Lectures

Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 00:58

Par-delà Bien et Mal de Friedrich Nietzsche


L'appareil aristocratique,

257 Toute élévation de type " homme " fut jusqu'à présent l'oeuvre d'une société aristocratique
258 Corruption et appareil de l'aristocratie
259 Principe de décadence et de désagrégation : s'abstenir mutuellement de se blesser > autolimitation
260 Recoupement des traits > les types et la différence fondamentaux
261 La vanité
262 morale de la médiocrité difficile à prêcher
263 Instinct du rang et plaisir pris au nuance du respect
264 les trois traits et l'hérédité du type de la plèbe
267 Le rapetissement du coeur (Herz]
268 le Commun (Gemeinheit) et le peuple
270 La souffrance rend à part et sa profondeur détermine presque la héirarchie
271 L'instinct de propreté comme distinction
272 Mettre ses droits au nombre de ses devoirs
273 La rencontre comme moyen ou comme entrave conduit à la solitude dans ce qu'elle a de vénimeux 
274 L'éruption du grand homme : il faut un coup de chance

288 Le masque de l'enthousiasme comme vertu
289 écho du désert : L'ermite ne croit pas qu'un philosophe ait jamais exprimer ses opinions véritables et ultimes dans des livres.
290 Tout penseur profond craint davantage d'être compris que mal compris
292 L'oubli de soi du philosophe qui vit, soupçonne et rêve constamment des choses extraordinaires
294 le rire  d'or comme vice olympien
295 Le génie du coeur


257
[w] Toute élévation de type " homme " fut jusqu'à présent l'oeuvre d'une société aristocratique.
> Il en sera toujours ainsi pour le type homme mais pas pour le type surhomme. Même la démocratie athénienne a été l'oeuvre de l'aristocratie (Solon, Périclès, etc. ...). L'aristocratie par sa hiérarchie conduit à l'homme supérieur mais comme le montre par-ailleurs Nietzsche les hommes supérieurs sont des ratés [ref] et ils subissent à présent la concurrences des créateurs. L'autre nom de l'aristocrate pourrait être l'homme allergique et flegmatique par opposition aux accointants et aux impulsifs (ceux qui n'ont pas de retenue 264).

258
La corruption est quelque chose de fondamentalement différent selon la configuration vitale où elle se fait jour.
Echafaudage/Appareillage de l'aristocratie : [258 w] [La] pensée fondamentale [de l'aristocratie] doit justement être que la société n'a pas le droit d'exister pour la société mais seulement comme soubassement et charpente permettant à une espèce d'être choisis de s'élever à sa tâche supérieure (point de vue partiel pour les hommes supérieurs sont tous raté et esclaves de ce genre d'appareil).
On peut noter le paradoxe de la désagrégation {258} d'une société jugée trop grégaire [ref].

260
Registres (comme types fondamentaux) nuance ténue ou inframince (comme différence fondamentale) par recoupement des traits
[260] fand ich gewisse Züge regelmässig mit einander wiederkehrend und aneinander geknüpft: bis sich mir endlich zwei Grundtypen verriethen, und ein Grundunterschied heraussprang.
[w]J'ai trouvé trouvé certains traits qui revenaient ensemble avec régularité et se liaient les uns les autres : jusqu'à ce que finissent par se révéler en moi deux types fondamentaux et qu'une différence fondamentale s'en dégage.
[lc]J'ai trouvé certains traits qui revenaient ensemble avec régularité et se reliaient entre eux : jusqu'à ce que finalement se révèlent à moi deux types fondamentaux, et qu'une différence fondamentale s'en dégage.

264
[264] Es ist aus der Seele eines Menschen nicht wegzuwischen, was seine Vorfahren am liebsten und beständigsten gethan haben
[w] On ne peut effacer de l'âme d'un homme ce que ses ancêtres ont fait le plus volontiers et le plus constamment
[lc] Il est de l'âme d'un homme de ne pas effacer ce que ses ancêtres ont fait avec les plus de préférence et de constance.

Le sang pour Nietzsche se mélange au moment d'un repas d'où les interdits alimentaires
[264] Es ist gar nicht möglich, dass ein Mensch nicht die Eigenschaften und Vorlieben seiner Eltern und Altvordern im Leibe habe: was auch der Augenschein dagegen sagen mag. Dies ist das Problem der Rasse.
[a] Il est impossible qu’un homme n’ait pas dans le sang les qualités et les prédilections de ses parents et de ses ancêtres, quoique les apparences puissent faire croire le contraire. Ceci est le problème de la race.
Il est absolument imposssible qu'un homme n'ait pas dans le sang les qualités et les préférences de ses parents et de ses aïeux : quoique les apparences puissent en donner un sentiment contraire. Ceci est le problème de la race.
[lc] Il est impossible qu’un homme n’ait pas dans le sang les qualités et les préférences de ses parents et de ses ancêtres, quoique les apparences puissent faire croire le contraire. Ceci est le problème de la race.

[264] irgend eine widrige Unenthaltsamkeit, irgend ein Winkel-Neid, eine plumpe Sich-Rechtgeberei — wie diese Drei zusammen zu allen Zeiten den eigentlichen Pöbel-Typus ausgemacht haben
[a] s’il s’agit d’une intempérance choquante, d’une envie mesquine, d’une lourde vantardise — ces trois particularités réunies ont de tout temps formées le vrai type plébéien,
[w] une fâcheuse incapacité à la retenue, une envie tapie dans son coin, une manie balourde d'avoir raison — les trois traits qui, réunis, ont de tout temps constitué le véritable type plébéien
[lc] une fâcheuse incapacité à se retenir, une envie tapie dans son coin, une manie balourde d'avoir raison — ces trois traits, réunis, ont de tout temps constitué le véritable type plébien


[264] und mit Hülfe der besten Erziehung und Bildung wird man eben nur erreichen, über eine solche Vererbung zu täuschen.
[a] et par l’éducation, fût-elle même la meilleure, on ne pourra effacer que l’apparence d’une telle hérédité.
[w] et à l'aide de la meilleure éducation et formation, on ne parviendra tout au plus qu'à faire illusion sur cette hérédité
[lc] et avec l'aide de la meilleure éducation, on ne parviendra qu'à faire illusion sur une telle hérédité.

268
[268] Was ist zuletzt die Gemeinheit? — Worte sind Tonzeichen für Begriffe; Begriffe aber sind mehr oder weniger bestimmte Bildzeichen für oft wiederkehrende und zusammen kommende Empfindungen, für Empfindungs-Gruppen. Es genügt noch nicht, um sich einander zu verstehen, dass man die selben Worte gebraucht: man muss die selben Worte auch für die selbe Gattung innerer Erlebnisse gebrauchen, man muss zuletzt seine Erfahrung mit einander gemein haben.
[a] Qu’appelle-t-on commun, en fin de compte ? — Les mots sont des signes verbaux pour désigner des idées ; les idées elles, sont des signes imaginatifs, plus ou moins précis, correspondant à des sensations qui reviennent souvent et en même temps, des groupes de sensations. Il ne suffit pas, pour se comprendre mutuellement, d’employer les mêmes mots. Il faut encore user des mêmes mots pour le même genre d’évènements intérieurs, il faut enfin que les expériences de l’individu lui soient communes avec celles d’autres individus.
[w] Qu'est-ce, en fin de compte, qu'être commun ? — Les mots sont des signes sonores désignant des concepts ; mais les concepts sont des signes imagés plus ou moins déterminés désignant des sensations fréquemment récurrentes et associées, désignant des groupes de sensations. Il ne suffit pas encore des mêmes mots pour se comprendre mutuellement : Il faut utiliser les mêmes mots pour désigner le même genre d'expériences intérieures, il faut enfin avoir de l'expérience en commun.
[lc] Qu'est-ce qu'enfin que le commun ? — Les mots sont des signes sonores pour les concepts ; les concepts, cependant, sont des symboles plus ou moins précis pour les sensations souvent récurrentes et associées, pour les groupes de sensations. Il ne suffit pas pour arriver à se comprendre les uns les autres d'employer les mêmes mots : Il faut les mêmes mots pour le même type de vécu intérieur, il faut enfin avoir de l'expérience acquise en commun.

[268] Deshalb verstehen sich die Menschen Eines Volkes besser unter einander, als Zugehörige verschiedener Völker, selbst wenn sie sich der gleichen Sprache bedienen; oder vielmehr, wenn Menschen lange unter ähnlichen Bedingungen (des Klima’s, des Bodens, der Gefahr, der Bedürfnisse, der Arbeit) zusammen gelebt haben, so entsteht daraus Etwas, das „sich versteht“, ein Volk.
[a] C’est pourquoi les hommes d’un même peuple se comprennent mieux entre eux que ceux qui appartiennent à différents peuples ; mais lorsque les peuples différents emploient le même idiome, ou plutôt, lorsque des hommes placés dans les mêmes conditions (de climat, de sol, de dangers, de besoins, de travail) ont longtemps vécu ensemble, il se forme quelque chose « qui se comprend », c’est à dire un peuple.
[w] C'est pourquoi les hommes appartenant à un même peuple se comprennent mieux entre eux que des hommes appartenant à des peuples différents, même s'ils se servent de la même langue, lorsque que des hommes ont longtemps vécu ensemble dans des conditions semblables (de climat, de sol, de danger, de besoins, de travail) il en naît quelque chose qui " se comprend ", un peuple.
[lc] C’est pourquoi les hommes d'un même peuple se comprennent mieux entre eux que les membres de peuples différents, même s'ils utilisent la même langue ; lorsque les gens placés dans les mêmes conditions (le climat, le sol, le danger, les besoins, le travail) ont vécu ensemble, il en résulte quelque chose, qui « se comprend », un peuple.


C'est une parcelle de plus dans son égoïsme que ce raffinement et cette autolimitation dans ses relations avec ses égaux.

