Deleuze et Guattari et leurs implications politiques et esthétiques, peuvent être comparées (toute proportion gardée) à la célèbre lecture de Nietzsche par Heidegger, qui annexe la rupture philosophique inaugurée par Nietzsche à l’horizon conceptuel de son illustre interprète. Le débat qu’elles suscitent, loin de se circonscrire à des questions d’exégèse deleuzo-guattarienne, dont l’intérêt resterait assez limité, nous pousse à nous interroger sur l’interprétation même de l’objet de réflexion de « la » philosophie ou de « la » politique.

Tout d’abord, Deleuze et Guattari ne réfléchissent aucunement à une politique qui serait, comme l’écrivent les deux auteurs de l’ouvrage, le « réel socio-historique ». Toute leur œuvre commune ne cesse d’interroger « le » politique, dans ses devenirs historiques comme dans les perspectives ouvertes par la multiplication des expérimentations extemporanées et imprédictibles d’une « politique mineure », comme le lieu d’émergence d’événements qui, dans leur philosophie, ne se réduisent jamais aux simples « faits » ou au « réel » mais sont porteurs d’une dimension virtuelle irréductible à une simple actualisation. Ainsi, dans tout l’ouvrage, il ne sera pratiquement jamais questions des aspects, jugés trop « déterminés », de la pensée de Deleuze et Guattari, qui pourraient nous aider à penser le présent et ses devenirs, de façon bien plus efficace qu’une simple réflexion sur l’ontologie : le débat avec la psychanalyse, la pensée du corps et de la technique qui se dégagent de L’Anti-Œdipe, les dimensions politiques des « langues mineures » introduites dans Kafka. Pour une littérature mineure en 1975, le « devenir-animal » et les ritournelles, la visagéité et les machines de guerre, les espaces lisses et striés, les nouveaux concepts du territoire qui émergent de Mille plateaux et les multiples dimensions de leur approche des arts [4].

S’il est tout à fait légitime de s’interroger sur l’ « ontologie » de Gilles Deleuze, qui s’est toujours présenté (comme le soulignent les deux auteurs), comme un métaphysicien, on peut également se demander si l’on peut encore parler d’ontologie à propos de la philosophie de Deleuze et Guattari, que l’ouvrage présente (à juste titre, d’ailleurs) comme une pensée polymorphe de la variation infinie. Autrement dit, c’est le principe même d’unité et de totalisation impliqué par le recours à l’ « être », qui pourrait être incompatible avec l’univers de multiplicité, de variations et d’événements qui surgit de la pensée deleuzo-guattarienne. La réponse pourrait se trouver, d’ailleurs, dans les propos de Deleuze lui-même. En 1977, dans ses Dialogues avec Claire Parnet [5], en parlant de son intérêt pour l’empirisme anglais et pour la philosophie de Hume en particulier, le philosophe critique l’interprétation courante qui fait de l’empirisme une doctrine suivant laquelle l’intelligible « vient » du sensible. Mais, plus généralement, il s’oppose à la démarche des historiens de la philosophie qui ont le don « d’étouffer toute vie en cherchant et en posant un premier principe abstrait [6] ». Partir d’un premier grand principe (l’Etre, le Moi, le Sensible ou l’Intelligible) permet d’oublier la richesse concrète du sensible, alors que « les choses ne commencent à vivre qu’au milieu ». La vraie découverte des empiristes est donc celle d’un monde de relations extérieures à leurs termes, qui forment un monde fait de conjonctions et de disjonctions, de continuités et de ruptures, jamais totalisables. Deleuze propose donc (tout comme Guattari et avec lui) une géographie ou une cartographies de relations non totalisables, qui refusent de se réduire au problème de l’être et au verbe être comme problème fondamental de la philosophie et de son histoire et qui visent à substituer le ET au EST : « Le multiple n’est plus un adjectif encore subordonné à l’Un qui se divise ou à l’Etre qui l’englobe. Il est devenu substantif, une multiplicité, qui ne cesse d’habiter chaque chose [7]. » Se situer, encore une fois, sur le plan « fondamental » et surplombant de l’ontologie pour parler d’une pensée qui s’est inlassablement efforcée de se situer ailleurs, au-delà ou à côté, signifie refuser de relever le défi qui consiste à s’affronter à la multiplicité des concepts et des dimensions du réel, à la « richesse concrète du sensible » à laquelle Deleuze et Guattari ont essayé de donner une place dans la pensée, nous invitant ainsi à renouveler et à approfondir leur geste. Il s’agit, au fond, d’une énième tentative de résistance de la philosophie et des philosophes professionnels à ce qui échappe à leurs catégories, qui permet (encore une fois) d’en effacer la portée politique et esthétique, interprétées comme une simple « dérivation » d’une pensée de l’être. Que cette tentative s’adresse cette fois à l’ « ontologie commune » de Deleuze et Guattari plutôt qu’à l’ontologie du seul Deleuze, ne change rien au fond du problème.