Le mélange de sang (par le repas et la couche) entre maîtres et esclaves conduit à l'avènement du stade démocratique. En cela rien de dommageable puisque Nietzsche fait remarquer par ailleurs que le nivellement démocratique va dans le sens du surhomme [ref]

Es sind Glücksfälle dazu nöthig und vielerlei Unberechenbares, dass ein höherer Mensch, in dem die Lösung eines Problems schläft, noch zur rechten Zeit zum Handeln kommt — „zum Ausbruch“, wie man sagen könnte.

[264]
[a]
[w]
[lc]

262 seuls les médiocres ont une perspective de perpétuation et de propagation
264 pour faire illusion sur sur une telle hérédité = über eine solche Vererbung zu täuschen
269 se faire passer pour des étoiles = sich zu Sternen verstellen
267 il ne fait aucun doute pour moi que chez [les] Européens d'aujourd'hui un Grec antique reconnaîtrait avant tout ce rapetissement de soi.

dogmatisme = Rechthaberei
l'inéluctable = die Unvermeidlicher
les symboles (imagés) = die Bildzeiches




La profondeur au travers des intensité a été rabattue sur la surface terrestre
Une chimère est un opiat de la raison, elle calme, elle dédouane l'homme supérieur de tout passage à l'action. Il en va autrement des métaboles, qui mise en tension, deux à deux, comme deux pôles, sont la recette de la dialectique aristotélicienne.

coeur (Herz) 267 268

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Samedi 14 avril 2012 6 14 /04 /Avr /2012 18:19

Tout commence à la page 47 notée MxTOE_47, la première partie qui porte sur le lieu de la tragédie peut se résumer ainsi : "Privée de lieu, la tragédie est livrée au concept" si on est réaliste ou "Délivrée du lieu, la tragédie deviendra idée" si on est idéaliste sur ce point comme Voltaire ou Nietzsche. Mais si on transposait le tout à notre époque, cet essai explique au passage pourquoi le roman d'intériorité bourgeoise (pas la SF) est vouée à disparaître, parce que la politique va réinvestir la rue ou tout au moins les réseaux (ce qui signalerait une autre forme écriture). Toutes oeuvres de l’époque étaient destinées à la mimesis (que je traduirais pas reprise en publique, que Marx traduit par représentation, là où la relecture académique parlerait d'imitation). "Les textes littéraires les plus anciens sont des énoncés aux paramètres parfaitement explicites, pris en charge par un locuteur qui occupe le devant de la scène et adressés à un destinataire non moins nettement désigné. Homère et Hésiode invoque les Muses pour qu'elles parlent par leur bouche. Hérodote fait des lectures publiques de ses Histoires. Pindare dédie ses chants aux vainqueurs olympiques, Sappho à ses amants et amantes. La pensées de Platon se développe dans une forme dialoguée, c'est-à-dire incarnée. Ces textes qui nous sont parvenus que sous forme écrite étaient d'abord conçus pour être lus à haute voix, récités, chantés." MxTOE_26.
Certes il y a une petite amorce qui n'est que dans le titre "Pour en finir avec Aristote" _34 mais qui est véritablement reprise dans "Prémices aristotéliciennes du tragique" _52 par ce rebond imparable "une tragédie n'est elle-même pas plus tragique que la psyché est psychique ou l'eau aquatique" _53.


La suite plus tard...

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Samedi 7 mai 2011 6 07 /05 /Mai /2011 21:51

Prise de notes selon les thématiques porteuses de la biographie de Dorian Astor sur Nietzsche.

 

Volonté de puissance partant du plaisir
Dans Humain trop humain "sa seule loi est "le plaisir", terme encore inadéquate que Nietzsche emploie parce qu'il contient un élément qui était absent de l'utilité et de l'avantage chez Darwin : la jouissance de soi dans l'existence. Cet instinct par lequel la nature gouverne le monde n'a pas encore trouvé sa formulation définitive, qui sera volonté de puissance." AstNB_208.

La démarche généalogique de Nietzsche : le sens philologique et le confilt entre nature et contre-nature
Cette démarche est à la fois régressive (faire la préhistoire des valeurs) et analogique déduire de la psychologie de l'individu l'essence de la civilisation) doit avoir pour modèles méthodologiques l'histoire de la philologie et la science positive, non tant dans ses résultats qu'en vertu de leur rigueur, qui interdit les sauts permanents entre sphères hétérogènes les unes aux autres, les dangers de l'abstraction et de l'universalisation. AstNB


Pour entreprendre une inversion des valeurs, il fallait peut-être plus de pouvoirs contradictoires qu'il n'en a jamais coexisté chez un même individu, et surtout des pouvoirs contradictoires qui ne doivent ni se gêner ni se détruire. La hiérarchie des pouvoir, le recul, l'art de séparer sans brouiller, de ne rein embrouiller, de ne rien "concilier", une versatilité prodigieuse qui soit pourtant l'opposé du chaos - tel fut la condition première, le long travail magistral et secret de mon instinct. NzOPC°VIII_272


Ceci est lié au conflit entre nature et contre-nature (idéalisme ou tout artéfact  collectif qui n'est pas une singularité, c'est un peu le contre-pied de Montaigne qui citant Lucrèce dit que rien advient qui soit unique)
Que m'importe que mes amis affirme que mon actuelle  "liberté d'esprit" soit une décision excentrique, tenue avec les dents _264

Gardons-nous de déclarer qu'il y a des lois dans la nature. Il y a que des nécessités : là nul ne commande, nul n'obéit, nul ne transgresse. Dès lors que vous savez qu'il n'y a point de but, vous savez qu'il n'y a point de hasard. Car ce n'est qu'au regard d'un monde de buts que le mot hasard à un sens. Gardons-nous de dire que la mort serait opposée à la vie. Le vivant n'est qu'un genre de ce qui est mort, et un genre fort rare. - Gardons-nous de penser que le monde crée éternellement du nouveau. Il n'est point de substance éternellement durable ; la matière est autant une erreur que le Dieu des Eléates. Quand donc en aurons-nous fini avec nos précautions et nos soins ? Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous obscurcir ? Quand aurons-nous totalement dédivinisé la nature ? Quand nous sera-t-il permis de nous naturaliser, nous autres hommes, avec la nature pure, nouvellement découverte, nouvellement libérée ? " NzHH°II,109.
Il n'y a pas de nature pure chez Nietzsche sinon la nature première de sa personnalité. Là tout y passe les conception du hasard (qui n'a rien à voir avec les coups de chance, les réussite), Dieu nommé Etre chez les Eléates, la matière qui n'est qu'une vision de l'esprit, la substance via le principe de permanence et donc le sujet et la causalité qui en découlent. Nietzsche en appelle à une naturalisation de notre instinct de connaissance, ce qui contre le nihilisme inclus dans l'idéalisme platonique d'un Proust ou d'un Beckett

 

Perspective et Oubli de soi
"Qui devinera ne serait-ce qu'un instant [...] quleque chose des glaces et des angoisses de l'isolement auxquelles toutes difféences de vues condamne quiconque en est affecté, celui-là comprendra que j'ai si souvent cherché n'importe où pour me délasser de moi-même, m'oublier moi-même en quelque sorte un instant... dans une vénération, une inimitié, un jeu scientifique, une frivolité, une bêtise, n'importe..."  NzHH préface de 1886.

Dorian Astor développe assez peu sur l'amour de soi, le grand mépris de l'homme pour l'homme que Nietzche reprend à la tradition juive ainsi que la thématique du Grand mépris. Par contre il revient à plusieurs reprises sur le délassement. Interpréter Nietzsche c'est avant tout s'exposer soi-même.


L'idéal d'une communauté d' "esprits libres" AstNB_186
"C'est ainsi que j'ai inventé un jour que j'en avait besoin, les "esprits libres" [...] de ces "esprits libres" il n'y en a pas, il n'y en a jamais eu" NzHH préface de 1886.
Astor ne perçoit pas l'idéal de Nietzsche, aussi se permet-il : l'homme d'action a toujours un idéal à quoi il s'aliène et consacre toute son énergie. L'idéal est un fardeau que ni le génie ni l'homme d'action ne savent déposer.

L'école du soupçon contre l'esprit de science qui rapetisse l'homme
La Rochefoucauld et les autres maîtres français de l'étude psychologique (auxquels s'est joint aussi ces temps derniers un Allemand, l'auteur des Observation psychologiques) ressemblent à des tireurs qui visent juste et mettent régulièrement dans le noir,  - mais le noir de la nature humaine. Leur adresse suscite l'étonnement, mais un spectateur qui est guidé par l'amour des hommes et non par l'esprit de science finira par maudire cet art qui semble inculquer aux âmes la tendance à rapetisser et à suspecter l'homme NzHH°I,475
La dégénescence d'ensemble de l'homme, sombra jusqu'à "l'homme de l'avenir " tel qu'il apparaît aujourd'hui aux balourds socialistes aux esprits plats - leur idéal -, cette dégénescence et ce rapettissement de l'homme  en parfait animal de troupeau (ou comme ils le disent en homme de la "société libre"), cette bestialisation de l'homme transformé en animal nain aux droits égaux et aux prétentions égales est possible, cela ne fait aucun doute NzBM°203

Ma formule pour tout ce qu'il y a de grand dans l'homme amor fati Nz cité Ast_347 56

 

 Contre l'idéalisme
Tout une catégorie du plus pernicieux "idéalisme" [...] a pour but de contaminer ce qu'il y a de bonne conscience et de naturel dans l'amour sexuel... Et pour ne laisser aucun doute sur mes conviction aussi strictes qu'honnêtes sur ce chapitre, je vais communiquer un principe de mon code moral contre el vice : sous le nom de vice je combats toute espèce de contre-nature, ou si l'on préfère les grands mots, d'idéalisme. Ce principe s'énonce ainsi : "Prêcher la chasteté [ce que fera Nietzsche dans un moment de désœuvrement"] est une incitation publique à la contre-nature. Mépricer la vie sexuelle, la souiller par la notion d' "impureté" est un crime contre la vie même, - c'est le vrai pêché contre l'esprit sain de la vie."

Car vous êtes une idéaliste - et je traite quant à moi, l'idéalisme comme une insincérité devenue instinct, comme la volonté à tout pris de ne pas voir la réalité : chaque phrase de mes écrits contient le mépris de l'idéalisme. Lettre  à Malwida von Meyersburg, 29 oct 1888
Qui a donc à s'évader de la réalité par le mensonge ? Celui qui souffre de la réalité. Mais souffrir de la réalité, cela veut dire être une réalité manquée. NzSB8

 

Contre le Christianisme

Si le christianisme  a tout fait  pour orientaliser l'Occident, c'est le judaïsme  qui a essentiellement contribuer à l'occidentaliser derechef et sans trêve  ce qui équivaut en un certain sens à faire de la mission et de l'histoire de la l'Europe la continuation de celle de la Grêce. NzHH°I,36


Les lieux.

Dorian Astor revient souvent sur les villes que fréquente Nietzsche comme Méssine ou Venise pour lesquelles il a des sentiments ambivalent. Venise étant sa ville préférée alors que Dorian Astor certaineent après avoiir relu la partie physiologique et climatologique d'Ecce Homo descendra Venise en flèche. Quoiqu'il en soit par rapport à une autre ville comme Messine, il fait de suite le rapprochement avec la Provence, au climat sec contrairement au "Sirroco Venitien humide.

Les Idylle de Messine Chanson du Prince Hors-a-loi Vogelfrei, libre comme un oiseau.
Le Chant du Prince Hors-la-loi, composé en grande partie en Sicile, rappelle explicitement la notion provençale de gaya scienza, cette unité de troubadour, de chevallier et d'esprit fort, qui distingue si nettement de toutes les cultures équivoques cette admiralbe culture provençale de haute époque. D'autant que le tout derniepoème, Au mistral, un chant de danse plein de verve, dans lequel, ne vous en déplaise, c'est la morale qu'on piétine en dansant - est d'un "provençalisme" parfait.
Le terme de Gai savoir vient de Stendhal dont Nietzsche était un lecteur assidu en français (comme pour Schopenhauer, dostoïevski). " les cours d'amour datent de 1150, et la vie fut fort gaie en Provence jusqu'au sombre Louis XI, qui la réunit. Bientôt ce pays cessa d'être supérieur à ces voisins par l'esprit et le gai savoir". Stendhal, Mémoires d'un touristes. Et Astor d'ajouter "Nietzsche, comme Stendhal, suggère que la science est devenue triste depuis la formation de l'état moderne, et depuis l'établissement d'une hégémonie du Nord sur le Sud". Cette hégémonie du Nord sur le Sud se retrouve dans nombre de pays (Italie, Belgique, même si celle-ci n'a pas toujours eu lieu à l'exemple de Bruxelles la francophone. En Espagne c'est l'inverse qui se passe, ce sont les Nords Basques et Catalan qui portent en eux une chose bien irrationnelle qu'on nomme le modernisme catalan.

 Zarathoustra

Zarathoustra apparaît une première fois sous le personnage de l'insensé qui cherche Dieu parmi les hommes rassemblés : "L'insensé se précipita au milieu d'eux et les perça de ses regards. "Où est Dieu ? cria-il, je vais vous le dire ! Nous l'avons tué - vous et moi ! Nous sommes tous des meurtriers ! [...] la grandeur de cette action n'est-elle pas trop grande pour nous [..] J'arrive trop tôt, dit-il ensuite, mon temps n'est pas encore venu. Ce formidable événement est encore en marche et voyage - il n'est pas encore parvenu aux oreilles des hommes" NzGS, OPC V_149-150
Zarathoustra, le premier, a vu dans la lutte du bien et du mal la vraie roue motrice du cours des choses [...]. Zarathoustra a suscité cette funeste erreur qu'est la morale : par conséquent il doit être le premier à la reconnaître.
Mais c'est en fait là la grande thématique du couper l'histoire en deux
"Nous sommes tous des meurtriers et quiconque naîtra après nous appartiendra, en vertu de cette action même [celle du crime de lèse-divinité], à une histoire supérieure à tout ce que fut jamais l'histoire jusqu'alors !" NzGS, OPC V_149-150

 

AstNB, Nietzsche Biographie par Dorian Astor

NzBM, par delà bien et mal, éd. Flammarion

Nz GS Gai savoir

NzHH Humain trop humain

NzSB Nietzsche Sämtliche Briefe

NZOPC V
NzOPC°VIII

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Jeudi 30 décembre 2010 4 30 /12 /Déc /2010 22:35

POURQUOI J'ÉCRIS DE SI BONS LIVRES

1

Je suis une chose, mon œuvre en est une autre.

Avant de parler de cette oeuvre elle-même je voudrais d'abord dire un mot de l'intelligence ou de l'incompréhension qu'elle a rencontrées dans le public. Je le fais avec toute la nonchalance qui peut convenir à cette question : car elle est encore prématurée. Et moi-même j'anticipe aussi, puisque plusieurs de mes écrits ne verront le jour qu'après ma mort.

Un jour viendra où l'on aura besoin d'institutions et pour vivre et pour enseigner comme j'entends qu'on enseigne et qu'on vive ; peut-être fondera-t-on même quelques chaires spéciales pour l'interprétation du Zarathoustra. Mais je serais en complète contradiction avec moi-même si j'attendais dès aujourd'hui des oreilles faites pour mes vérités, des mains à la taille de mes cadeaux ; qu'on ne m'écoute pas maintenant, qu'on ne sache rien prendre de moi encore, non seulement c'est compréhensible, mais c'est aussi la justice même. Je ne veux pas qu'on me confonde avec quelque autre ; il faut donc bien que moi, d'abord, je ne confonde pas.

Je le répète, je n'ai rencontré dans ma vie que bien peu de « mauvaise volonté » ; même littéraire : il me serait très difficile de pouvoir en citer un cas. Mais, en revanche, que d'ignorance !... Il me semble que c'est un des plus rares honneurs que quelqu'un se puisse faire à lui-même que de prendre en main un livre de moi, - je suppose même qu'il enlève ses souliers, pour ne pas parler de ses bottes, quand il entre dans ces lieux saints... Un jour que le Dr Henri de Stein se plaignait loyalement à moi de ne pas comprendre un mot de mon Zarathoustra, je lui répondis que c'était dans l'ordre . qu'en comprendre seulement six phrases, c'est-à-dire les avoir vécues, élevait un mortel à un degré plus haut que le niveau où peuvent atteindre les gens d'aujourd'hui. Comment, avec un tel sentiment des distances, pourrais-je seulement souhaiter d'être lu par ceux d'entre eux que je connais ?

Mon triomphe est l'opposé de celui de Schopenhauer ; je dis : non legor, non legar [Je ne suis pas lu, je ne serai pas lu]. Je me garderais bien de mépriser la joie que m'a procurée maintes fois la candeur de ceux qui refusent mon oeuvre. Pas plus tard que cet été, à un moment où le sérieux, le trop grand sérieux de mes écrits était capable de déplacer le centre de gravité de toute la littérature, un professeur de l'université de Berlin me donna bienveillamment entendre que je ferais tout de même mieux de me servir d'une autre forme : que personne ne lirait pareil écrit.

Mais, en fin de compte, ce fut la Suisse et non l'Allemagne qui me fournit les deux cas les plus beaux. L'article du Dr Widmann, paru dans le Bund, au sujet de Par-delà le Bien et le Mal sous le titre « Un livre dangereux de Nietzsche », et le compte rendu général de mes ouvrages rédigé dans le même Bund par M. Karl Spitteler sont un maximum dans ma vie... Je n'aurais garde de dire de quoi... M. Spitteler traitait par exemple mon Zarathoustra d' « exercice de haute école stylistique », en exprimant le souhait de me voir, à l'avenir, pourvoir aussi au contenu ; quant au Dr Widmann, il m'exprimait son respect pour le courage avec lequel je m'efforçais d'extirper du monde tous les sentiments convenables. Une petite malice du hasard faisait, avec une conséquence que j'ai vivement admirée, de chaque phrase de cet article une vérité à rebours : on n'avait au fond, disait-il, qu'à renverser toutes les valeurs pour toucher avec moi remarquablement juste... Raison de plus pour expliquer.

Personne ne peut trouver, après tout, dans les choses, même dans les livres, rien d'autre que ce qu'il sait déjà. Quand l'expérience ne vous a pas ouvert l'oreille à un sujet on reste sourd à ce qui s'en dit. Représentons-nous le cas limite d'un livre parlant d'expériences situées complètement en dehors des possibilités d'une expérience courante ou même rare, d'un livre parlant pour la première fois le langage d'un nouveau pays. On n'entendra exactement rien, et, trompé par l'acoustique, on se figurera que, puisqu'on n'entend rien, c'est qu'il n'y a rien... C'est ce qui arrive à mes lecteurs dans la plupart des cas, c'est ce qui fait l'originalité de mon expérience. Bien des gens se sont figuré m'avoir compris pour s'être arrangé à leur image une - idée de moi qui était souvent à l'opposé de la vérité, en me prenant, par exemple, pour un « idéaliste », et ceux qui n'avaient rien compris me déniaient toute espèce de valeur.