Une ontologie commune ?

Le reste de l’ouvrage se présente comme une suite de « mouvements » qui devraient permettre au lecteur d’approfondir les différents aspects de l’ « ontologie commune » élaborée par Deleuze et Guattari dans les ouvrages qu’ils ont cosignés. Le premier volume (sous-titré De la vitesse infinie de l’être...) développe le premier et le deuxième mouvements (consacrés respectivement à l’immanence et à la théorie de l’être comme « vitesse infinie de variation »), alors que le deuxième (dont la table des matières anticipe le contenu) sera consacré à la « vitesse infinie de la pensée » et comprendra une « théorie du capitalisme » et une « théorie du cerveau ». Pour ce qui concerne la partie de l’ouvrage qu’il nous est donné de lire, l’apparente discontinuité formelle des mouvements n’empêche en rien une continuité, très traditionnelle, du propos : la simple discontinuité formelle n’assure en rien la discontinuité profonde de la pensée et il ne suffit pas de renoncer aux chapitres et aux parties des essais de philosophie traditionnels pour échapper à la dimension « arborescente » de la pensée et pour écrire des « plateaux »... Les deux mouvements du premier volume se décomposent en une série de variations sur le programme naturaliste que les auteurs attribuent à Deleuze et Guattari, sur leur pensée de l’immanence, de la variation, du chaos comme vitesse infinie et de la stratification comme ralentissement primordial.

Le programme ontologique attribué aux deux philosophes est interprété comme un programme « naturaliste », une nouvelle philosophie de la Nature d’inspiration épicurienne, spinoziste et nietzschéenne, dont les auteurs présentent les principales étapes chronologiques : le désir comme processus de production dans L’Anti-Œdipe, les agencements désirants, sociaux et politiques qui structurent l’approche de la littérature dans Kafka. Pour une littérature mineure, le continuum entre nature et culture qui émerge de Mille plateaux (et notamment du plateau intitulé « La géologie de la morale »), et qui s’affirme dans Qu’est-ce que la philosophie ?, puisque « on ne comprend réellement ce qu’est la philosophie qu’en la réintégrant, elle et ses créations (images de la pensée, problèmes et concepts) au sein de la Nature qu’elle ne surplombe en rien » (p. 46). Les pages consacrées au « programme naturaliste » des deux auteurs sont assez emblématiques de l’approche adoptée dans tout l’ouvrage.

En effet, il est sans doute vrai que les deux tomes de Capitalisme et schizophrénie ne cessent de mettre en question les oppositions traditionnelles entre nature et culture, notamment à travers le recours aux « machines » en tout genre (désirantes, abstraites, d’expression, mais aussi techniques). L’homme n’est plus conçu comme le « roi de la création », mais plutôt comme l’être qui est touché par la vie profonde (organique et inorganique) de toutes les formes ou de tous les genres, un « éternel préposé aux machines de l’univers [8] ». Deleuze et Guattari essaient de penser, de façon extrêmement actuelle, des agencements complexes dont certaines composantes sont humaines, d’autres machiniques et d’autres encore naturelles, des interactions incessantes entre humains et non humains, où la Nature n’est plus le monde plein connu par la science, régi par des lois scientifiques et maîtrisé par la technique, ni une source spontanée de sens définitivement perdue, mais un ensemble différencié, fragmenté, rhizomatique et depuis toujours impliqué dans les devenirs des sociétés humaines et des techniques.

Cependant, ce « programme naturaliste » ne se réduit pas à un « programme ontologique » ou métaphysique : les auteurs en suivent les évolutions historiques, essaient de lui fournir un contenu sensible en décrivant le devenir-animal ou les multiples ritournelles qui rythment les interactions entre l’homme, la nature et la société, en interrogeant très concrètement le rôle des machines techniques, en analysant, dans une perspective géophilosophique les composantes esthétiques, politiques et philosophiques des dynamiques de territorialisation et de déterritorialisation. On ne trouvera pratiquement plus aucune trace de cette « richesse concrète » dans les pages de Deleuze & Guattari à vitesse infinie.