Le mot « Surhomme » dont j'usais pour désigner un type d'une perfection absolue, par opposition aux hommes « modernes », aux « braves » gens, aux chrétiens et autres nihilistes, et qui, dans la bouche d'un Zarathoustra, devait donner à réfléchir, ce mot a presque toujours été employé avec une candeur parfaite au profit des valeurs dont le personnage de Zarathoustra illustre l'opposé, pour désigner le type « idéaliste » d'une race supérieure d'hommes, moitié « saints », moitié « génies »... à son sujet, d'autres ânes savants m'ont soupçonné de darwinisme ; on a même voulu retrouver à l'origine de ma création le « culte des héros » de Carlyle, « ce faux monnayeur inconscient », alors que j'avais pris un malin plaisir à n'en pas tenir compte. Quand je soufflais à quelqu'un de chercher chez les Borgia plutôt que chez les Parsifal, il n'en croyait pas ses oreilles. II faudra me pardonner de n'être pas curieux des critiques de mes livres, et surtout de celles qui paraissent dans la presse. Mes amis et mes éditeurs le savent et ne m'en parlent pas. Dans un cas particulier j'ai pu voir réunis sous mes yeux tous les péchés perpétrés par la presse au sujet d'un de mes ouvrages - Par-delà le Bien et le Mal - ; et je pourrais en conter long à ce sujet. Croirait-on que la Gazette nationale - journal prussien, je le mentionne pour renseigner mes lecteurs étrangers, - moi je ne lis que les Débats -, croirait-on . donc que la Gazette nationale a vu dans ce livre un « signe du temps », la vraie philosophie du hobereau prussien, une théorie que la Gazette de la Croix, avec un peu plus d'audace, aurait soutenue aussi !

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Ceci a été dit pour l'Allemagne car partout ailleurs j'ai des lecteurs, intelligences d'élite uniquement, caractères éprouvés, formés par des situations et des tâches supérieures ; je compte même des génies parmi eux. A Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Stockholm, à Copenhague, à Paris et à New York, en tous lieux on m'a découvert : on ne m'a pas découvert en Allemagne, ce plat pays de l'Europe... Il faut que je l'avoue, je suis encore plus content de ceux qui ne me lisent pas, de ceux qui n'ont jamais entendu ni mon nom ni le mot de philosophie ; où que j'aille, ici à Turin, par exemple, tout visage s'épanouit et s'adoucit à ma vue. Ce qui m'a le plus flatté jusqu'ici, c'est que toutes les revendeuses n'ont de cesse queues ne m'aient choisi les plus mûrs de leurs raisins. Voilà jusqu'où doit aller la philosophie... Ce n'est pas en vain qu'on appelle les Polonais des Slaves français. Une charmante Russe ne se trompera pas un instant sur mes origines. Je ne peux pas réussir à être solennel, je n'arrive, au maximum, qu'à l'embarras... Penser allemand, sentir allemand.... je suis capable de tout, mais cela dépasse mes forces... Mon vieux maître Ritschl prétendait même que je concevais mes dissertations philosophiques comme un romancier parisien, d'une façon ridiculement captivante. A Paris on est étonné de « toutes mes audaces et finesses » - l'expression est de monsieur Taine - ; je crains qu'on ne trouve chez moi jusque dans le plus haut lyrisme du dithyrambe un grain de ce sel qu'on appelle esprit, qui ne s'affadit jamais ni ne se germanise... Je ne saurais faire autrement. Dieu me vienne en aide. Amen !

Nous savons tous, et certains même par expérience, ce que c'est qu'un oreillard. Eh bien ! j'ose affirmer que j'ai les plus petites oreilles du monde. C'est un détail qui ne sera pas sans intéresser les dames, elles s'en sentiront mieux comprises de moi... Je suis l'anti-âne par excellence, un monstre historique par conséquent, je suis l'antichrétien en grec, et aussi dans bien d'autres langues...

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Je ne suis pas sans connaître mes privilèges d'écrivain ; dans certains cas j'ai pu constater combien le goût se « corrompt » au contact de mes ouvrages. On n'en peut tout simplement plus souffrir d'autres, surtout s'ils traitent de philosophie. C'est une faveur sans égale que de pouvoir pénétrer dans ce monde délicat et distingué, - il ne faut pas être Allemand ! C'est une faveur, en fin de compte, qu'il faut s'être méritée. Mais si l'on m'est apparenté par la hauteur du vouloir, on y goûte les vraies extases de l'étude car je viens des altitudes que nul oiseau n'atteignit, je sais des gouffres où nul pas ne s'est jamais aventuré. On m'a dit qu'il était impossible de lâcher un de mes livres et que je troublais même le sommeil de la nuit... Il n'est sorte d'ouvrages plus fière et plus raffinée ; ils touchent parfois au maximum qu'on puisse atteindre sur la terre, le cynisme ; il faut pour les conquérir des doigts subtils et des poings vaillants. Toute décrépitude de l'âme en empêche définitivement, et même toute dyspepsie. Il ne faut pas avoir de nerfs, il faut avoir des entrailles joyeuses. Ce n'est pas uniquement la pauvreté de l'âme, l'air ranci de ses recoins qui excluent de mes domaines, mais bien plutôt la lâcheté, la malpropreté, la rancune sournoise qui se tapissent dans les entrailles. Un mot de moi fait monter au visage tous les mauvais instincts. J'ai parmi mes connaissances plusieurs cobayes sur lesquels j'étudie les diverses réactions - très instructives - que provoquent mes écrits. Ceux qui veulent en ignorer le fond, mes prétendus amis, par exemple, deviennent aussitôt « impersonnels » : on me félicite d'être de nouveau « arrivé à ça », et on remarque aussi un progrès dans la sérénité du ton... Les esprits complètement « vicieux », les « belles âmes », celles qui ne sont qu'un tissu de mensonge, ne savent que faire de ces livres ; aussi leur belle logique de « belles âmes » les considère-t-elle comme au-dessous d'eux. Les bourriques de ma connaissance - des Allemands seulement, avec votre permission - me donnent à entendre qu'évidemment on n'est pas toujours de mon avis, mais qu'il y a pourtant des passages... On m'a dit ça de Zarathoustra !... Tout « féminisme », même chez l'homme, me ferme la porte : il empêchera toujours d'entrer dans mes téméraires labyrinthes du Savoir. Il faut ne s'être jamais épargné, il faut avoir la dureté pour habitude si l'on veut rester gaillard et joyeux sous cette pluie de rudes vérités. Si je cherche à me représenter mon lecteur parfait j'imagine toujours un monstre de courage et de curiosité, avec aussi quelque chose de souple, de rusé, de circonspect, un aventurier, un explorateur. En fin de compte je ne saurais mieux définir que ne l'a fait Zarathoustra les seuls lecteurs auxquels je m'adresse à qui, et à qui seul, veut-il raconter ses énigmes ?

« A vous les chercheurs téméraires, les risqueurs, et à tous ceux qui s'embarquent avec des voiles astucieuses sur les terribles mers, -

« à vous tous qu'enivre l'énigme et qui adorez la pénombre, et dont l'âme est attirée par des concerts de flûtes vers tous les gouffres dangereux :

« - car vous ne voulez pas vous condamner à suivre d'une main lâche un fil d'Ariane, et quand vous pouvez deviner vous détestez ouvrir les portes. »

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Je tiens encore à dire un mot de mon style. Le but de tout style est de communiquer par des signes, y compris le rythme de ces signes, un état psychologique, une tension des sentiments ; la multiplicité des états psychologiques étant chez moi extraordinaire j'ai un grand nombre de styles possibles et je possède l'art du style le plus varié dont ait jamais disposé un humain. Tout style est bon qui réussit réellement à communiquer 'un étai psychologique, qui ne se trompe pas dans le choix des signes, dans leur rythme, qui ne fait pas de geste à faux - les lois de la période ne sont qu'un art des gestes. Mon instinct est infaillible sur ce point.

Le bon style en soi est une pure sottise, un « idéalisme » quelconque, à peu près comme le « beau en soi », le « bon en soi », la « chose en soi »... évidemment je présuppose un auditeur, j'admets un auditoire qui soit capable et. digne d'éprouver des sentiments égaux à celui du styliste, j'admets qu'il existe des gens auxquels on ait le droit de se communiquer. - Hélas ! mon Zarathoustra cherche encore cet auditoire, il le cherchera longtemps ! Il faudrait être digne de le juger... En attendant il n'y aura personne pour comprendre l'art gaspillé là. Jamais personne n'a eu à jeter au vent autant de moyens. nouveaux, autant de procédés d'une telle pertinence. Il restait encore à prouver que pareille chose fût possible en allemand : autrefois j'eusse été le premier à le nier. Avant moi on ne savait pas ce que pouvait la langue allemande, ce que peut une langue quelconque. L'art du grand rythme, le grand style de la période, l'adaptation de l'expression au formidable balancement d'une passion sublime et surhumaine, c'est moi qui les ai découverts ; avec un dithyrambe comme celui qui termine le troisième Zarathoustra et s'intitule : « Les sept sceaux », d'un seul bond j'ai dépassé de mille lieues ce qu'on avait appelé jusqu'alors poésie.