La présentation de la prétendue ontologie deleuzo-guattarienne se poursuit par l’ « immanence absolue » qui en découle et que les auteurs distinguent de tout monisme, ainsi que des pensées de l’Un-tout. La question du « plan d’immanence » se décline ensuite en une double interrogation, qui porte sur la coexistence et la variation qui le caractérisent. L’enjeu philosophique qui constitue l’essentiel de la pensée de Deleuze (avec ou sans Guattari) serait donc de « parvenir à concilier la pensée spinoziste de l’immanence et la pensée bergsonienne du nouveau » (p. 63), par une approche du « fonds de l’être » comme variation absolue. La conclusion annonce un deuxième volume qui devrait enfin aborder les strates « anthropologiques » de la pensée de Deleuze et Guattari et donc leur ébauche d’une « histoire universelle » et leur théorie du capitalisme. Espérons que cette deuxième partie se souciera davantage de la « richesse infinie du sensible » et de ses infinies variations (plus essentielles, peut-être, que les variations de l’infini).




1. Les ouvrages de Deleuze et Guattari semblent inspirer les jeunes dessinateurs. Ainsi, les PUL (Presses
Universitaire de Laval) ont publié en 2009 l’ouvrage collectif Contr’hommage pour Gilles Deleuze, dirigé par Dalie Giroux, René Lemieux et Pierre-Luc Chénier et illustré par Martin tom Dieck, qui avait déjà travaillé à deux albums d’une bande dessinée dédiée à Gilles Deleuze.
2. Pour les lecteurs intéressés par une telle introduction, nous conseillons l’ouvrage d’Arnaud Bouaniche, Gilles Deleuze, une introduction, Paris, Pocket La Découverte, coll. « Agora », 2007. Comme la quasi-totalité des ouvrages critiques consacrés à l’œuvre de Deleuze et Guattari, cet essai « oublie » de citer dans son titre le nom de Félix Guattari, mais il a le mérite d’analyser de façon claire et argumentée l’importance philosophique, politique et esthétique de L’Anti-Œdipe et de Mille plateaux.
3. On peut citer la biographie croisée de l’historien François Dosse, Gilles Deleuze et Félix Guattari. Biographie croisée, La Découverte, 2007, ainsi que l’introduction de Stéphane Nadaud aux Écrits pour L’Anti-Œdipe qu’il a édités en 2004 aux éditions Lignes & Manifeste. Je me permets également de renvoyer à mon ouvrage, Géophilosophie de Deleuze et Guattari, Paris, L’Harmattan, 2003, ainsi qu’à mon article « Deleuze et Guattari », in Aux sources de Gilles Deleuze I, Stéfan Leclercq (dir.), Mons/Paris, Editions Sils Maria/Vrin, 2006.
4. A ce sujet, je renvoie à l’excellent ouvrage d’Anne Sauvagnargues, Deleuze et l’art, Paris, PUF, 2006, qui explore tous les concepts esthétiques non seulement de la pensée de Deleuze, mais aussi de celle de Deleuze et Guattari.
5. Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues, Paris, Flammarion, 1977. Je me réfère ici à la réédition augmentée de 1996.
6. Ibid., p. 68.
7. Ibid., p. 71.
8. Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe, Paris, Les Editions de Minuit, 1972, p. 10.
Par Anthony - Publié dans : Lectures - Communauté : Les philosophes épars
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Vendredi 20 novembre 2009 5 20 /11 /2009 13:58

Les différents modes d'existence

Un article de Puf.