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C'est un psychologue sans égal qui s'exprime dans mes écrits ; voilà peut-être la première conclusion à laquelle arrive un lecteur sérieux, un lecteur tel que je le mérite, un homme qui me lit comme les bons philologues d'autrefois lisaient leur Horace. Les propositions qui réunissent les suffrages de tout le monde - sans parler de l'approbation des philosophes de ce tout le monde, moralistes, têtes creuses et autres têtes de choux - ces propositions n'apparaissent chez moi que comme de candides méprises cette croyance, par exemple, d'après laquelle il y aurait antithèse entre « altruisme » et « égoïsme », alors que l'ego lui-même n'est qu'une « duperie supérieure », un « idéal »... Il n'est d'actes ni « égoïstes » ni « altruistes » : ces deux idées sont des contresens psychologiques. Il en va de même des propositions : « L'homme aspire au bonheur »..., ou « Le bonheur est la récompense de la vertu »... ou, « Le plaisir et la peine sont des antithèses »... La morale, Circé de l'humanité, a faussé - moralisé tout ce qui ressort du domaine psychologique, au point d'affirmer, non-sens effroyable, que l'amour est un sentiment « non égoïste »... II faut avoir une solide assiette, il faut se tenir bravement sur ses deux jambes pour être capable d'aimer. Les femmes ne le savent que trop : elles se moquent des hommes désintéressés, des hommes uniquement objectifs, comme de leur première chemise... Puis-je affirmer, en passant, que je connais bien les femmes ? Cela fait partie de mon patrimoine dionysiaque. Qui sait ? Peut-être suis-je le premier psychologue de l'éternel féminin. Elles m'aiment toutes, c'est une vieille histoire, excepté les catastrophées, les « émancipées », celles qui manquent d'étoffe pour faire des enfants. Je ne suis pas disposé, heureusement, à me laisser mettre en morceaux : car la femme parfaitement femme déchire toujours ce qu'elle aime... Je connais bien ces aimables Furies... Quels dangereux et rampants et infernaux petits rapaces ! Et si agréables, en même temps !... Une petite femme à la poursuite de sa vengeance bousculerait le destin lui-même ! La femme est infiniment plus méchante que l'homme, et plus intelligente aussi ; la bonté est presque chez elle une forme de dégénérescence... Chez presque toutes celles qu'on appelle de « belles âmes » il y a au fond quelque malaise physiologique, - je m'arrête pour ne pas devenir médicynique. Quand elles luttent pour conquérir des droits égaux à ceux de l'homme c'est un symptôme de maladie : nul médecin ne l'ignore. La femme vraiment femme repousse, au contraire, des pieds et des poings. toute espèce de « droits » : l'état de nature, l'incessante guerre des sexes lui assure facilement la suprématie.

A-t-on bien compris ma définition de l'amour ? C'est la seule digne d'un philosophe. L'amour ? une guerre quant aux moyens ; quant à l'essence : la haine mortelle des sexes. A-t-on entendu ma réponse à la question : Comment guérit-on une femme ? comment opère-t-on son « salut » ? C'est en lui faisant un enfant. C'est d'enfants qu'a besoin la femme, l'homme n'est jamais qu'un moyen : ainsi parlait Zarathoustra.

« Emancipation de la femme » ? Haine instinctive de la femme ratée, c'est-à-dire stérile, envers la femme bien conformée ; la lutte contre l'homme n'est jamais qu'un moyen, un prétexte, une tactique. En se donnant à elle-même les titres de « femme en soi », « femme supérieure », « femme idéaliste », la femme ratée tend à rabaisser le niveau hiérarchique de la femme ; nul moyen plus sûr, à ces fins, que la formation du lycée, les culottes et les droits politiques de la bête électorale. Les émancipées sont, au fond, des anarchistes dans le monde de l' « éternel féminin », celles qui s'en sont mal tirées et qui cherchent à s'en venger... Il y a toute une variété de cet « idéalisme » perfide - qu'on rencontre d'ailleurs aussi parmi les hommes, chez Henrik Ibsen, par exemple, cette vieille fille typique, - il y a toute une variété de cet « idéalisme » qui ne tend qu'à empoisonner la bonne conscience, le naturel de l'amour sexuel... Et pour ne laisser aucun doute sur mon opinion en ces matières, opinion aussi honnête que stricte, je citerai encore un article de mon code moral contre le vice ; je combats sous le nom de vice tout ce qui va contre la nature, tout « idéalisme » dirai-je pour les amateurs de jolis mots. - Voici l'article Prêcher la chasteté c'est exciter publiquement à violer les lois de la nature. Mépriser la vie sexuelle, la souiller par l'idée de « souillure », c'est le vrai crime de lèse-existence, le vrai péché contre le « Saint-Esprit de la Vie ».

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Pour donner une idée du psychologue que je suis, j'extrais de Par-delà le Bien et le Mal une curieuse description psychologique ; j'interdis d'ailleurs d'en chercher la clé : « Le génie du coeur tel que le possède ce grand Mystérieux, ce dieu tentateur, ce charmeur de rats des consciences, dont la voix sait envahir jusqu'aux souterrains des âmes, qui ne dit pas un mot, ne lance pas un regard où la séduction ne se tapisse, et qui a l'art - c'est un de ses grands tours de savoir paraître non tel qu'il est mais tel qu'il faut être pour lier davantage à ses pas ceux qui le suivent et les obliger à se presser plus étroitement à ses cotés pour l'escorter d'une façon toujours plus fervente et parfaite... Le génie du coeur qui force à se taire, à obéir tous les bruyants, les vaniteux, qui polit les âmes grossières et leur donne, nouveau désir, l'envie d'être lisses comme un miroir pour refléter le ciel profond... Le génie du coeur qui enseigne aux mains maladroites et impatientes le tact et la modération, qui devine les trésors cachés, la goutte de bonté et de délicatesse sous la glace épaisse et trouble, le génie du coeur, baguette magique qui révèle le moindre grain d'or enfoui dans la boue et le sable... Le génie du coeur que personne ne saurait toucher sans s'enrichir, non qu'on le quitte écrasé comme par des biens venant d'un autre , mais plus riche dans sa propre substance, plus neuf à soi qu'auparavant, débloqué, pénétré, surpris comme par un vent de dégel, plus incertain peut-être, plus délicat, plus fragile, plus brisé, mais plein d'espérances encore sans nom, plein de nouveaux vouloirs et de nouveaux courants, plein de nouveaux contre-vouloirs et de nouveaux contre-courants... »

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Mercredi 29 décembre 2010 3 29 /12 /Déc /2010 22:33

POURQUOI J'EN SAIS SI LONG

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Pourquoi j'en sais un peu plus long que les autres ? Pourquoi, plus généralement, j'en sais si long ? Je n'ai jamais réfléchi aux questions qui n'en sont pas, je ne me suis pas gaspillé : mon expérience ignore, par exemple, les vraies difficultés religieuses. Une chose m'a toujours complètement échappé : pourquoi je devrais être un « pécheur ». Je manque de même du critérium qui me permettrait de savoir ce qu'est un remords : d'après ce qu'on en entend dire le remords ne me parait pas estimable... Je ne voudrais pas abandonner après coup une action que j'aurais faite, j'aimerais mieux laisser systématiquement son issue fâcheuse et ses conséquences en dehors de la question des valeurs. On perd beaucoup trop facilement, en cas de mauvais dénouement, la juste vue de ce qu'on a fait : le remords est, il me semble, une sorte de « mauvais oeil ». Honorer d'autant plus l'échec qu'il est échec, voilà plutôt le fait de ma morale.

« Dieu », « immortalité de l'âme », « rédemption », « délivrance », autant d'idées auxquelles je n'ai jamais consacré ni mon attention, ni mon temps, même dans ma tendre jeunesse, - je n'ai peut-être jamais été assez enfant pour le faire ? - Je ne saurais voir dans l'athéisme un résultat, un événement : il est chez moi instinct naturel. Je suis trop curieux, trop sceptique, trop hautain pour accepter une réponse grossière. Dieu est une réponse grossière, une goujaterie à l'égard du penseur ; ce n'est même, au fond, qu'une grossière interdiction à notre endroit : Défense de penser... Il est une question bien plus intéressante dont le « salut de l'homme » dépend beaucoup plus que de toutes les curiosités des théologiens : celle de l'alimentation. On peut pour l'usage courant, la formuler de la façon suivante « Comment faut-il que je me nourrisse, moi particulièrement, pour atteindre à mon maximum de force, de virtù au sens de la Renaissance, de vertu sans moraline ? »

Les expériences que j'ai faites à ce sujet sont aussi mauvaises que possible ; je suis étonné d'avoir tant attendu pour me poser cette question, et pour profiter de ces expériences dans le sens de la « raison ». La bassesse de notre culture allemande, son « idéalisme », peut seule m'expliquer un peu pourquoi j'étais resté à ce sujet d'une routine qui confinait à la sainteté : une « culture » dont le premier souci est de vous faire perdre des yeux les réalités, pour vous lancer à la poursuite de fins problématiques qu'elle appelle « idéales », la « culture classique » par exemple : comme si la tentative de fondre les deux concepts « classique » et « allemand » n'était pas condamnée d'avance ! C'en est même réjouissant : qu'on essaie de s'imaginer un Leipzigois « de culture classique » !

Effectivement, jusqu'au milieu de mon âge mûr, je n'ai jamais que mal mangé, d'une façon « impersonnelle », pour employer le jargon moral, « désintéressée », « altruiste », pour le bonheur des cuisiniers et autres chrétiens. Manger la cuisine de Leipzig, comme je le fis en 65 tout en étudiant Schopenhauer, c'était nier catégoriquement mon « vouloir vivre ». Réussir, sans manger assez, à se ruiner quand même l'estomac, voilà le problème que cette cuisine me semblait résoudre avec éclat. (On dit que l'année 66 a apporté des modifications.) D'ailleurs, d'une façon générale, quels crimes la cuisine allemande n'a-t-elle pas sur la conscience ! La soupe au début du repas (au XIV siècle les livres de cuisine vénitiens l'appellent encore alla tedesca), les viandes desséchées, les légumes à la farine et à la graisse, et l'entremets presse-papiers ! Ajoutez-y ce besoin animal des vieux Allemands - pas seulement des Allemands vieux ! - de boire encore après les repas, et vous comprendrez l'origine de l'esprit allemand : une affliction de l'intestin... L'esprit allemand est une indigestion, il ne peut venir à bout de rien. - Mais le régime anglais lui-même, qui, en comparaison, du régime allemand et même du régime français, représente pourtant une sorte de « retour à la nature », savoir : le cannibalisme - répugne aussi à mon instinct ; il me semble qu'il donne à l'esprit des pieds pesants, des pieds d'Anglaise... La meilleure cuisine est celle du Piémont. Les boissons alcoolisées me font du mal ; un verre de vin ou de bière par jour suffit à me faire de la vie une vallée de larmes, - mes antipodes sont à Munich. Si je ne l'ai compris qu'un peu tard j'en ai fait l'expérience dès ma plus tendre enfance. Petit garçon, je crus d'abord que boire était, comme fumer, une fanfaronnade de jeune homme ; plus tard je vis que c'était une mauvaise habitude. Peut-être le vin de Naumburg est-il pour quelque chose dans cette dureté. Pour croire que le vin égaie, il me faudrait être chrétien, je veux dire avoir la foi, ce qui est pour moi une absurdité. D'ailleurs, et c'est assez étrange, si les petites doses d'alcool très diluées me dépriment extrêmement, je me comporte en loup de mer devant les quantités sérieuses. Petit garçon j'y mettais déjà de la bravoure. Il m'arrivait souvent, lorsque j'étais élève à la vénérable école de Pforta, de rédiger et de recopier en une seule veillée ma dissertation latine - avec l'ambition de faire aussi dense, aussi serré que Salluste, mon modèle, - et d'arroser tout ce latin de quelques grogs de fort calibre ; rien ne réussissait mieux à ma physiologie d'écolier, rien n'était moins contraire à celle de Salluste quoique la vénérable école eût à objecter à ces moeurs... à vrai dire, plus tard, vers le milieu de ma vie, je suis devenu de plus en plus sévère envers tous les spiritueux : adversaire du végétarisme à la suite de mes expériences, comme Richard Wagner qui m'a converti, je ne saurais pourtant trop prêcher la suppression complète de l'alcool à la race des « spirituels ». L'eau suffit... Les lieux que je préfère sont ceux qui vous offrent partout la facilité de puiser dans l'eau vive (Nice, Turin, Sils) ; un petit verre me harcèle comme un chien. In vino veritas, dit-on ; je crois que c'est encore là un point sur lequel la vérité me brouille avec tout le monde : chez moi l'esprit plane au-dessus des eaux ...