PUF

Étienne Souriau

 

Sommaire


Une enquête philosophique à la fois dense et vive traverse les champs de la métaphysique, de l’esthétique et de la morale pour défendre une hypothèse aussi simple que déroutante : il existe de multiples manières d’exister, et en un sens des degrés d’existence chacun d’entre nous occupe en réalité plusieurs existences, et le monde s’en trouve démultiplié…

 

Caractéristiques

  • 220 pages
  • 20.00 €
  • ISBN : 978-2-13-057487-3

L'ouvrage

Quel rapport entre l’existence d’une œuvre d’art et celle d’un être vivant ? Entre l’existence de l’atome et celle d’une valeur comme la solidarité ? Ces questions sont les nôtres à chaque fois qu’une réalité est instaurée, prend consistance et vient à compter dans nos vies, qu’il s’agisse d’un morceau de musique, d’un amour ou de Dieu en personne. Comme James ou Deleuze, Souriau défend méthodiquement la thèse d’un pluralisme existentiel. Il y a, en effet, différentes manières d’exister, et même différents degrés ou intensités d’existence : des purs phénomènes aux choses objectivées, en passant par le virtuel et le « sur-existant » dont témoignent les œuvres de l’esprit ou de l’art, tout comme le fait même de la morale. L’existence est polyphonique, et le monde s’en trouve considérablement enrichi et élargi. Outre ce qui existe au sens ordinaire du terme, il faut compter avec toutes sortes d’états virtuels ou fugaces, de domaines transitionnels, de réalités ébauchées, en devenir, qui sont autant d’« intermondes ».
Servi par une érudition stupéfiante qui lui permet de traverser d’un pas allègre toute l’histoire de la philosophie, Souriau donne les éléments d’une grammaire de l’existence. Mais son enquête se veut aussi une introduction à « la pratique de l’art d’exister ». À quoi nous attachons-nous précisément lorsque nous aimons un être ? À quoi nous engageons-nous lorsque nous nous identifions à un personnage de roman, lorsque nous valorisons une institution ou adhérons à une théorie ? Et finalement, quel(s) mode(s) d’existence(s) sommes-nous capables d’envisager et d’expérimenter pour nous-mêmes ? Questions métaphysiques, questions vitales.

Cette nouvelle édition est précédée d’une présentation d’Isabelle Stengers et Bruno Latour intitulée « Le sphinx de l’œuvre ». Elle inclut également un article d’Étienne Souriau, « Du mode d’existence de l’œuvre à faire » (1956).


 

Table des matières

LE SPHINX DE L'ŒUVRE, par Isabelle Stengers et Bruno Latour


LES DIFFÉRENTS MODES D'EXISTENCE, par Étienne Souriau

Chapitre premier. — Position du problème
Monisme ontique et pluralisme existentiel. Pluralisme ontique et monisme existentiel
Leurs rapports, leurs combinaisons
Conséquences philosophiques : richesse ou pauvreté de l'être les exclusions souhaitées
Aspects métaphysiques, moraux, scientifiques et pratiques du problème. Questions de méthode

Chapitre II. — Les modes intensifs d'existence
Esprits durs et esprits tendres
Tout ou Rien
Le devenir et le possible comme degrés d'existence
Entre l'être et le non-être : niveaux, distances et effets de perspective
L'existence pure et l'existence comparée
L'occupation ontique des niveaux
Existence pure et aséité
Existence et réalité

Chapitre III. — Les modes spécifiques d'existence
Section I
Le phénomène la chose ontique et identité universaux et singuliers
Le psychique et le corporel l'imaginaire et le sollicitudinaire le possible, le virtuel le problème du nouménal
Section II
Le problème de la transcendance
Exister et ester
Existence en soi et existence pour soi
La transition
Section III
Sémantèmes et morphèmes
L'événement le temps, la cause
L'ordre synaptique et la copule
Un tableau exhaustif des modes d'existence est-il possible ?

Chapitre IV. — De la surexistence
Les problèmes de l'unification la participation simultanée à plusieurs genres d'existence l'union substantielle
La surexistence en valeurs existence qualifiée ou axiologique séparation de l'existence et de la réalité comme valeurs
Le second degré
L'Ueber-Sein d'Eckart et l'Un de Plotin les antinomies kantiennes la convergence des accomplissements le troisième degré
Le statut du surexistant son rapport avec l'existence
Conclusions

DU MODE D'EXISTENCE DE L'ŒUVRE À FAIRE, par Étienne Souriau


 

A propos de l'auteur

Professeur d’esthétique à la Sorbonne, Étienne Souriau (1892-1979) a dirigé aux PUF le Vocabulaire d’esthétique. Outre Les différents modes d’existence, paru en 1943, il est notamment l’auteur de Pensée vivante et perfection formelle (1925), L’Instauration philosophique (1939), L’Ombre de Dieu (1955), La Correspondance des arts (1969).

Par Anthony - Publié dans : Lectures - Communauté : Les philosophes épars
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