Encore quelques préceptes tirés de ma morale. Un repas copieux est plus facile à digérer qu'un repas léger. Il faut que tout l'estomac travaille pour que la digestion se fasse bien, on doit connaître la dimension de son estomac. Pour la même raison il faut déconseiller ces interminables ripailles, ces suicides écourtés que l'on célèbre à table d'hôte. Rien entre les repas, pas de café : il altère. Le thé n'est bon que le matin. Buvez-en peu, mais prenez-le fort : pour peu qu'il soit trop faible il vous fait du mal et vous indispose pour la journée. Le degré de concentration à choisir dépend du tempérament de chacun, il est souvent très délicat à déterminer. Dans un climat énervant le thé est mauvais à jeun : il faut le faire précéder une heure avant d'une tasse de cacao épais et déshuilé. - Rester assis le moins possible ; ne se fier à aucune idée qui ne soit venue en plein air pendant la marche et ne fasse partie de la fête des muscles. Tous les préjugés viennent de l'intestin. Le cul de plomb, je le répète, c'est le vrai pêché contre l'Esprit.

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Les problèmes de la résidence et du climat sont étroitement apparentés à la question de l'alimentation. Il n'est donné à personne de pouvoir vivre partout ; et si l'on doit faire face à des devoirs qui réclament le jeu de toute l'énergie, le choix est même très limité. L'influence du climat sur les échanges organiques, sur leur ralentissement ou leur accélération, est si grande qu'au moment du choix la moindre erreur géographique peut arriver non seulement à vous éloigner de votre tâche mais encore à l'obnubiler complètement : vous ne la voyez plus. La vigueur animale n'est plus assez grande pour permettre à la liberté d'envahir votre esprit jusqu'aux plus hauts étages et vous rendre capable de dire : c'est ceci ou c'est cela que je puis seul... La moindre paresse de l'intestin, pour peu qu'elle soit devenue habituelle, suffit largement à faire d'un génie quelque chose de médiocre, quelque chose d'allemand ; le climat allemand à lui seul pourrait décourager les entrailles les plus fortes, les intestins faits pour l'héroïsme. Le rythme :des échanges physiologiques est en rapport direct avec l'agilité, ou l'engourdissement, des organes de l'esprit ; l' « esprit » lui-même n'est, au fond, qu'une des formes de ces échanges. Groupez les lieux où de tout temps se soient trouvés des gens d'esprit, où l'ironie, la finesse, la malice aient toujours fait partie du bonheur : ils ont tous un air merveilleusement sec. Paris, la Provence, Florence, Jérusalem, Athènes, ces noms-là prouvent une chose : c'est que le génie ne saurait vivre sans un air sec et un ciel pur, c'est-à-dire sans échanges rapides, sans la possibilité de se ravitailler continuellement en énergie par énormes quantités. J'ai sous les yeux le cas d'un esprit remarquable qui, né cependant pour la liberté, s'est rétréci, ratatiné, bloqué dans sa spécialité et ne fait plus qu'un vieux grincheux, uniquement pour avoir manqua de discernement dans le choix de son climat. Tel eût pu être aussi mon sort si la maladie ne m'eût ramené à la raison et contraint à réfléchir au rôle de cette raison dans la réalité. Maintenant que je lis sur moi les influences climatériques et météorologiques comme sur un instrument de précision et que j'enregistre physiquement les variations hygrométriques de l'atmosphère, même sur un faible parcours, comme entre Turin et Milan, je songe avec inquiétude et terreur que jusqu'à ces dix dernières années, qui m'ont mis en danger de mort, ma vie s'est toujours écoulée dans les lieux les plus mal choisis et les plus contre-indiqués, Naumburg, Pforta, toute la Thuringe, Leipzig, Bâle, Venise, autant d'endroits meurtriers pour mon organisme. Si je n'ai gardé aucun bon souvenir de mon enfance ni de ma jeunesse il serait fou de vouloir l'expliquer par ce qu'on appelle les causes « morales », comme l'irréfutable absence d'une compagnie suffisante : car cette pénurie continue comme devant sans m'empêcher aujourd'hui d'être gaillard et vaillant. Non, c'est mon ignorance de la physiologie - cet « idéalisme » trois fois maudit - qui fut la vraie fatalité de mon existence, qui fut son « en trop », sa bêtise, la chose dont rien ne sort de bon et que rien ne contrebalance, que rien ne saurait compenser. Cet idéalisme m'explique toutes mes erreurs, toutes les grandes aberrations de mon instinct, tous les actes d'humilité que j'ai commis en m'écartant du devoir de ma vie, en me faisant philologue, par exemple, - pourquoi pas médecin ou du moins quelque chose qui eût servi à m'ouvrir les yeux ? Tant que je suis resté à Bâle mon régime intellectuel, y compris la répartition du temps, a constitué un gaspillage de forces énorme et parfaitement insensé sans qu'aucun ravitaillement vienne équilibrer la dépense, sans que j'aie même jamais songé à compenser la consommation. C'était la négation de l'individualité, la mort de toute aristocratie, le coudoiement de la racaille, « l'oubli de soi » et des distances, - c'était une chose que je ne me pardonnerai jamais. Lorsque, presque à bout, j'en fus presque au bout, je commençai à méditer la déraison fondamentale de ma vie : l' « idéalisme ». Il fallut la maladie pour me rendre à la raison.

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Choix de l'alimentation ; choix du lieu et du climat ; il reste à fixer un troisième point sur lequel fuir l'erreur à tout prix c'est le choix de sa récréation. Là aussi plus l'esprit s'éloigne du type courant, plus les limites du permis, c'est-à-dire de l'utile, sont restreintes. Pour moi toute lecture est récréation : elle m'arrache donc à moi, me promène dans d'autres sciences, d'autres âmes, dans ce que je ne prends plus au sérieux. C'est justement de mon sérieux qu'elle me repose. Dans les moments où je travaille beaucoup on ne voit pas de livres chez moi : je me garderais bien de laisser parler ou seulement penser quelqu'un dans mon voisinage... Et ce serait le cas si je lisais... A-t-on remarqué que dans l'état de profonde tension auquel la gestation condamne l'esprit et même l'organisme entier, tout hasard, toute influence du dehors agit avec trop de véhémence, frappe « trop profondément ? Il faut éviter autant que possible ces hasards et ces influences. En période d'incubation intellectuelle la première chose à faire est de s'emmurer. Irais-je tolérer que des pensées étrangères viennent franchir mon mur d'enceinte ? C'est ce qui arriverait si je me mettais à lire... Après le temps du travail et de la fécondité, le temps de la récréation : accourez, livres agréables, livres d'esprit, livres savants ! Lirai-je des livres allemands ?... Je dois me reporter à six mois en arrière pour me - surprendre un livre en main. Qu'était-ce? Les Sceptiques grecs, une excellente étude de Victor Brochard, dans laquelle mes Laertiana ont été utilisés avec profit ; les Sceptiques, seul type honorable de toute cette gent philosophique dont chaque mot veut dire deux choses quand ce n'est pas cinq !... Les autres fois je me réfugie presque toujours dans les mêmes livres, très peu au fond, mes « probati ». Peut-être n'est-il pas dans mon tempérament d'aimer beaucoup ni avec électisme : une salle de lecture me rend malade à l'égard des livres nouveaux mon instinct me porte plutôt à la méfiance, voire à l'hostilité, qu'à la « tolérance », la « largeur de coeur » et autres charités... Au bout du compte c'est toujours à quelques vieux auteurs français que je reviens : je ne crois qu'à la civilisation française et tiens pour victime d'un malentendu tout ce qui se croit « cultivé » sans elle dans les limites de l'Europe ; quant à la culture allemande je n'en parle évidemment pas... Les rares esprits vraiment cultivés que j'aie rencontrés en Allemagne devaient leur mérite à la France, et d'abord madame Cosima Wagner, la voix de loin la plus autorisée que j'aie jamais ouïe en matière de goût. Si je lis Pascal, si je l'aime comme la victime la plus instructive du christianisme - lente victime de corps, puis d'âme, logique victime de la forme la plus horrible de la cruauté humaine, si j'ai quelque chose de Montaigne dans la pétulance de l'esprit et - qui sait ? peut-être du corps, si mon goût défend, non sans âpreté, l'art de Molière, Corneille et Racine contre la barbarie géniale d'un Shakespeare, je n'en goûte pas moins non plus la société charmante des tout derniers Français. Je ne vois vraiment pas en quel siècle le filet pourrait ramener d'aussi nombreux, et curieux, et délicats psychologues que ceux qu'on peut pêcher dans le Paris de nos jours : je nomme, au hasard - le nombre est trop grand - MM. Paul Bourget, Pierre Loti, Gyp, Meilhac, Anatole France, Jules Lemaître ; ou encore, pour distinguer un écrivain de la forte race, un vrai Latin que j'aime entre tous, je citerai Guy de Maupassant. Je préfère même, entre nous, cette génération à celle de ses anciens maîtres toute gâtée par la philosophie allemande (M. Taine, par exemple, par Hegel auquel il doit de s'être mépris sur les grands hommes et les grandes époques). Partout où va l'Allemagne elle corrompt la culture. II a fallu la guerre, en France, pour affranchir enfin les esprits... Stendhal, l'un des « hasards » les plus beaux de ma vie - car tout ce qui fait époque en moi. m'a été donné d'aventure et non sur recommandation, - Stendhal possède des mérites inestimables la double vue psychologique, un-sens du fait qui rappelle la proximité du plus grand des réalistes (ex ungue Napaleonem [par la machoire (on reconnaît) Napoléon]), - enfin, et ce n'est pas la moindre de ses gloires, un athéisme sincère qu'on rencontre rarement en France, pour ne pas dire presque jamais. (Saluons pourtant au passage le nom de Prosper Mérimée.) Peut-être suis-je même jaloux de Stendhal. Il m'a volé le meilleur mot que mon athéisme eût pu trouver : « La seule excuse de Dieu c'est de ne pas exister »... J'ai dit moi-même quelque part : « Quelle a été jusqu'à présent la plus grande objection à l'existence ? Dieu... »

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C'est Henri Heine qui m'a donné la plus haute idée du lyrisme. Je cherche vainement à travers tous les siècles musique aussi douce, aussi passionnée. Il possédait cette divine méchanceté sans laquelle je ne saurais imaginer la perfection, - je mesure la valeur des hommes et des races à leur plus ou moins grand besoin d'identifier satyre et dieu. - Et comme il manie l'allemand ! On dira un jour de Heine et de moi que nous avons été, et de très loin, les plus grands artistes de la langue allemande et que nous avons laissé à des abuses au-dessous de nous tout ce que les simples Allemands ont su faire d'elle. Il faut que j'aie avec le Manfred de Byron quelque parenté bien profonde : tous ses gouffres je les trouve en moi : à treize ans j'étais mûr pour lui. Je ne perds pas un mot, - un regard tout au plus, - avec qui, en face de Manfred, ose prononcer le nom de Faust. Les Allemands sont incapables de concevoir le sublime sous quelque forme que ce soit : témoin Schumann. J'ai composé tout exprès, de rage contre l' orgeat de nos Saxons, une contre-ouverture de Manfred, dont Hans von Bülow disait qu'il n'avait jamais rien lu de pareil sur du papier à musique : il y voyait le viol d'Euterpe. - Lorsque je cherche à formuler ma plus haute idée de Shakespeare j'en reviens toujours à dire : C'est l'homme qui a conçu le type de César. On ne devine pas chose pareille, on est ainsi ou on ne l'est pas. Le grand écrivain ne puise jamais que dans sa réalité personnelle, au point qu'il lui arrive, après coup, de ne plus supporter son oeuvre... Quand j'ai jeté un regard sur mon Zarathoustra je passe une demi-heure à tourner dans ma chambre, incapable de maîtriser une crise de sanglots irrésistible. - Je ne sais rien de plus déchirant que la lecture de Shakespeare : que n'a pas dû souffrir un homme pour avoir un tel besoin de faire le pitre ! Comprend-on Hamlet ? Ce n'est pas le doute, c'est la certitude qui rend fou... Mais il faut, pour sentir ainsi, toute la profondeur de l'abîme... Nous avons tous peur de la vérité... Et, que je fasse ici un aveu, je suis instinctivement certain que c'est Lord Bacon qui se martyrise lui-même dans cette inquiétante littérature et qu'il en est le créateur : que me font les pitoyables bavardages de ces plats brouillons d'Américains ? La faculté de faire vivre une vision avec un réalisme intense n'est pas seulement compatible avec l'énergie de l'homme d'action la plus grande, la plus monstrueuse, avec l'énergie criminelle, elle en est même le corollaire... Nous sommes loin d'en savoir assez sur Lord Bacon, le premier réaliste aux grands sens du terme pour avoir vent de tout ce qu'il a fait et de tout ce qu'il a voulu et pour connaître le fin mot de l'expérience qu'il a opérée sur lui-même... Au diable, messieurs les critiques ! Si j'avais publié mon Zarathoustra sous le nom d'un autre, celui de Richard Wagner par exemple, la perspicacité de vingt siècles n'aurait pas suffi pour deviner que l'auteur d'Humain, trop humain était le visionnaire de Zarathoustra.

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Puisque j'en suis à parier des récréations de ma vie, je tiens ici à dire un mot pour exprimer ma reconnaissance à ce qui m'a le plus profondément et le plus cordialement récréé. Ce fut, sans aucun doute, la fréquentation familière de Richard Wagner. Je fais bon marché de mes rapports avec tous les autres hommes ; mais je ne voudrais à aucun prix rayer de ma vie les jours que j'ai passés à Tribschen, jours de confiance, de gaieté, de hasards sublimes et d'instants profonds...

J'ignore les expériences que d'autres ont pu faire avec Wagner : jamais nuage n'est passé sur notre ciel. Et ceci me ramène à la France ; je n'oppose aucune objection, simplement une moue de dédain, aux wagnériens et à toute la gent de ceux qui se figurent honorer Wagner en le trouvant à leur image... Tel que je suis, étranger jusqu'aux moelles tout ce qui est allemand, au point que le voisinage d'un Allemand suffit à retarder ma digestion, il a fallu que je rencontre Wagner pour pouvoir enfin respirer : je sentais, j'honorais en lui l'air de l'étranger, le contraire personnifié de toutes les « vertus allemandes » : car Wagner était une protestation. Nous qui avons passé notre enfance dans l'air marécageux des dix ans qui ont suivi 1850, nous sommes nécessairement pessimistes au sujet de tout ce qui touche à l' « idée allemande » ; nous ne saurions être que révolutionnaires ; nous n'admettrons jamais une situation qui donne la haute main aux tartufes. Qu'ils aient aujourd'hui changé leurs couleurs, qu'ils se vêtent d'écarlate et qu'ils paradent en uniforme de houzard, cela ne change rien aux choses... Eh bien ! Wagner était un révolutionnaire ; les Allemands le faisaient fuir... Comme artiste on n'a en Europe d'autre patrie que Paris : la délicatesse des cinq sens artistiques - qui est la condition de l'art wagnérien, le sens des nuances, la morbidesse psychologique ne se rencontrent qu'à Paris. On ne trouve nulle part ailleurs une telle passion pour les questions de la forme, un tel sérieux dans la mise en scène ; car c'est là par excellence le sérieux parisien. On n'a aucune idée en Allemagne de l'extraordinaire ambition qui habite l'âme d'un artiste parisien. L'Allemand est bonasse, Wagner ne l'était pas. Mais j'ai déjà assez expliqué (dans Par-delà le Bien et le Mal, aph. 256. et suivants) comment il faut situer « Wagner et quels sont ses proches parents ce sont les, romantiques français de la seconde période, la race sublime et exaltante des Delacroix et des Berlioz, ceux qui ont par essence un fonds de maladie, les incurables de naissance, tous fanatiques de l'expression et virtuoses de pied en cap... Quel a d'ailleurs été le premier partisan intelligent de Wagner ? Charles Baudelaire, le même qui avait été le premier à comprendre Delacroix, - ce décadent typique dans lequel s'est reconnue toute une race d'artistes. Il fut peut-être aussi le dernier... Ce que je n'ai jamais pardonné à Wagner c'est d'avoir condescendu à l'Allemagne, d'être devenu Allemand de l'Empire... Partout où va l'Allemagne elle corrompt la civilisation.

6

Tout bien pesé, ma jeunesse n'eût pas été tolérable sans la musique de Wagner. Car j'étais condamné aux Allemands. Quand on veut s'arracher à une oppression insupportable on a besoin de haschisch. En cas d'intoxication par l'Allemagne Wagner est le contrepoison par excellence, poison lui-même, je n'en disconviens pas... Dès l'instant qu'il y eut de Tristan une partition pour piano - mes compliments, monsieur de Bülow - je fus wagnérien. Ses oeuvres antérieures étaient au-dessous de moi, trop vulgaires encore, trop allemandes... Mais j'en suis encore aujourd'hui à chercher dans tous les arts une oeuvre d'une aussi dangereuse séduction, d'une aussi douce, aussi terrible infinité que le Tristan j'en suis encore à chercher en vain. Tous les mystères de Léonard de Vinci se dépouillent de leur magie à la première note du Tristan. C'est le nec plus ultra de Wagner ; les Maîtres Chanteurs et l'Anneau ne furent ensuite qu'un délassement. Devenir plus sain, c'est là un recul pour une nature comme celle de Wagner. .. Je considère comme un bonheur de premier ordre d'avoir vécu en temps opportun et vécu au milieu d'Allemands, pour être mûr pour cette oeuvre-là : oui, voilà jusqu'où va chez moi la curiosité psychologique ! Le monde est pauvre à qui ne fut jamais assez malade pour cette « volupté de l'enfer » : une formule mystique est permise ici, je dirais presque qu'elle s'impose. Je pense connaître mieux que quiconque les choses formidables que peut Wagner et les cinquante univers d'extase pour lesquels personne que lui n'avait les ailes qu'il fallait ; et, tel que je suis, assez fort pour faire tourner à mon profit les pires dangers et les pires problèmes et en devenir encore plus fort, je dis que Wagner a été le grand bienfaiteur de ma vie. Ce qui nous apparente tous deux c'est d'avoir souffert plus profond que ne le pourrait supporter la génération de ce siècle - et souffert aussi l'un par l'autre, - et c'est ce qui unit à jamais nos noms ; aussi certainement que Wagner est en Allemagne un malentendu, aussi certainement j'en suis un et je le resterai toujours. - Deux siècles, s'il vous plaît, d'abord, de discipline psychologique et artistique, deux siècles, messieurs les Germains !... Mais ce sont de ces choses qui ne se rattrapent pas.

7

Encore un mot pour mes auditeurs les plus choisis, je, leur dirai ce que je demande à la musique. Je veux qu'elle soit profonde et gaie comme une après-midi d'octobre. Qu'elle soit elle, exubérante et tendre comme une petite femme pétrie de perfidie et de grâce... Je ne concéderai jamais qu'un Allemand puisse savoir ce qu'est la musique. Ceux qu'on appelle musiciens allemands, les plus grands en tête, sont des, étrangers, des Slaves, des Croates, des Italiens, des Hollandais, ou encore des Juifs ; ou alors des Allemands de la forte race, de celle qui est éteinte aujourd'hui, les Heinrich Schütz, les Bach, les Haendel. Pour moi, je suis encore assez Polonais pour sacrifier à Chopin tout le reste ; j'excepte, pour trois raisons, la Siegfried-Idyll de Wagner, peut-être aussi quelques passages de Liszt dont la noblesse d'orchestration n'a pas d'égale ; et enfin tout ce qui s'est fait outre-monts ; car en deçà... Je ne saurais me passer de Rossini, et moins encore de Pietro Gasti, mon maître vénitien, mon midi musical. Et quand je parle d'outre-monts ce n'est qu'à Venise que je pense. Quand je cherche un autre mot pour désigner la musique, c'est toujours Venise qui me vient à esprit. Je ne sais pas faire de différence entre la musique et les larmes - je sais le bonheur de ne pouvoir songer au Midi sans un frisson de terreur.

Je me tenais au bord du pont
dernièrement dans la brune nuit.
De loin venait une chanson,
et des gouttes d'or ruisselaient
sur le miroir tremblant de l'eau.
Gondoles, lumières, musiques,
s'en allaient ivres dans le crépuscule...

Mon âme, un accord de harpe,
touchée par des doigts invisibles, se chantait
en secret une barcarolle,
et frémissait d'une félicité diaprée.
Mais quelqu'un l'a-t-il écoutée ?

8

En tout cela, - choix de la nourriture, choix du lieu et du climat, choix de sa récréation - on suit les ordres donnés par un instinct de conservation dont la manifestation la plus nette est celle de l'instinct défensif. Fermer les yeux sur bien des choses, s'abstenir de les écouter, ne pas les laisser venir à soi, c'est le premier commandement de la sagesse, la première façon de prouver qu'on n'est pas un hasard mais une nécessité. Le mot qu'on emploie couramment pour désigner cet instinct de défense c'est celui de « goût ». Son impératif ne commande pas seulement de dire « non » quand le « oui » serait une marque de « désintéressement », mais encore de dire « non » le moins souvent possible. Eloignons-nous, séparons-nous de ce qui nous obligerait à répéter le « non » sans cesse. Rien de plus raisonnable : car, si petites qu'elles soient, les dépenses de force défensive, quand elles deviennent la règle habituelle, amènent une pauvreté extrême et parfaitement superflue. Nos grandes dépenses sont faites de la répétition des petites. La défensive, la faction constante constituent - qu'on ne s'y trompe pas - une vraie dilapidation, un vain gaspillage des forces. En prolongeant l'état précaire que représente la défensive on s'affaiblit facilement au point de ne plus pouvoir se défendre. Supposez qu'en sortant de chez moi, je trouve, au lieu du calme et aristocratique Turin, la petite ville allemande : mon instinct m'obligerait à me replier sur moi-même pour repousser l'envahissement de tout ce plat et lâche monde. Ou encore, je serais en face de la grande ville allemande, ce stupre en pierre de taille, ce sol où rien ne pousse, où tout s'importe, bien et mal. Comment ne pas s'y transformer en hérisson ? - Mais les piquants sont un gaspillage, un double luxe, alors qu'il est loisible non seulement de n'en point avoir mais de tenir les mains ouvertes ...

Une autre mesure de sagesse et de tactique défensive consiste à réagir le plus rarement possible, à se soustraire aux situations, aux conditions qui vous condamneraient à suspendre en quelque sorte votre initiative et votre « liberté » pour devenir un simple réactif. Je prends comme terme de comparaison nos rapports avec les livres. Le savant, qui ne fait plus au fond que « déplacer » des livres - deux cents par jour pour un philologue de dispositions moyennes finit par perdre radicalement la faculté de penser par lui-même. S'il ne remue plus de livres il cesse de penser. Il répond simplement à une excitation, à une idée qu'il a lue, et finit par se contenter de réagir. Le savant dépense toute sa force à approuver et à contredire, à critiquer du déjà pensé, lui-même ne pense plus du tout... Son instinct de défense s'est usé, autrement il se garderait des livres. Le savant est un décadent. J'ai vu de mes yeux des natures riches, douées et nées pour la liberté, ruinées dès la trentaine par la lecture et réduites pour jamais au simple rôle d'allumettes qu'il faut frotter pour leur faire donner des étincelles, des « pensées ». Lire un livre de bon matin, au lever du jour, en pleine fraîcheur d'esprit, en pleine aurore de la force, j'appelle cela du vice !

9

 

Parvenu là je ne puis éviter de répondre plus spécialement la question : Comment devient-on ce qu'on est ? Et je touche ici au chef-d'oeuvre de l'art de la préservation personnelle, à l'égoïsme souverain... à supposer, en effet, que la tâche, sa détermination, son sort dépassent de beaucoup la mesure moyenne, il n'y a pas de danger plus grand que de s'apercevoir soi-même en même temps que cette tâche. Devenir ce qu'on est suppose qu'on n'a pas la moindre idée de ce qu'on est. De ce point de vue les méprises que l'on commet dans la vie prennent elles-mêmes un sens et une valeur ; détours, traverses provisoires, temporisations, « modesties », sérieux gaspillé en tâches étrangères à la tâche, une grande sagesse se manifeste en tout cela, je dirai même la sagesse suprême : quand le nosce te ipsum [Connais-toi toi-même] mènerait droit à la ruine la raison même recommande de s'oublier, se méconnaître, se borner, se rapetisser, se médiocriser. Pour employer le langage moral, il se peut qu'aimer le prochain, vivre pour d'autres et autre chose devienne une mesure de protection capable de sauvegarder l'égoïsme le plus dur. C'est là le seul cas où j'épouse contre ma règle et ma conviction le parti des instincts « désintéressés » : car ils travaillent alors au service de l'égoïsme, de la discipline du moi. II faut conserver intacte la surface totale de ]a conscience, - la conscience est une surface, la préserver de tous les grands impératifs. Gare même aux, grands mots, gare aux grandes attitudes ! Autant de périls, pour l'instinct de se « comprendre » prématurément... Cependant, l'idée organisatrice appelée à dominer ne cesse de grandir dans les profondeurs, elle commence à commander, elle vous ramène petit à petit des traverses et des détours, elle prépare certaines qualités et certaines capacités qui se révéleront un jour essentielles au grand but et parachève, l'une après l'autre, toutes les facultés destinées à servir, avant de rien laisser percer du devoir supérieur du « but », de la « du sens final » à cet égard ma vie se présente d'une façon tout simplement merveilleuse. Transmuter les valeurs constituait une tache qui nécessitait peut-être plus de capacités que n'en a jamais pu réunir un seul homme, et surtout des capacités contradictoires capables de cohabiter sans se gêner ni se détruire. Une hiérarchie des capacités ; une distance ; l'art de séparer sans brouiller, de ne rien confondre, de ne rien « concilier » ; une multiplicité formidable qui fût pourtant le contraire du chaos, voilà tout ce qu'exigeait mon instinct comme condition préalable, tout ce qu'il dut élaborer secrètement. L'intelligence de sa tutelle éclate dans le fait qu'il ne me laissa jamais soupçonner ce qui grandissait en moi, et que mes facultés surgirent un beau jour dans toute leur perfection, au point et mûres pour leur tâche. Je n'ai aucun souvenir d'effort, on ne trouverait pas dans ma vie une seule trace de lutte, je suis le contraire d'une nature héroïque. Mon expérience ignore complètement ce que c'est que « vouloir » quelque chose, y « travailler ambitieusement », viser un « but » ou la réalisation d'un désir. En ce moment même mon avenir - un avenir immense - s'étend à mes yeux comme une mer d'huile : nul désir ne ride ses eaux. Je ne veux pas qu'une seule chose devienne autrement qu'elle n'est ; je ne veux pas changer moi-même... Et j'ai toujours vécu ainsi. Sans désir. Quelqu'un qui peut dire, ayant passé quarante-quatre ans, qu'il ne s'est jamais soucié d'honneurs, de femmes, ni d'argent ! - Non que j'en aie manqué... J'ai été par exemple professeur d'université, mais je n'y avais jamais songé, car j'avais à peine vingt-quatre ans. Deux ans auparavant, de la même façon, j'étais devenu philologue : j'entends que mon premier travail philologique, mon début - de tout point de vue - m'avait été demandé, pour son « Musée rhénan », par Ritschl, mon maître (Ritschl qui fut, je le dis avec vénération, le seul savant génial que j'aie jamais rencontré jusqu'ici. Il possédait cette agréable dépravation qui nous distingue, nous autres Thuringiens, et qui arrive à rendre sympathique un Allemand même : nous préférons les voies détournées pour arriver à la vérité. Je ne voudrais pas donner à penser par là que je n'estime pas à sa valeur mon compatriote plus proche, le sage Léopold de Rauhe).

 

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